EPISODE · Jun 12, 2024 · 4 MIN
Comment la spoliation des œuvres d'art a-t-elle été justifiée pendant la Révolution française ?
from Le Pourquoi du comment : histoire
Pendant la Révolution française, la spoliation des œuvres d'art dans les pays occupés a été justifiée par une idéologie de libération. Les révolutionnaires se considéraient comme les héritiers légitimes de la culture grecque et estimaient que seuls les peuples libres pouvaient posséder ces œuvres. L'abbé Grégoire a renforcé cette idée en affirmant que les chefs-d'œuvre exilés par le despotisme retrouvaient leur vraie patrie en France, symbole de liberté. Cette idéologie a permis la saisie de nombreux tableaux dans les Flandres et aux Pays-Bas, annonçant les futures campagnes de Bonaparte en Italie. La spoliation des œuvres d'art, une idéologie prédatrice Le discours idéologique qui a permis au révolutionnaire de justifier la spoliation des œuvres d'art dans les pays occupés par leurs armées a été construit dans les premiers mois de 1794. Une Instruction sur la manière d'inventorier et de conserver les œuvres d'art a été publiée par la Commission contemporaine des Arts créée par la Convention. Puis François Boissy d'Anglas, l'un des députés de cette assemblée, a explicité les intentions de cette instruction dans un document adressé à ses collègues. La France révolutionnaire y est présentée comme la nation qui combat pour la libération des peuples contre la tyrannie. À ce titre, elle est l'héritière légitime de la Grèce antique, et donc de sa culture. Les artistes proches du peintre Jacques-Louis David, qui avaient effectué un long séjour en Italie, vont prendre appui sur cette argumentation dans les mois suivants. Selon eux, seul un peuple libre, ayant accompli sa Révolution, est digne de recueillir et de posséder les créations artistiques produites par les Grecs, le seul autre peuple libre de l'histoire. Par conséquent, les artistes français, parce qu'ils sont guidés par le souffle de la liberté, sont les seuls capables d'apprécier ces œuvres à leur juste valeur et de leur donner leur sens et leur vocation. Cette idéologie prédatrice a été adoptée par les élus du peuple français au début de l'été 1794, au moment où les victoires dans les Flandres ont permis de concrétiser ces entreprises de spoliation. C'est à ce moment-là que l'abbé Grégoire a donné son expression parfaite à la théorie qui s'élaborait depuis le début de 1794, centrée sur la notion de "rapatriement". Le rapatriement des œuvres d'art, justifié par un argument moral Selon l'abbé Grégoire, depuis l'époque de leur création, les chefs-d'œuvre de l'art, "enfouis sous le poids du despotisme" ont été victimes d'une sorte d'exil. En les appelant au foyer de la liberté, la Révolution les restitue à la vie dans leur véritable patrie, celle qui leur est assignée par le triomphe des principes de 1789. Et il ajoute : "Si nos armées victorieuses pénètrent en Italie, l'enlèvement de l'Apollon du Belvédère et de l'Hercule Farnèse serait la plus brillante conquête. C'est la Grèce qui a décoré Rome ; mais les chefs-d'œuvre des républiques grecques doivent-ils décorer le pays des esclaves ? La République française devrait être leur dernier domicile ". La référence à l'esclavage, que l'abbé Grégoire combattait à la même époque avec force, lui a donc permis de mobiliser un argument moral quasiment imparable pour justifier les spoliations dans les territoires occupés par les armées de la Révolution. À la fin de 1794, cent soixante-dix (170) tableaux saisis dans les Flandres étaient arrivés à Paris, suivis dans le courant de 1795 par les cent quatre-vingt-cinq tableaux de la collection de la Maison d'Orange, dont la saisie avait été décidée le 10 mars 1795 après l'occupation de la Hollande. Il faut y ajouter quelques tableaux pris au même moment dans des villes de la rive gauche du Rhin. Ce fut la première étape dans l'histoire des saisies officielles opérées au nom de la République. Elle annonçait le deuxième épisode qui devait se jouer au cours des années suivantes, à la faveur de la campagne d'Italie de Napoléon Bonaparte. Bibliographie Édouard Pommier, L'art de la liberté. Doctrines et débats de la Révolution française, Gallimard, 1991. La chronique est à écouter dans son intégralité en cliquant sur le haut de la page. Histoire, économie, philosophie Écoutez et abonnez-vous à la collection de podcasts "Le Pourquoi du comment" ; les meilleurs experts répondent à toutes les questions que vous n'osez poser. À écouter aussi dans Le Cours de l'histoire
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