EPISODE · Jun 14, 2024 · 4 MIN
Pourquoi les États-providence sont-ils en crise ? 7/9 : Pourquoi l’OCDE soutient-elle depuis les années 1980 que l’État-providence est en crise ?
from Le Pourquoi du comment : économie et social
En 1981, l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) publie un ouvrage intitulé L’État-protecteur en crise. À partir de ce moment, le club des pays les plus riches de la planète ne cessera plus de remettre en cause les protections mises en place. Une baisse des salaires et des cotisations sociales préconisées L’ouvrage, L’État-protecteur en crise, rend compte d’un colloque consacré aux politiques sociales qui s’est tenu du 20 au 23 octobre 1980. Dans sa préface, le directeur des affaires sociales, de la main d’œuvre et de l’éducation de l’OCDE de l’époque rappelle qu’il s’agit de traiter l’un des principaux problèmes de l’époque : pourquoi l’État protecteur est-il en crise ? Réponse : à cause du ralentissement de l’expansion économique et de la montée du chômage. "L’idée commence à se dessiner, écrit-il, que certaines politiques sociales (indemnisation du chômage, salaire minimum et impôts élevés sur les salaires acquittés par les employeurs) ont des effets négatifs sur l’économie". Le politiste Vincent Gayon a étudié les rapports de force internes à l’institution et montré qu’il s’agissait d’un moment et d’un texte charnière qui marque l’abandon du paradigme keynésien et la défaite, à l’OCDE, de ceux qui défendaient la redistribution et le développement de la protection sociale. Dans le cœur de l’ouvrage, le rapporteur indique qu’il faut expliquer à "l’industrie de la politique sociale" que celle-ci risque de créer des obstacles à la croissance économique, et pointe notamment les rigidités du marché du travail. Les débats se focalisent sur le poids de la fiscalité et des prestations sociales. En 1994, l’OCDE publie sa grande Étude sur l’emploi, un texte important dans lequel l’institution édite de nombreuses recommandations. L’étude prescrit un accroissement de la flexibilité des coûts salariaux et de main d’œuvre (comprendre une baisse des salaires et des cotisations sociales) et une réforme des dispositions en faveur de la protection de l’emploi. À côté de la baisse des salaires, de la diminution des protections, de la suppression des règles qui entourent l’embauche en CDD ou le licenciement, la réforme de l’indemnisation chômage est également au menu. L’ensemble du système de protection sociale est désormais considéré comme une entrave à la compétitivité des entreprises. Si elles veulent survivre dans un marché globalisé, soutient l’OCDE, ces dernières doivent en effet pouvoir être légères et débarrassées des coûts et des règles que les entreprises des autres pays ne supportent pas. Le modèle social-libéral En 2004, l’OCDE consacre tout un chapitre de son ouvrage annuel, les Perspectives de l’emploi, à un indicateur qui calcule le degré de rigidité de la législation protectrice de l’emploi dans différents pays. Les recommandations changent peu, mais les bases de données uniques que construit l’Organisation lui permettent de mettre en évidence de nombreuses corrélations en particulier avec le taux de chômage. Il y aurait un lien, soutient-elle, entre la protection de l’emploi et la durée du chômage. Depuis les années 1990, l’Organisation défend l’idée que le seul modèle social efficace est le modèle social-libéral au sens d’Esping-Andersen, c’est-à-dire celui qui procure une protection résiduelle, focalisée sur les plus pauvres et évite de peser sur les entreprises. En 2006, à l’occasion de la révision de sa stratégie pour l’emploi, l’OCDE opère une petite révolution : elle reconnaît qu’à côté du modèle libéral, le modèle social nordique est également efficace. Mais derrière la reconnaissance du modèle nordique, c’est en fait un pays bien particulier, le Danemark, qui est loué, pour sa prétendue facilité à licencier. Il s’agit donc toujours de permettre aux employeurs de licencier plus facilement, conformément à l’idée que le chômage s’expliquerait par la crainte des employeurs de ne pas pouvoir se séparer de leurs salariés. Vincent Gayon rappelle qu’après avoir consacré en décembre 2022 une étude à l’"amélioration des régimes par capitalisation", l’OCDE a défendu la réforme française des retraites de 2023. Avec la Banque mondiale et le FMI, l’OCDE a ainsi contribué depuis la fin des années 1980 à imposer un nouveau cadre intellectuel et à reconfigurer en profondeur notre perception du rôle de l’État-providence. La chronique est à écouter dans son intégralité en cliquant sur le haut de la page. Histoire, économie, philosophie >>> Écoutez et abonnez-vous à la collection de podcasts "Le Pourquoi du comment" ; les meilleurs experts répondent à toutes les questions que vous n'osez poser. À écouter aussi dans Entendez-vous l'éco ?
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