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23_Champs Magnétiques_André Breton
La glace sans tain
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22_Au milieu de notre vie
Le prologue de la Divine Comédie, premier et millième chant, est un témoignage moderne. Celui d'un homme qui a survécu au grand sommeil.
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Dans ce club
Hommage à un ami, message orphique
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18_Tout voir _ La bateau ivre _ Arthur Rimbaud
Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs : Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. J’étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants, Je courus ! Et les Péninsules démarrées N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants. La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots ! Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres, L’eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin. Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend ; Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rhythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants : je sais le soir, L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très antiques Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ! J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baisers montant aux yeux des mers avec lenteurs, La circulation des sèves inouïes, Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs ! J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l’assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs ! J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux ! J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces, Et les lointains vers les gouffres cataractant ! Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises ! Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums ! J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants. – Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants. Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux… Presque île, ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds. Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir, à reculons ! Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ; Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d’azur ; Qui courais, taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les ju
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17_Paladins antiques _ Le Cor _ Alfred de Vigny
J'aime le son du Cor, le soir, au fond des bois, Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois, Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille, Et que le vent du nord porte de feuille en feuille. Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré ! Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des Paladins antiques. O montagnes d'azur ! ô pays adoré ! Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées, Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ; Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons, Dont le front est de glace et le pied de gazons ! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un Cor mélancolique et tendre. Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit, De cette voix d'airain fait retentir la nuit ; A ses chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle. Une biche attentive, au lieu de se cacher, Se suspend immobile au sommet du rocher, Et la cascade unit, dans une chute immense, Son éternelle plainte au chant de la romance. Ames des Chevaliers, revenez-vous encor? Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ? Roncevaux ! Roncevaux ! Dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée ! II Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui. Il reste seul debout, Olivier prés de lui, L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore. "Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ; "Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents." Il rugit comme un tigre, et dit : "Si je me rends, "Africain, ce sera lorsque les Pyrénées "Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées." "Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà." Et du plus haut des monts un grand rocher roula. Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme, Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime. "Merci, cria Roland, tu m'as fait un chemin." Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main, Sur le roc affermi comme un géant s'élance, Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance. III Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées, De Luz et d'Argelès se montraient les vallées. L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour ; Le vin français coulait dans la coupe étrangère ; Le soldat, en riant, parlait à la bergère. Roland gardait les monts ; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes : "Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ; "Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu. "Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes "Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes. "Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor." Ici l'on entendit le son lointain du Cor. L'Empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier la marche aventurière. "Entendez-vous ! dit-il. - Oui, ce sont des pasteurs "Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, "Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée "Du nain vert Obéron qui parle avec sa Fée." Et l'Empereur poursuit ; mais son front
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16_ Approfondir le secret_La vie antérieure_Charles Baudelaire
J'ai longtemps habité sous de vastes portiques Que les soleils marins teignaient de mille feux, Et que leurs grands piliers, droits et majestueux, Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques. Les houles, en roulant les images des cieux, Mêlaient d'une façon solennelle et mystique Les tout-puissants accords de leur riche musique Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux. C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes, Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs, Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes, Et dont l'unique soin était d'approfondir Le secret douloureux qui me faisait languir. Nous voici à nouveau avec Baudelaire Charles et sa vie antérieure, douzième poème des Fleurs du Mal publiées en 1857, issue de la première partie « spleen et idéal », d’abord publiée en 1855 dans la Revue des deux mondes. On a beaucoup spéculé sur les réminiscences du voyage de jeunesse de Baudelaire à l’ile de la Réunion, notamment à cause de la richesse et de la précision des sens sollicités (visuel, olfactif, auditif, tactile). Comment être si juste sans avoir vécu pareilles sensations? Mais c’est sans compter le pouvoir de l’imagination excitée par l’immense culture de Charles. Et tout indique que ce voyage en sens inverse de l’idéal vers le spleen est d’abord et une fois de plus un rêve d’ailleurs. Un rêve d’ailleurs nourri d’influences littéraires, et en premier lieu celle de Théophile Gautier, qu’il établira lui-même dans la préface de l’édition posthume des Fleurs. L’extrait de son « Mademoiselle de Maupin » laisse peu de place au doute: «Voici comme je me représente le bonheur suprême : c'est un grand bâtiment carré sans fenêtre au dehors ; une grande cour entourée d'une colonnade de marbre blanc, au milieu une fontaine de cristal avec un jet de vif-argent à la manière arabe, des caisses d'orangers et de grenadiers posées alternativement ; par là-dessus un ciel très bleu et un soleil très jaune ; de grands lévriers au museau de brochet dormiraient çà et là ; de temps en temps des nègres pieds-nus avec des cercles d'or aux jambes, de belles servantes blanches et sveltes, habillées de vêtements riches et capricieux, passeraient entre les arcades évidées, quelque corbeille au bras, ou quelque amphore sur la tête. Moi, je serais là, immobile, silencieux, sous un dais magnifique, entouré de piles de carreaux, un grand lion privé sous mon coude, la gorge nue d'une jeune esclave sous mon pied en manière d’escabeau, et fumant de I'opium dans une pipe de jade.» Et à jouer au jeu du demi-plagiat on pourrait citer deux vers de Hugo, dans ‘’La fée et la péri’’ : «Du moresque Alhambra j'ai les frêles portiques ;
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15_Un esprit avant d’être une femme
Elle avait pris ce pli_Victor Hugo Terminons ce cycle par l’antithèse du poète maudit, la statut du commandeur, celui dont personne n’échappe à l’ombre, à l’écriture ce que Beethoven est à la musique : le maitre. Victor Hugo : 1802-1885, autant dire le 19ème siècle. Victor à lui seul porteur de la geste napoléonienne, puis principal opposant à l’empire du petit napoléon. Hugo, romancier, dramaturge, dessinateur, écrivain, pamphlétaire et poète, à chaque fois avec génie. Hugo conduit à sa mort directement au Panthéon. Victor, politique et romantique, inflexible et doux, admirateur de son père, mais fondamentalement plus proche de sa mère, penseur politique et père puis grand-père attentif et tendre. Avant la tragédie. Victor qui perd sa fille Léopoldine, au premiers jours de septembre 1843, noyée de rivière, telle une Ophélia avec son mari, pourtant grand nageur mais qui la suivit au fond du gouffre. Victor dont seule une fille lui survivra sur 5 enfants, et folle, la pauvre Adèle. Victor si touché par la disparition de sa fille que sa plume s’éteint pendant 10 ans; jusqu’à l’exil à Jersey. Alors seulement il se remémore dans le recueil des Contemplations, les sensations fugaces de la présence d’un enfant dans une vie. Et dans ce poème, comme pour ne pas voiler le charme impalpable des matinées qu’il évoque, il a la pudeur de ne pas mentir sur sa peine, mais de la dire seulement dans les dernières strophes une fois les visions légères comme l’air transmises.
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14_Là-bas
Parfum exotique_Charles Baudelaire Et voici, pour moi comme pour beaucoup, le meilleur d’entre tous , le punk, snob, insupportable, arrogant et pétri de doutes, charmant et odieux, réactionnaire et ultra-moderne : le grand Charles Baudelaire, mort à 46 ans syphilitique et fou en 1867. Baudelaire et ses Fleurs du mal, interdites pour offense à la morale religieuse, unique recueil de poésie qui le place d’emblée au sommet de la littérature française à l’égal de son contemporain Hugo, mais avec d’autres armes, moins nombreuses mais plus acérées. . Baudelaire carrément inventeur du spleen à lui seul. Mais Baudelaire aussi infatigable pourfendeur de la mesquinerie, pleins d’ironie et d’ivresse cruelle, lui qui se délecte de briser le pauvre pactole d’un vitrier dans la rue. Charles qui implore sa maman après trente ans de lui offrir un pantalon neuf que la misère lui interdit, ayant dilapidé l’héritage en six mois. Baudelaire, fou de rage rentrant chez lui après que personne n’ai cru bon de remarquer, à l ’hôtel de Pimoden où se réunit le gratin du paris décadent, qu’il s’était teint les cheveux d’un vert absinthe à la Johnny Rotten. Plus snob que lui donc. Mais Charles aussi qui garde de son embarquement forcé de jeunesse pour les îles de la Réunion une zébrure de soleil indélébile, Charles voyageur et grand rêveur voluptueux, toujours guidé vers des climats idylliques où il nous conduit en secret. Car Charles ne croit en rien, en tout cas pas en l’avenir de l’homme, mais il croit à la poésie. Elle est pour lui la seule manière d’être, de parler au monde et de se réconcilier avec la difficulté d’exister. En route donc pour quelques voyages lumineux portés par un parfum exotique.
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13_Tendre est la nuit
À la nuit_Anna de Noailles Ecoutons la voix d’Anna. Anna de Noailles, princesse roumaine épousant par le mariage le nom des pairs de France pour séduire les cours d’Europe et les jeunes turques de la fraiche troisième république. Anna, tout de même descendante du prince valaque, symbole d’un chic, d’une élite, bien loin du poète maudit? Anna première femme commandeur de la légion d’honneur. Anna trop encensée pour ne pas être moqué par les dandys, surtout de petits chemin. Anna au talent immense, venu de loin, des Carpates, pour livrer le secret des cœurs dans l’aurore incertaine du début de siècle. Anna, amie de Barres, de Clémenceau, de Gide, Proust ou Paul Valery, qui s’empressent dans son salon de l’avenue Hoche. Mais Anna, loin du monde et de ses effets, Anna au lyrisme passionnée, qui tournera toute sa vie autour de trois vibrations poétiques : la mort, l’amour et la nature. En 1901, à 23 ans, Le Cœur innombrable dont est tiré « à la nuit » dit déjà tout de cette sensibilité plus que féminine.
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12_Un nouveau monde
Découverte_Guy de Maupassant Plus nouvelliste que romancier, poète presque par inadvertance, mais surtout grand paresseux, génial amateur passionné de canotages arrosés en bord de Seine et de filles de petites vertus. Voici Maupassant, plus éternel cancre que réellement maudit, pointé comme cossard notoire par son oncle, ami, et correcteur des jeunes années : Gustave Flaubert. Maupassant célèbre de son vivant, qui fait vivre les belles heures festives d’Etretat et des bords de Seine à une jeune troisième république qui s’encanaille. Maupassant dont la passions pour les filles joyeuses fit de lui un vérolé, la grande celle de François Premier dont il était si fier, mais dont il mourra paralysé et fou à 42 ans seulement. Maupassant et les filles, une histoire ancienne comme il nous le révèle dans ce charmant poèmes vu des yeux d’un petit garçon mais écrit par un jeune homme qui n’a alors que18 ans : la découverte.
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11_Vieille grue
Premier chant de Maldoror_Lautréamont Retour dans le lourd du poète maudit. : « Lautréamont les chants de Maldoror Tu n'aimes pas moi j'adore » fait chanter Gainsbourg a Birkin. Le comte de Lautréamont, Isidore Ducasse de son vrai nom, Lautréamont vraisemblablement emprunté au roman éponyme d’Eugene Sue. Isidore, jamais diffusé de son vivant, mort à 24 ans en 1870 alors que le second empire s’effondre, sans doute de la tuberculose. Isidore avec Rimbaud, bien que ne l’ayant jamais croisé, devenu l’archétype du poète révolté. Isidore dont même la tombe a disparu, Isidore et sa transe dans le langage, ses sautes de ton et de sens. Lautréamont et ses chants, comme une litanie obscure et pourtant lumineuse, parsemés des éclairs de la beauté convulsive, celle si chère à Breton. Tout devait faire du comte le précurseur revendiqué du surréalisme. Mais au delà de la fascination surréaliste, déjà à son époque, le fin et précis esprit Léon Bloy notait que : « les sataniques litanies des Fleurs du Mal prennent subitement, par comparaison, comme un certain air d'anodine bondieuserie. Et quant à la forme littéraire, il n'y en a pas. C'est de la lave liquide. C'est insensé, noir et dévorant. ». La remise en cause de l’ordre établi, la révolte contre toute convention, et même le dégout de l’espèce humaine. Tout est là pour parler à l’oreille de l’éternel adolescent lecteur de poèmes. Et même plus, un titre comme une pochette d’album dont la beauté se suffit à elle-même : « Les chants de Maldoror , par le Comte de Lautréamont »… Lautréamont qui intéresse aussi les philosophes, comme Gaston Bachelard qui décrypte dans sa poésie et son bestiaire prodigieux, une psychanalyse de l’animal et propose un « syndrome de Lautréamont ». C’est-à-dire à la fois une fascination pour l’animal qui assaille l’imagination, comme on le voit chez les enfants les fous et les poètes, mais aussi une tendance à faire régresser l’homme vers la bête, voir à les substituer l’un à l’autre. La litanie, la danse des mots, la transe du verbe sont là dès ce premier chant qui avertit le lecteur du danger auquel il s’expose à la lecture de ce texte, mais aussi la blague et une entrée en matière directe du fameux « syndrome de Lautréamont » avec cette étonnante image de la vieille grue comme figure la sagesse.
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10_Que ce balbutiement
J'ai tout appris de toi_Aragon Poète il le fut, maudit non. Bien né à Neuilly, mort dans la gloire, médecin décoré de la croix de guerre de 14 et de 39, Aragon a porté aux nus les maudits pendant la période surréaliste puis les damnés de la terre à partir de 1931 avec le parti communiste. A chaque fois à défaut d’en être. Admirateur et défenseur de la femme, il le fut toute sa vie, lui qui fit d’Elsa sa muse de trente ans, et comme en témoigne de nombreux textes, dont celui ci. Une admiration et une fidélité qui se colore de l’attirance révélée à la fin de la vie de Louis pour les jeunes gens. Une orientation évoquée 30 ans auparavant par son sulfureux ami d’alors, Pierre Drieu Larochelle dans son roman Gilles. Que serais-je sans toi? Au fond la question des préférences sexuelles d’Aragon est ici moins importante pour comprendre la sincérité de son histoire avec Elsa que celle de son propre épanouissement. « J’ai tout appris de toi pour ce qui me concerne », c’est à dire j’ai tout appris de moi par toi. Tout ça n’est pas rien, et certainement plus que le sexe. Apprendre de l’autre, s’apprendre par l’autre, sans jamais apprendre l’autre. Il y a la toute la promesse de la Rencontre majuscule. Que serais-je sans toi, sur un air de Jean Ferrat
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9_En attendant demain m’enivre
Que sont mes amis devenus_Rutebeuf Grosse marche arrière chronologique, nous voici vers 1250, à l’époque des croisades et de Saint Louis, autant dire pas loin des origines même du concept de poète maudit , avec Rutebeuf, moitié jongleur moitié clerc, trouvères, qui parmi les premiers passe directement à la première personne et ose chanter son infortune. Que sont mes amis devenus? Qu’est Rutebeuf devenu? On n’en sait pas grand-chose. Tirés des Poèmes de l’infortune par Léo Ferré en 1956, qui taille et modernise le texte, ce pauvre Rutebeuf devient une star des années 60. Il aura trouvé dans la secrète nostalgie adolescente des années des copains un écho troublant de Joan Baez, à Nana Mouskouri en passant par Hugues Aufray. C’est que l’amitié trahie est un sujet ancien, la dureté de l’existence aussi, mais la chute qu’il propose nous éloigne de l’angélisme yéyé qui voulait s’accaparer l’âpreté des mots de Rutebeuf sous le voile du vieux français, au risque de l’edulcorer. Mais, pus encore que la bise et le froid au cul, c’est la chute qui donne le ton et la hauteur de l’enjeu. Cette chute va sans détour au cœur du sujet: comment surmonter le malheur ? Elle donne au propos un programme , une vision : celle d’un existentialisme qui s’ignore puisque « l’espérance des lendemains ce sont mes fêtes » . On songe alors à un autre chant sous la lune de la trahison et de l’amitié perdu, un chant où « le corbeau remplace le chant du coq » , un chant où « la lune ouvrira une bière », un chant où « chez moi on t’aime puis on t’oublie, j’tirerai en l’air , j’dirai tant pis », un chant qui se conclut ainsi « en attendant demain m’enivre ». PNL, RUTEBEUF : même combat donc
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8_Le soleil noir de la mélancolie
El Desdichado_Gérad de Nerval Et voici l’un des plus attachants, maudit et poète entre tous, Le desdichado, le déshérité, pauvre fou qui fut retrouvé pendu aux grilles du châtelet un 26 janvier 1855. Il avait écrit la veille à sa tante : « Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche ». Gérard Labrunie, doux mégalomane s’inventant une particule devenue de Nerval. Gérard, grand voyageur, petit prince condamné à n’être jamais adoubée par sa reine, lui qui ne connut pas sa mère. Gérard nés déshérité, en quête perpétuelle d’un passé qui n’existe pas, et qui connut la vraie démence, celle des internements et des visions de cauchemars. Gérard qui choisit le rêve et le symbole, l’hermétisme antique et l’ésotérisme héraldique comme voile pudique pour parler de lui et témoigner entre deux crises de folie de sa douleur d’éternel orphelin. Car, derrière le mystère, le goût pour les armoiries, les arcanes du tarot et les références antiques, il y a la vérité du sentiment et de l’état psychique : une voie étroite entre la folie, les songes et le réel où se dessine des images intimes sur un paravent symbolique. Car à chaque ligne Nerval ne parle que de lui. Et si ce poème ouvre le recueil des chimères, ces monstres composites et étranges comme la psyché, c’est parce que Gérard va ici tenter d’ouvrir une brèche entre la conscience et le songe, la vie vécue et la vie rêvée pour décrire ces monstres qui l’habite et auxquels il succombera. Dans ces conditions, Gérard devait naturellement devenir un maitre pour les surréalistes, Breton en tête, toujours en quête de l’au-delà de la raison. Mais aussi un sujet chéri de la psychanalyse, puisque toutes ses œuvres sont nées de rêves ou de rêves éveillés, et tentent d’abolir la ligne ténue qui sépare la vie rêvée du cauchemar du réel. El desdichado s’inscrit dans la lignée de ce que l’on appel les récits orphiques : ceux qui décrivent une descente aux enfers et son retour. Comme Orphée, Gérard a vu la mort et comme Orphée , il a su la séduire avec sa lyre, « modulant les soupirs de la sainte et les cris de la fée » pour en revenir dépouillé de tout et surtout de l’amour : veuf inconsolé, sa seule étoile est morte. Gérard qui ne parle que de lui donc, mais avec une certaine pudeur tout de même que je vais tenter de brièvement éclaircir en ne vous donnant que quelques une des clefs objectives qui résonneront bien pauvrement à coté de leur puissance onirique et mystérieuse : Vous y entendrez parler d’un « prince d’aquitaine » sans doute Edouard de Woodstock, connu sous le nom de Prince Noir, aux chevauchés de tristes mémoires dans les terres de France, figure de la malédiction qui s’abat dans son absurdité. Puis Gérard voudrait qu’on lui rende la mer d’Italie et le Pausilipe. Le Pausilipe est une colline de Naples surplombant l’océan et face au Vésuve, où se tenait l’aristocratie romaine et qui depuis 2000 ans et encore aujourd’hui est un haut lieu de la Dolce Vita. Plus loin il demande à revoir le pampre qui s’allie à la rose. Le pampre est le nom des rameaux de la vigne. Cette treille est celle des antiques jardins mais aussi l’alliance du bois de la connaissance et de la fleur de la pureté, et plus simplement l’évocation des collines de vigne italienne Suis-je amour ou Phébus? Amour est le fils de Vénus, déesse de l’amour, Phébus est le nom grec latinisé d’Apollon le dieu de la beauté (et de la poésie) mais aussi de la raison. Gérard foudroyé de n’être ni aimé, ni raisonnable. Gérard qui s’invente de prestigieuses ascendances : Biron, ami d’Henri 4 qu’il trahit, ce qui lui couta sa tète et Lusignan qui selon la légende épousa
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7_Génie lesbien
Désir - Renée Vivien Poète maudite ou poétesse maudit? Renée Vivien, alias Pauline Mary Tarn, aka Sapho 1900, en a tous les attributs. Moitié lady oscar moitié Jane Birkin, posant en frac et haut de forme surplombant sa blonde chevelure, fier et belle dans ses costumes d’homme 1900 , sure de son génie lesbien Renée morte comme les autres d’alcool et de chagrin, cœur brisé sur les récifs du gotha, ayant trop voulu aimer les comtesses et les femmes d’ambassadeur, et au fond vivre sa condition de femme aimant les femmes. Renée qui ne s’alimentait plus que d’alcool et meurt d’épuisement au matin du 18 novembre 1909, âgée de seulement 32 ans. Renée, sacrée Sapho 1900, c’est à dire à la fois an anandre moderne, loin des hommes, mais aussi nouvel éclat du génie de la 10ème muse, celle dont il ne reste qu’une légende, à peine quelques fragments de vers éparses, puisque, selon la volonté des pères de l’église, « Sapho ne plait à dieu » et que sa poésie fut dès lors l’objet de destruction systématique au cours des siècles. Sapho célébré par les anciens, Sapho de Lesbos, qui par sa célébrité donnera naissance au nom commun de lesbienne. Sapho entourée des jeunes filles de sa maison des muses, et qui selon la légende se serait jeté à l’océan. Sapho qui la première pose la volupté entre femme comme sujet poétique et dont Renée donne une représentation quasi explicite. Dans ce poème, évidemment nommé désir, On y entend simplement un orgasme entre amante. On y voit ce moment de trouble, sans fard ni détour et juste ensuite, le silence et les traces étranges qui apparaissent lorsque l’âme est triste après l’étreinte.
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6_Sans amour et sans haine
Il pleure dans mon coeur_Paul Verlaine Et pour terminer ce cycle des six poètes maudits, première édition, copyright opéra mundi, : Paul Verlaine lui même, qui se plaça dans l’ouvrage sous l’anagramme de Pauvre Lelian. Paul Verlaine; l’archétype du poète maudit, mais dont la postérité fut portée jusqu’aux guitares pop d’un Gainsbourg en milieu de vie mélancolique. Paul Verlaine, battant femme et tentant d’étrangler sa mère, abandonnant sa famille pour son époux infernal, Rimbaud, lui tirant dessus, retrouvant la foi en prison avant de mourir à 51 ans d’une pneumonie et d’un alcoolisme débridé. Paul, le pauvre Paul, suiveur faible et submergé par une sensibilité qui l’emmena sur les routes de l’alcool hardcore, celles dont on ne revient pas indemnes, puis pas du tout. Issues des Romances sans paroles, vingt et un courts poèmes des années Rimbaud, et placé dans le chapitre des ariettes (c’est à dire de courtes mélodies), Il pleure sur la ville est un trésor de mélancolie pur, sans objet. On rejoint le poète par la fluidité du rythme, la simplicité des sonorités, la pureté des images, dans son sentiment à la fois familier et étrange d’une tristesse à peine mâtinée par la surprise de la voir apparaitre en elle-même, sans causes ni explications, sans amour et sans haine.
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5_Quel orgueil nous nous sommes donné
Au bord de la mer_Villiers de l'Isle Adam Publié en 1866, la même année que la brise marine de Mallarmé et la chanson d’automne de Verlaine, Au bord de la mer, ce poème superbe et étrange nous plonge dans l’imaginaire fougueux plein d’éclats et de mystère d’Auguste Villiers de l’Isle Adam. Intégralement cité dans les poètes maudits de Verlaine, Paul évoque l’évidence du sublime. Villiers convoque le spectre d’une femme mystérieuse, reine d’orgueil, sombre et fière comme la nuit et déjà crépusculaire avec des reflets de sang et d’or sur son âme et sur sa beauté. Villiers de l’Isle Adam, créateur de la science fiction avec son Ève Future, légitimiste envers et contre tous et ardant défenseur de la commune Monarchiste conservateur et esthète avant-gardiste. Doux rêveurs rédacteur des contes cruels. D’un bout à l’autre du spectre mais rêveur, rêveur avant tout et jusqu’au bout. Cette marche sur la grève entre l’océan et la nuit , la lune éclairant de grands cimetières sur la falaise, cette marche superbe et terrible nous amène vers une femme , cruelle et envoutante, merveilleuse et dangereuse, une autre Ophélia à la chevelure noir seulement rehaussée de diamants. Quel mystère poussait Villiers à convoquer de tels mondes fantastiques comme écrin à la femme de ses songes? Morgane, Claire Lenoir, Isis la déesse funéraire, L’Eve future : qui sont ces femmes dangereuses qui pourraient nous sauver du positivisme, et de la rationalité misérable de l’époque, ou alors nous plonger dans les flots d’une colère sans retour.
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4_Ne demande qu’à toi si je t’aimais
N'écris pas_Marceline Desbordes-Villmore Marceline, l’amoureuse passionnée, plusieurs fois trahie, Marceline la mère, disparu en 1859, 40 ans avant son apparition parmi les six poètes maudits de Verlaine, Marceline ayant survécu à trois de ses quatre enfants, comédienne, cantatrice et poétesse, Marceline qu’on appela notre dame des pleurs. Marceline douce et fine, autodidacte dont le talent lui vaut une pension sous Louis Philippe, les louanges de Balzac puis de Rimbaud et Verlaine, sur sa sensibilité et ses apports formels, Marceline qui chante la femme mais tente aussi de la défendre dans un siècle qui la déconsidère ouvertement, comme dans son roman autobiographique, L’Atelier d'un peintre, dans lequel elle met en évidence la difficulté pour une femme d'être pleinement reconnue comme artiste. On aimerait d’ailleurs féliciter Paul d’avoir retenu au moins une femme, mais l’honnêteté oblige de rappeler l’idée de la femme qu’il se fait en écrivant : « Nous proclamons à haute et intelligible voix que Marceline Desbordes-Valmore est tout bonnement [...] la seule femme de génie et de talent de ce siècle et de tous les siècles […] » pas beaucoup de place pour les autres donc… On notera l’approche à peine plus sophistiquée d’un autre misogyne notoire, Baudelaire, qui affirmait déjà qu’elle était « une âme d’élite […] qui est et sera toujours un grand poète » en notant que’ « Mme Desbordes-Valmore fut femme, fut toujours femme et ne fut absolument que femme ; mais elle fut à un degré extraordinaire l’expression poétique de toutes les beautés naturelles de la femme. » … Passons sur ces jugements douteux et revenons à la poésie. Une poésie d’avant garde avec des recherches rythmiques inédites, une écriture féminine et donc malheureusement rare, une simplicité assumée au plus proche du sensible : tout chez Marceline avait de quoi inspirer les musiciens. Et de fait les adaptations musicales de son œuvre foisonnent. Voici Les séparés le poème tirée du recueil posthume « romances » paru en 1886 sur une mélodie composée par Julien clerc en 1997
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3_L’adieu supreme des mouchoirs
Troisième poète maudit inscrit sur les carnets de Verlaine, un peu maltraité par notre époque qui en a fait un hermétique un peu pompeux, un intello, Etienne dit Stéphane porte son nom qui est déjà un poème comme une étiquette sur une boite: Mallarmé, il l’aura été face à la veulerie de l’existence et à la grossièreté de ses contemporains. Mallarmé le professeur d’anglais par nécessité, dépressif, maltraité par des élèves assez loin de l’azur, Mallarmé l’admirable né à Paris en 1842 sous le règne de Balzac, Hugo et Eugène Sue, mort en 1898, juste à temps pour être dans le bon camps, celui des dreyfusards. Mallarmé qui n’aura jamais baissé les armes face au vertige de l’absurde et à la recherche de l’horizon. A la mort de Verlaine il se voit attribuer le titre secret de prince des poètes, il n’exercera son règne que 2 ans. C’est que Mallarmé l’amoureux de l’art pour l’art, le membre du parnasse contemporain, ne fait pas semblant. Il cherche dans la beauté pure un remède au mal qui le ronge et le laisse pantois d’impuissance. L’absurdité de la dépression, alors encore mal envisagée par la médecine et le monde, lui impose un ordre intime, celui de la beauté qui sauve, du remède nécessaire, puisque « le monde est fait pour aboutir à un beau livre ». Et il le cherchera toute sa vie ce poème absolu dans une lutte contre et avec la forme, puisqu’un coup de dé jamais n’abolira le hasard. De la lecture d’Hegel, Mallarmé retient que, si « le Ciel est mort », le néant est un point de départ qui conduit au Beau et à l'Idéal. Ce travail de taupe vers l’azur ouvrira un sillon qui marquera bien sur la poésie jusqu’à Paul Valery et Yves Bonnefoy, mais aussi la musique avec Debussy et Ravel, nos deux gloires nationales. Brise Marine, sans doute le plus célèbre de ses poèmes, parle beaucoup de l’homme: paru un première fois en 1866, il fut plus de huit fois modifié avant sa parution définitive en 1887. Il ouvre sur le constat de l’ennui absolu, puisque la chaire est triste et les histoires toutes les mêmes, et il nous emmène dans le rêve d’une fuite, une fuite nécessairement pure, une ligne lumineuse parce que sans objets autres qu’elle même, un horizon qui est à la fois le sujet et l’objet de la Poésie, c’est-à-dire la poésie elle même.
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2_Où es-tu Ophelia?
Deuxième poète maudit cité dans l’ouvrage éponyme de Verlaine, mais sans doute le plus célèbre de tous, voici Rimbaud Arthur et son Ophélia. Ophélia personnage de Hamlet, pièce de Shakespeare, complexe et violente, éternelle source d’inspiration. Ophélia qui sombre dans la folie et meurt par accident ou par suicide. Ophélia satellite naturel de la noire planète Uranus, mineure détournée de l’attraction des astres. Ophélia, jeune fille chérie de la mélancolie symboliste ; où quand la métaphore de la noyade comme abandon cache mal la figure du rapport impossible. Car Ophélia toujours représentée au clair de Lune, avec des fleurs, sa chevelure et sa robe étalées autour d'elle, flottant sur l'onde, paisible, semblant plus endormie que morte, Ophélia et son destin où l’ambivalence de l'eau, à la fois matrice et cause de la mort, évoque aussi le désir, Ophélia et avant et après elle le long cortège des belles endormies et des noyées éternelles, Ophélia est, osons le gros mot, une figure de l’eternel féminin. Où es tu Ophélia et ton corps disloqué hante-t-il ces lumineux coraux des cotes guinéenne? Mais le jeune Rimbaud n’est pas l’hétéro patriarcal qui se repait de ses visions de femmes muettes, et il est encore loin le cauchemar d’Abyssinie et les rêves de vendeur d’arme. Son Ophélia a l’œil bleu effaré, elle choisit la tempête furieuse et rêve déjà de bateau-ivre. Car la passivité de la princesse endormie ne suffit pas, il y a l’âpre liberté. Il y a l’appel des grands vents et les rêves de liberté auxquels elle se fond comme neige au feu. Et puis parce qu’Ophélia au fond c’est un peu Arthur lui même.
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1_Ca c’est l’histoire de Triste en corps bière
Ça c’est l’histoire de Tristan Corbière, poète incompris né et mort à Morlaix en 1875, enfant du post romantisme de l’ère de Napoléon trois, souffrant de se voir trop laid, surprenant, agile, grinçant, moderne et sans effets. Poète dont plus personnes ne parlait avant que le Pauvre Lelian, comprendre Paul Verlaine, ne lui attribue ce titre prestigieux. Le poète maudit? C’est Tristan Corbière, se trouvant moche et riant de tout mais avec personne. Tristan qui met le doigt sur la fragilité de l’œuvre la rosée amère de la vision, la distance déjà complexe avec le sujet (on parle déjà de chic et de haut vol). Tristan Corbière, discrètement glissée dans la bibliothèque de Des Esseintes, Tristan Corbière qui craque les phrases et clacs les mots, casse les hémistiches et clash l’alexandrin comme jamais. Tristan Corbière qui célèbre le décousu et le facile comme un Gainsbourg période new-yorkais, Bronski beat giclant de son Aiwa. "ça c’est naïvement rien ou quelque chose, et mon enfant n’a pas même un titre menteur." Grinçant mais honnête, Tristan signe la copie dans l’indifférence générale. On s’en souviendra Tristan mort comme il se doit dans l’anonymat et avant trente ans. ça, c’est ça ou bien ça n’est pas : l’ironie, l’insolence, et leur éternelle motivation secrète, la haine de soi, comme un point de passage vers un ailleurs dont la beauté ne rend de compte à personne. André Breton ne s’y est pas trompé qui a cité Corbières dans son anthologie de l’humour noir. Et dans tout ces non, ces refus plus ou moins aimables on sent poindre l’idéal punk excavé comme dans une archéologie secrète. L’art ne le connait pas, il ne connait pas l’art. L’équilibre et la maitrise de la strophe disent tout de Tristan et en particulier son art de dire tout et faire voir son contraire. Par ses mots il nous prouve exactement le contraire de ce qu’il écrit : l’art le connait, il connait l’art. Dire une chose qui porte son contraire, l’idée est déjà là dans le titre de son recueil le plus célèbre d’où est extrait ça : les amours jaunes. L’amour à la couleur de la trahison et du cocuage. La blague on la retrouve aussi en ouverture du poème, où Tristan n’hésite pas à convoquer Shakespeare lui même pour lui faire dire simplement « what ». Commençons donc avec Tristan, prénom d’emprunt pour Édouard Joachim, triste en corps bière. Peut-être le moins connu des poètes maudits.
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