Aldor (le podcast)

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Un site avec des mots, des images et des sons

  1. 164

    L’Ève future (d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam)

    Alicia Clary dans le cabinet de Thomas Edison, à Menlo ParkImage générée par Midjourney En 1885, Thomas Edison, pour sauver du désespoir un de ses amis tombé amoureux d’une actrice très belle mais stupide et vulgaire, en crée une réplique artificielle, dite andréïde, physiquement indiscernable de l’original et dotée d’un cerveau, d’un système nerveux, de muscles et d’articulations mécaniques et électriques lui donnant l’apparence de l’émotion, de l’intelligence et de la sensibilité. Telle est, brièvement résumée, la trame de L’Ève future, ce roman d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam publié en 1886. Thomas Edison, Menlo Park, un amour brisé par la discordance choquante de l’être et du paraître, un peu du mythe de Pygmalion, une intuition des développements lointains de la robotique et de ceux, plus lointains encore, de l’intelligence artificielle : tous les éléments étaient réunis pour que naisse un grand roman fantastique, et c’est bien ainsi qu’il fut accueilli. C’est dire à quel point on peut être déçu de l’ennui ressenti à la lecture de ce livre qui, aux longues explications pseudo-scientifiques à la Jules Verne, ajoute  des propos d’une rare misogynie et surtout des considérations vaguement ésotériques qui séduisent d’abord mais finissent par lasser : L’Ève future est un admirable projet gâché par sa mise en oeuvre. L’idée n’en est pas moins fascinante : fabriquer, à partir de métal, de pompes hydrauliques, d’electro-magnétisme et de « lumière radiante » une créature imitant parfaitement l’être humain, reproduisant les attitudes, les gestes, la façon de marcher, de parler, de rire, d’être, de l’Alicia Clary dont Lord Ewald est tombé amoureux, mais d’une Alicia Clary que ne ternirait pas la disgrâce de l’esprit. Quoi de plus de plus désolant, en effet, que la discordance entre le charme et la beauté du visage et du corps et la malformation, la laideur du caractère et de l’esprit ? C’est ce hiatus que la réalisation de l’andréïde permettra de combler. L’Edison de l’Ève future travaille avec les technologies dont le vrai Edison est l’inventeur. La voix d’Alicia Clary est donc gravée sur des cylindres d’or, sous forme de phrases ou de répliques dont la lecture est déclenchée par un mot ou un geste de Lord Ewald. Mais la capacité des cylindres étant très limitée, il en va de même du nombre de répliques. Et c’est là que le livre, annonçant les tristes réflexions d’Adolfo Bioy Casares dans L’Invention de Morel, dépasse ses défauts pour devenir vraiment grand. Car ce qui est proposé à Lord Ewald, c’est de revivre indéfiniment, au travers des quelques centaines de phrases que les cylindres peuvent contenir, les émotions des premiers jours de la passion, au motif Ô combien pessimiste que l’amour tout entier est finalement contenu dans ces quelques moments, le reste des passions n’étant qu’un effort perpétuel, désespéré et sans doute mensonger pour revivre l’émoi de ces premiers instants. « ― Éterniser une seule heure de l’amour, ― la plus belle, ― celle, par exemple, où le mutuel aveu se perdit sous l’éclair du premier baiser, oh ! l’arrêter au passage, la fixer et s’y définir ! y incarner son esprit et son dernier vœu ! ne serait-ce donc point le rêve de tous les êtres humains ? Ce n’est que pour essayer de ressaisir cette heure idéale que l’on continue d’aimer encore, malgré les différences et les amoindrissements apportés par les heures suivantes. ― Oh ! ravoir celle-là, toute seule ! ― Mais les autres ne sont douces qu’autant qu’elles l’augmentent et la rappellent ! Comment se lasser jamais de rééprouver cette unique joie : la grande heure monotone ! L’être aimé ne représente plus que cette heure perpétuellement à reconquérir et que l’on s’acharne en vain à vouloir ressusciter. Les autres heures ne font que monnayer cette heure d’or ! Si l’on pouvait la renforcer des meilleurs instants, parmi ceux des nuits ultérieures, elle apparaîtrait comme l’idéal de toute félicité réalisé. » En fond sonore, derrière ma lecture Love me, please love me, de Michel Polnareff, dont la mélancolie n’est pas sans rappeler la vision pessimiste de l’amour que je trouve dans ce livre. Cet article L’Ève future (d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  2. 163

    Battlestar Galactica (de Ronald D. Moore)

    ©Sci-Fi Channel On a toujours du mal (moi, du moins) à cerner les raisons de l’amour que nous portons aux êtres ; mais aussi de cette sorte d’amour que nous pouvons porter à des biens matériels ou encore, comme ici, à des oeuvres et créations humaines qui nous touchent particulièrement. Je crois toutefois que ce qui me plaît, au fond, dans la série Battlestar Galactica (je veux parler du remake du début des années 2000), c’est l’idée, très banale et très tarte à la crème mais à laquelle je crois profondément, selon laquelle l’intuition, le coeur et les tripes sont de meilleurs guides que la raison, et que c’est seulement en allant au bout de l’incarnation, dans les affres du corps et de la chair, du désir et de la faiblesse, qu’on accède au spirituel, si ce n’est au divin. Ce qui me plaît et qui m’attire dans cette longue histoire d’une humanité réduite à quelques dizaines de milliers d’individus réfugiés dans des vaisseaux délabrés fuyant à travers l’espace, c’est l’espèce d’illustration de la pensée de Pascal contraposée, quelque chose comme : c’est en faisant la bête que souvent on fait l’ange. Celles et ceux qui, dans ce récit, permettent à l’espoir de renaître sont ceux qui, faisant abstraction des règles, des frontières, des convenances et parfois de la raison, acceptent de suivre leur cœur et sortent transcendés, magnifiés, sanctifiés par cet abandon, qui leur ouvre des horizons insoupçonnés. Ils ne sont pas saints a priori, ils peuvent même être plutôt criminels et lâches comme Gaïus Baltar, qui est une des figures les plus détestables de la série mais, du fond de leur faiblesse, parce qu’ils la reconnaissent, parce qu’ils abdiquent de leurs prétentions, ils peuvent s’élever, transgresser et ouvrir de nouvelles voies. Il y a de la rédemption, de la rédemption christique mais joyeuse dans cette approche, et le fait est que la série (c’est une des autres raisons qui la rendent passionnante) est un entrecroisement, un tissu de problématiques religieuses, mythologiques, politiques, philosophiques, psychologiques, sociales, un fourmillement de réflexions (ou plutôt de coups d’oeil) sur le pouvoir, la lutte des classes, la maladie, l’État, l’intelligence artificielle, l’individualisme, l’amour, la confiance, la mauvaise foi, l’altérité : c’est épais, jamais totalement clair, jamais totalement dénué d’arrière-pensées et de doubles-fonds mais c’est dans ce machin visqueux et dépourvu de certitudes qu’il faut plonger les mains et tenter d’avancer. Il y a les personnages, qui au début simples, croissent en complexité, en contradictions, en humanité, y compris chez les Cylons, parce qu’ils grandissent de leurs échecs, de leurs abandons, de leurs deuils symboliques ; il y a la musique, obsédante, de Bear McCreary ; il y a les actrices et les acteurs, extraordinaires ; et il y a ce regard finalement optimiste porté sur nous autres, pauvres humains : c’est du fond de notre finitude et de notre imperfection que nous pouvons toucher l’universel. En fond musical, le thème principal de la série puis un morceau particulier : The Battlestar Sonatica. dans Télérama, sous la plume de Pierre Langlais, “Battlestar Galactica” fête ses 20 ans : dix bonnes raisons de (re)voir cette série hors norme, sur France-Culture, Battlestar Galactica, la meilleure série SF de la galaxie ? dans Quaderni, un article de Mehdi Achouche, Battlestar Galactica et la politique fiction américaine un article de Pascale Molinier, Battlestar Galactica est-elle une série féministe ? On pourra également se reporter au podcast francophone de référence sur cette série, GalactiFrak Cet article Battlestar Galactica (de Ronald D. Moore) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  3. 162

    Antidote au culte de la performance (d’Olivier Hamant)

    Un Shetland Une fois défini un indicateur à l’aune duquel mesurer le succès d’un dispositif ou d’une entreprise, quelle qu’elle soit, la performance consiste à faire en sorte de maximiser cet indicateur. Mais la prémisse est très importante : la performance n’a de sens que pour les systèmes simples, monotâches ou monovalents. Dès lors que la complexité s’y mêle, que plusieurs rôles sont simultanément remplis, plusieurs objectifs suivis, considérer qu’il existe un indicateur unique au regard duquel il serait pertinent d’évaluer la performance n’est plus possible, ou du moins devient absurde. Là n’est pas tout à fait l’angle retenu par Olivier Hamant, qui insiste plutôt sur la contradiction entre recherche de performance et robustesse : pour rendre plus performant, on optimise ; on optimise forcément au regard de l’objectif souhaité, ce qui revient à désoptimiser au regard d’autres objectifs imaginables : que les conditions changent un peu, qu’on ait besoin de réorienter l’action, et l’ex-optimisation deviendra un handicap : la performance n’est pas robuste au changement. Dans les temps troublés, dans les périodes de bouleversement (plus encore que de réchauffement) climatique, géopolitique,  économique, comme celle que nous traversons, la performance est un mauvais cheval : ce ne sont pas des purs sangs spécialisés dans tel ou tel type de course, qu’il faut, mais de braves percherons, ou des Shetlands, capables de changer de terrain de jeu, d’affronter des situations inédites, de tenir bon dans l’adversité et la diversité. Dans ces temps là, la souplesse,  l’adaptabilité, la polyvalence valent mieux que la spécialisation et l’optimisation. Mais il y a plus, au fond, beaucoup plus ; et je reviens ainsi à mon propos premier (premier mais pas unique, justement) : prétendre rendre performant un dispositif, un système, un individu, quoi que ce soit, c’est implicitement considérer qu’il a un objectif, une utilité unique, qu’il a une seule fonction, ce qui est simplement stupide : le vêtement n’est pas seulement fait pour tenir chaud mais pour se donner à voir et mettre en beauté ; nous ne marchons pas seulement pour aller d’un point à un autre mais pour voir des paysages, changer d’air, méditer au rythme de nos pas ; et le marché du village a peut-être moins comme fonction de nous permettre d’accéder à des biens divers que de nous donner l’occasion de croiser la crémière et son joli sourire : imaginer que les choses et les êtres, les projets et les systèmes sont univoques, faits pour ceci ou cela, et que c’est à cette seule aune qu’ils devraient être évalués, c’est faire preuve d’une incompréhension totale et délirante du monde. Celles et ceux qui ne jurent que par la performance, qui font de celle-ci l’ultima ratio de leur conduite, non seulement se préparent, comme le dit Olivier Hamant, des lendemains désenchantés, mais ne comprennent rien, rien de rien, au monde et à son inépuisable débordement, à son incroyable trop-plein. Ils passent à côté de tout. Cet article Antidote au culte de la performance (d’Olivier Hamant) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  4. 161

    La Belle est la Bête

    La belle affiche du film La Belle et la Bête,  de Jean Cocteau De tous les contes, ceux que je préfère sont ceux de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, et parmi eux, tout particulièrement, La Belle et la Bête, qui depuis toujours m’enchante (et dont on trouvera ici une lecture faite à mes enfants il y a une quinzaine d’années). Elle est l’histoire d’un prince qu’un sort a transformé en bête, ce qui va lui permettre de connaître le véritable amour. Il serait resté prince, glorieux dans sa jeunesse et sa beauté, c’est à ses atours qu’on se serait attaché. Mais il est laid et sauvage. Et la femme qui l’aimera en dépit de son apparence et de son statut de bête, cette femme là l’aimera vraiment car elle aura su percer la carapace, mettre au jour le diamant enfoui. L’amour est une découverte. Il lui faut, pour se déployer vraiment et prendre à la fois son ampleur et son vol, voir au-delà des apparences, creuser la surface. C’est probablement le drame des êtres trop beaux que d’attirer toujours les regards et les élans, au risque de douter toujours de l’amour qui leur est porté : est-ce moi qu’on aime ou seulement mon éclat ? Il faut du temps, des deux côtés, pour aller au-delà des apparences, dépasser le masque de la laideur et celui de la beauté, pour que la Belle perce la Bête et que la Bête, symétriquement, apprenne à apprécier cette Belle et à découvrir la bonté qui se cache derrière la beauté. Tout cela est un peu fleur bleue mais il y a plus : la Belle est la Bête, ou plutôt : le Beau est la Bête. La créature aux griffes fumantes du film de Jean Cocteau est moins la victime du sort jeté par une méchante sorcière que le prince révélé à lui-même par une introspection psychanalytique, le prince qui, dans ses rêves nocturnes, quand sa conscience s’est perdue dans les chemins de traverse de l’onirisme, revêt sa fourrure, ses hurlements, ses désirs et ses besoins de fauve, découvre avec stupeur la sauvagerie qui est en lui. Le Beau est la Bête mais la Bête est le Beau. C’est pour avoir accepté de se mettre à nu, de découvrir l’épaisse toison ténébreuse que recouvrait sa peau d’homme propre sur soi que le prince non seulement peut gagner l’amour de Belle mais devient prince et d’abord homme. Et il le devient non seulement de mettre au jour cette partie enfouie de sa nature, mais d’accepter, de vivre sa sauvagerie, de connaître les tourments, les déchirements, les plaisirs et les remords que provoque cette plongée au cœur des ténèbres. C’est là, dans la nuit profonde, dans l’expérience de l’imperfection et du mal, dans le déchirement de cette déchirure, que peuvent vraiment jaillir l’éclat, le beau et le bien. « That’s how the light gets in ». En illustration sonore, évidemment, Anthem, de Leonard Cohen. Cet article La Belle est la Bête est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  5. 160

    Kill me (de Marina Otero)

    (c) Teatro Madrid C’est la dernière partie d’une trilogie dont je n’ai vu que cette dernière, pour sa dernière, dimanche, au Théâtre du Rond-Point. C’est une femme, une femme amoureuse, amoureuse et dépendante ; amoureuse et dépendante d’un pervers qui la quitte, comme elle a toujours craint qu’il le fasse, comme elle l’a peut-être poussé à le faire, avec toute cette dépendance poisseuse, ce poids, cette attente continuelle et trop lourde à porter, cette angoisse à se taper la tête contre les murs, ce qu’elle fait, et dont il la sauve, ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas, ce Pablo, d’être un salaud. Et depuis, comme déprise d’elle-même, aliénée (ce qu’elle est) elle erre, dépressive, racontant et dansant pour s’extirper du trouble psychiatrique qu’on lui a diagnostiqué, de cette chute immobile dans le rien (mais y a-t-il un autre trouble, une folie plus grande et plus dévastatrice que l’amour non partagé, l’amour trahi et méprisé de ceux qui aiment vraiment, qui aiment « à la folie » ?), trouvant dans le personnage de la Sarah Connor de Terminator, de cette femme qui manie si bien les armes si phalliques, une voie pour s’en sortir et tâcher de survivre. Sarah Connor, donc, en cinq exemplaires, armée de sa rousseur et d’un pistolet noir, qui s’avance sur scène pour régler ses comptes en exhibant sa nudité, protégée, exaltée plus que fragilisée par cette totale nudité, une nudité puissante et victorieuse où se voient une chair bien tendue, un regard assuré, des cuisses et des seins fermes, un corps sportif et élancé. En contrepoint, le personnage ressuscité de Nijinsky, sur la tombe duquel l’autrice est allée se recueillir, d’un anti-Nijinsky plutôt,  d’un Nijinsky qui aurait troqué sa silhouette altière pour l’allure basse et ovoïde d’un Humpty Dumpty prétentieux (et rien de pire, pour un homme, qu’une taille un peu trop basse !), d’un Humpty Dumpty prétentieux jouant le fou du roi on ne sait pas très bien pourquoi. Marina Otero et ses quatre alter ego dansent, chantent, hurlent, racontent parfois, disent leur histoire et leur malaise. Elles sont touchantes, elles sont poignantes avec leurs récits de borderlines, de filles perdues qui ne se sont jamais vraiment retrouvées, avec leur personnalités binaires qui ne trouvent leur équilibre que dans le lithium (c’est amusant, une des spécialistes mondiales du lithium s’appelle également Marina Otero), avec leur détresse amoureuse qui leur fait comprendre, épouser, chanter Edith Piaf et Marcel Cerdan. Tout cela touche et émeut. Mais pourquoi cette nudité ? Une nudité qui n’a rien de choquant mais qui cache bien plus qu’elle ne met à nu, qui voile bien plus qu’elle ne révèle, et dont l’éclat, finalement, obscurcit (comme les projecteurs lors de l’entrée en scène). Kill me, de Marina Otero.Avec Ana Cotoré, Josefina Gorostiza, Natalia López Godoy, Myriam Henne-Adda, Marina Otero, Tomás Pozzi.Musicienne au plateau : Myriam Henne-Adda. Cet article Kill me (de Marina Otero) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  6. 159

    L’invention de la famille (de Sonia David)

    L’arbre généalogique de la famille (c) Editions Grasset C’est le titre qui m’a plu, qui tout de suite m’a plu et attiré : inventer la famille, comme si celle-ci était non seulement donnée mais créée ou recréée, créée et recréée, sans cesse réimaginée et refantasmée. Et inventée aussi dans l’autre acception du terme : inventée comme on invente un trésor, un trésor qui était là  depuis longtemps, caché sous la terre et la poussière mais qu’on découvre, qu’on redécouvre peu à peu, au hasard de la vie, du vent que soufflent les questions enfantines, du grand lessivage qu’entraînent, sur les  certitudes, les générations qui se succèdent. L’invention de la famille, c’est un peu tout cela : tous ces parents, connus depuis toujours, et dont on se rend compte, avec le temps, qu’on ne les connaissait pas si bien ; ces lieux partagés, les maisons de famille, qui se rappellent à nous par leur parfum de vieilles choses et de vieilles personnes ; ces histoires, ces on-dit, ces non-dits, toute cette structuration qui nous est familière et rassurante. Il y a aussi ces convictions qu’on croyait pour toujours assurées, assises sur des certitudes enfantines, et qui se révèlent progressivement fragiles, évanescentes, flottantes, ces attributs qu’on avait collés aux uns et aux autres mais aussi à nous mêmes et qui finalement s’effilochent jusqu’à n’être plus rien. La famille et le familier sont cet entre-deux fait de relations entre chien et loup : ça n’est pas le cercle familial, ce tissage étroit, serré, qui peut être oppressant car il s’impose à nous ; ça n’est pas l’étranger ; c’est ce lieu des liens lâches, des liens qui nous sont donnés mais qui, passé la prime enfance, n’existent plus que par notre choix, notre choix de leur donner vie ou de les laisser mourir. Et pourtant. Et pourtant, quel que soit notre choix, et serait-il même de rompre, de couper ces liens qui nous embarrassent, quelque chose s’impose à nous, à nous tous, quelque chose en nous, indélébilement, fait famille. Ce sont ces faits, ou ces mythes, ou ces mythologies, ces récits mille fois répétés ou peut-être seulement évoqués, ces secrets, ces mystères tus mais de toutes et tous connus. C’est à la découverte tâtonnante, hasardeuse, étonnée, émerveillée souvent ; à la plongée dans l’épaisseur du palimpseste des générations ; à la redécouverte, à la réhabilitation parfois, de ces destins divers ; à l’effort entrepris pour se détacher de la vision enfantine, pourtant si prégnante, qu’on a du rôle et de l’importance de chacun, que Sonia David, dans ce récit de voyage, d’exploration plutôt, dans cette enquête à la Hérodote, se livre : quelle est cette chose dont nous nous nourrissons et nous libérons tout à la fois pour devenir nous-mêmes, cet être singulier et pourtant si empli des autres, de ce long et large maillage dont nous ne sommes qu’un des maillons ; qu’est-ce qui, en nous et en ces liens, fait famille ? Cet article L’invention de la famille (de Sonia David) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  7. 158

    Vive (de Joséphine Chaffin)

    Vive (c) Compagnie Superlune À Avignon, une scène qui ressemble à un tribunal, un tribunal qu’éclaireraient des lumières de ring. Une petite fille de sept ans qu’émerveillent les alexandrins y apprend Le Loup et l’agneau. Agneau, elle l’est, agneau dont le loup-père abuse (curieux euphémisme), abuse pendant des années, toutes les années  d’école, avant qu’elle ne le morde. Il y a lui, l’ogre, restaurateur étoilé, grand maître des plaisirs de la bouche et de la chair fraîche, lui qui abuse de sa fille comme on le dirait d’une boisson. Et puis il y a les autres : la soeur qui ne ne voit ni n’entend rien et pourtant c’était la même chambre à quelques mètres à peine ; la mère qui refuse de croire sa fille quand, après des années d’enfouissement dans les oubliettes de l’esprit, la blessure des viols soudain resurgit ; le grand-père qui devinait parce que cela s’est déjà passé et qui pourtant n’a rien dit. Il y a elle, il y a lui, lui aussi et elle encore, il y en a tant et tant… Dans son plaidoyer l’avocat rappelle qu’en France, en 2024, une personne sur dix est victime d’inceste, que l’inceste est une pratique courante, un crime de masse. Et on sait qu’il n’y a pas que les chefs cuisiniers qui soient ogres, qu’ils sont légion, les pères abuseurs (car ce sont surtout des pères, mais pas seulement), et dans tous les milieux. Ce père est d’ailleurs joué par le même acteur que l’avocat, la mère et la soeur par la même actrice que celle qui incarne la psychologue expliquant le néant dans lequel tombent les victimes, et c’est le grand-père trop silencieux qui revêt parfois la robe rouge bordée d’hermine du président de tribunal déclamant au nom de la loi. Entre l’un et l’autre de ces personnages, de ces facettes, de ces moments peut-être, entre les accusés et le public, le public et les complices, il y a si peu d’écart : qui peut se croire à l’abri ? C’est pourquoi, avec le père, est jugé le silence, et avec lui cette acceptation, sociale, bien ancrée, des secrets de famille, des proches qui se taisent, des choses qui ne se disent pas même quand on les soupçonne. L’inceste et le viol sont aussi (pas seulement, bien sûr) histoire de société. Revient-il à nos mémoires des souvenirs familiers ? À la fin de la pièce, beaucoup, dans la salle, cette salle de spectacle devenue salle d’audience, pleuraient. C’est fou la capacité du théâtre à réveiller la braise sous la cendre, le souvenir et l’émotion sous les couches accumulées de honte, de déni, d’effroi et de dégoût ; c’est fou, la vertu cathartique du théâtre, son pouvoir libérateur. Dans les corps, dans les voix, dans le souffle et la sueur, dans la présence physique des comédiens, la chorégraphie, la musique, la lumière, quelque chose surgit que le texte recélait mais qu’il ne suffisait pas à faire voir. Quelque chose surgit et nous envoie bouler. Merci à Clément Carabédian, Estelle Clément-Bealem, Hermine Dos Santos, Patrick Palmero qui donnent existence à Vive, cette pièce de Joséphine Chaffin qu’on peut voir, dans le cadre du festival off, au Théâtre du train bleu     Cet article Vive (de Joséphine Chaffin) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  8. 157

    Manières d’être vivant (de Baptiste Morizot)

    Les trois amazones de la ménagerie du Jardin des plantes Il y a ce spectacle de danse, sur la forêt, donné l’autre soir au conservatoire du Ve arrondissement ; cette magnifique exposition sur Les vivants visitée à Lille, fin 2022 ; la journée Nous, le vivant, organisée en septembre 2023 par l’ENS et le Muséum ; il y a ce que Marc nous apprend au théâtre : sentir les autres, la présence des autres, la relation que, même à distance, nous entretenons avec les autres ; il y a Waldo Emerson et La forêt d’émeraude, ce film revu il y a peu et qui, de sa facon un peu passée, raconte cela, ce « sentiment océanique » dont parlaient Freud et Romain Rolland ; et puis il y a ce que nous ressentons en présence d’autres animaux, sans doute pas de tous mais de la plupart, y compris les bousiers, les perruches et les daurades : une communauté, une communauté de vie et de destin. C’est cette interaction, cette interrelation avec les autres êtres que Baptiste Morizot explore et décrit, dont il tente de rendre sensibles les fils pour toutes celles et ceux qui ne perçoivent plus le délicat tissage, la délicate imbrication dont sont faits, à chaque instant, non seulement notre rapport au monde, mais le monde entier, le monde dont nous sommes part. Longtemps, très longtemps, cette conscience du monde, la perception de cet enchevêtrement de relations et de dépendances qui avait nourri le paganisme, la sorcellerie et l’Hymne au frère soleil de François, fut considérée comme conservatrice, voire réactionnaire, le mouvement et le progrès devant forcément épouser, magnifier la cassure entre homme et nature érigée en dogme par les monothéismes et consacrée par le cartésianisme, le rationalisme, le matérialisme, toutes ces conceptions et idéologies qui fondent la grandeur et la liberté de l’homme sur le mépris et l’asservissement du reste de la nature. Ce que montre Baptiste Morizot, ce qu’on ressent dès lors que, sur scène ou ailleurs, on essaie de porter attention, attention véritable aux autres et à nous-mêmes, c’est que cette attention, dansante et mimétique, qui noue des rapports gracieux avec ce qui l’entoure, qui considère et traite le monde comme cette maison commune dont parlait justement l’autre François ; cette attention faite d’égards, de compréhension, d’empathie, de respect, de dignité, est un continuum et donc un humanisme : il n’y a de véritable et complète existence, il n’y a de véritable et complet nous-mêmes que dans cette relation, cet entrelacement noué avec les autres êtres : nous sommes, nous ne sommes et les autres ne sont que cela : cette part d’un tout qui vibre et saigne à tout retranchement. C’est pour nous, pour nous tous, nous tous y compris les humains, que luttent ceux qui, comme le Morel des Racines du ciel, luttent pour les éléphants. Et c’est contre nous que luttent ceux qui, aujourd’hui, se fichent de ce combat. Car le combat de Morel et de Morizot est aussi un combat pour la dignité des êtres humains, de tous les êtres humains. Cet article Manières d’être vivant (de Baptiste Morizot) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  9. 156

    Alice Milliat

    Alice Milliat en mars 1920, Agence Rol, Gallica On aurait aimé (et ça n’est pas tout à fait hors sujet) un visage plus avenant, plus jeune, plus sportif, plus élancé, mais c’est sans doute notre désir, notre attente qui est trompée, pervertie peut-être, par l’image de douceur et de grâce qui colle aux femmes, que nous collons aux femmes, et que nous finissons par exiger d’elles. Mais le fait est qu’elle n’était pas spécialement gracieuse ou souriante, du moins dans les photos qu’on a gardé d’elle. Elle, c’est Alice. L’Alice qui donne son nom à la pièce : Merci Alice ! jouée par Karen Chataîgner au petit théâtre de la Contrescarpe ; celle qu’on voit sur les murs de l’exposition À nous les stades actuellement présentée à la BnF ; et qu’on rencontre à nouveau parmi les très belles photos affichées dans et autour de la galerie Roger-Viollet, rue de Seine. Toujours, au centre, Alice Milliat ; et cette question : comment a-t-on pu croire si longtemps impossible, dangereux, déplacé ou inconvenant ce qui aujourd’hui va de soi ? ; et cette autre, plus redoutable encore : comment a-t-on pu si longtemps ignorer la question, considérer que la question ne se posait pas, qu’il n’y avait aucun problème  dans cette absence, cette absence des femmes dans le sport ? Alice Milliat est celle qui, tenant tête à Pierre de Coubertin qui n’avait ouvert les Jeux olympiques aux femmes que dans cinq sports : tennis, voile, croquet, équitation, patinage artistique, combattit pour que toutes les épreuves aient leur volet féminin ;  créa, devant le refus du CIO, les Jeux mondiaux féminins, qui prenaient place eux aussi tous les quatre ans, et obtint enfin que les femmes puissent concourir en athlétisme aux Jeux olympiques de 1928. Jusque là, les raisons les plus diverses avaient été données au refus d’accueillir des femmes dans les sports prétendus masculins : raisons esthétiques (ça ne leur allait pas) ; raisons sportives (ça n’était pas intéressant) ; raisons médicales (c’était trop dur pour elles, elles se blesseraient ou se feraient du mal) ; toutes les raisons avaient été données par les plus hautes sommités et personne n’avait rien eu à y redire. C’est ça qui est passionnant, passionnant et effrayant avec l’histoire : la perception de toutes ces choses, tous ces comportements qui, a un moment donné, sont considérés comme évidents, naturels, allant de soi ; et qui, quelque temps après (ou éventuellement avant) sont vus et vécus comme des aberrations. Ey puis il y a aussi ceci que, quand j’étudiais l’histoire, l’histoire des années 1920, on me parlait du Cartel des Gauches, de la Marche sur Rome, de l’occupation de la Ruhr, de Charles Lindbergh traversant l’océan, de la grande crise d’octobre mais jamais, dans mon souvenir, de cette femme et de son combat. De la lutte des femmes pour conquérir le droit, le simple droit de concourir, elles aussi, aux Jeux olympiques, on ne m’en avait jamais parlé ; c’était l’angle mort de l’histoire. Et jamais je ne m’y étais intéressé. Cet article Alice Milliat est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  10. 155

    Sur la route (de Jack Kerouac)

    « Bon, on va tous sortir mater le fleuve et les gens et puis sentir l’odeur du monde », déclare, dans Sur la route, Neal Cassady à la petite bande qui traverse avec lui l’Amérique tandis que la voiture et ses passagers viennent d’embarquer sur un ferry qui, de la Nouvelle Orléans, va les transporter en face, à Algiers, sur l’autre rive du Mississippi. Aller sentir l’odeur du monde. Il y a, dans cette façon de dire, un peu du chien allant renifler le postérieur de son voisin et la connotation est assez juste s’agissant de cette curiosité, de cette gourmandise, de cette faim qu’on éprouve parfois et que je connais bien de sortir, d’aller par les rues et les places, les magasins et les cafés pour simplement, joyeusement, et d’une certaine façon innocemment, se frotter au monde, aux autres, à nos semblables. Sur la route, c’est un peu ça : le récit d’une quête, d’une orgie ininterrompue de frottements, d’odeurs, de goûts, de sons, de rencontres. Des passages comme celui du ferry, où l’on respire soudain l’odeur épaisse du fleuve, du cambouis et de la transpiration, où l’on sent le vent sur le visage et peut-être quelques embruns mêlés de pluie ; des passages qui exhalent le bonheur d’être au monde, il y a en a plein dans ce livre, ce long livre tapé à la machine sur un long rouleau de papier, plus long encore que celui des 120 journées de Sodome que conserve la Bibliothèque nationale. Il y en a, des passages magnifiques, où les mots explosent et où l’on est roulé dans la brutalité, la sauvagerie et la splendeur des choses. Des passages sur les femmes, les paysages, les cieux, les villes, les plaines couchées par le vent, les musiques, les rythmes de jazz, le cinéma, la mécanique : toute une Amérique qui vibre et dont Kerouac nous donne à sentir la palpitation, la palpitation chaude et bordélique. Les femmes (parfois des mères, souvent des filles) sont les éléments de stabilité de ce monde constamment à la dérive, de ce microcosme de jeunes mâles, de bad boys qui se cherchent comme des adolescents perpétuels, trouvant dans la benzédrine et autres stupéfiants le moyen de ne jamais s’ancrer, de toujours fuir. Les femmes sont les amers, les phares aimés puis toujours délaissés de cette société d’errants qui, toujours, finit par couper les amarres et courir avec le vent. Car aux femmes, finalement, nos hommes, nos navigateurs des sens et des passions, préfèrent la route, la route avec laquelle ils sont vraiment fiancés, avec laquelle seule probablement ils entretiennent un rapport amoureux et charnel : Quand j’étais marin, je pensais aux vagues à l’assaut de la coque, et aux profondeurs infinies sous elles ; à présent, je sentais à cinquante centimètres au-dessous de moi la route se déployer comme une bannière, s’envoler, siffler à des vitesses inouïes encore et toujours, pour traverser le continent qui gémissait. Saisir le continent, l’empoigner, le sentir sous soi qui gémit sous le ruban d’asphalte… La grande héroïne du roman, c’est la route. La route ouverte comme un océan et qui, comme lui, conduit partout, permet de tout embrasser, de tout sentir, de tout connaître : Ah mec, quel pied cette bagnole ! Tu te rends compte, si on avait une bagnole pareille, toi et moi, tout ce qu’on pourrait faire. Tu sais qu’il y a une route qui va jusqu’au Mexique et même jusqu’à Panama – et peut-être bien jusqu’au bout de l’Amérique du Sud, où les Indiens mesurent deux mètres et bouffent de la coke à flanc de montagne ? Oui ! Toi et moi, Jack, on irait voir le monde entier avec une tire pareille parce que, mec, la route, elle doit bien finir par mener au monde entier. Où veux-tu qu’elle aille, sinon ? Il y a, dans ce livre qu’on aimerait tant aimer totalement, d’extraordinaires moments de grâce, d’exaltation du bonheur de vivre. Mais que de pages monotones, que de pages où l’on traîne plus encore son ennui que Kerouac, où l’on est fatigué de ces gamins qui, cherchant toujours les sensations nouvelles, gâchent leur vie et celles de ceux qui les aiment. La photographie montre l’autoroute de Gascogne, franchie en avril 2023, alors que je marchais entre Captieux et Roquefort, dans les Landes. Cet article Sur la route (de Jack Kerouac) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  11. 154

    La France sous leurs yeux

    (c) Olivia Gay et {BnF C’est une magnifique exposition dont on sort bouleversé – dont je suis sorti bouleversé et ravi. Ravi comme le personnage des santons de Provence, qui sans doute était depuis toujours un peu simplet mais que sa rencontre avec l’enfant divin a dépris de lui-même. Et c’est bien ainsi que j’étais : ravi à moi-même, complètement heureux et plein de confiance, d’empathie, d’affection, pour les femmes et les hommes qu’on découvre dans ces photos, et pour celles et ceux qui, avec patience, avec justesse, avec  intelligence, avec amour, ont su les voir, les découvrir, les dévoiler, les révéler. C’était une commande passée par le ministère de la Culture au lendemain de la crise du Covid : dresser, à travers les yeux de deux cents photographes, un portrait, une radioscopie de la France et des Français, de ces Français qui, après le grand enfermement, se redécouvraient les uns les autres, redécouvraient le plaisir de sortir et d’être ensemble mais aussi le quotidien, un quotidien tressé d’ombre et de lumière, de peines et de joies. Les deux cents lauréats ont eu sept mois pour réaliser leur reportage, trois pour en assurer la post-production (sélection des images, tirage, rédaction des légendes) et c’est une partie du résultat qui est présenté, magistralement présenté à la BnF, sur le site François Mitterrand. C’est une grande exposition : quelque 450 photos s’affichent le long d’un parcours spiralé parlant de Libertés, d’Égalités, de Fraternités puis de Potentialités, car rien de cela n’est mort, tout cela vit et ne demande qu’à vivre, vivre et battre encore et toujours. Les portraits, qui montrent toute la diversité, la splendide et émouvante diversité de ce peuple qui chaque jour se construit, chaque jour choisit l’être ensemble, chaque jour souffre, lutte, rit, pleure, court, prie, joue, travaille, les portraits sont beaux à pleurer. Il y a tant d’humanité, tant de simplicité, tant de dignité dans ces femmes, ces hommes, ces enfants ! Et une nouvelle fois, on se prend à rager : tous ces êtres, tous ces êtres si différents, qui n’aspirent qu’à une vie paisible et douce, et qui sont ballottés, déchiquetés parfois par l’existence, écrasés et rendus fous, méchants, violents, haineux, par l’égoïsme, l’orgueil, l’indifférence, la peur. Regardez-vous, regardons-nous dans ce miroir tendu ; et que leurs yeux deviennent  les nôtres. Cet article La France sous leurs yeux est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  12. 153

    Le facteur K (d’Aurélien Barrau)

    Mécanisme d’horloge (Musée des arts décoratifs de Strasbourg) Il y a quelque chose de pourri dans le royaume technico-industriel dans lequel nous vivons, quelque chose de déréglé et de proliférant, que nous avons du mal à distinguer et à cerner car il émane de nos enfants les plus radieux, les plus doués et les plus prometteurs : la raison, la science, la technologie. Quelque chose suinte et grossit, qui transforme progressivement nos victoires en défaites, nos progrès en régressions, et salit nos fiertés d’un motif de honte. Quelque part, on ne sait pas très bien comment ni pourquoi, quelque chose en nous s’est emballé, et la lumière qui nous guidait, qui éclairait le chemin en en chassant les ombres, est devenue aveuglante. Quand avons-nous érigé la raison et l’analyse, dont les capacités à appréhender un visage du monde et à maîtriser la matière sont stupéfiantes et indéniables ; quand les avons nous érigées en façon de voir dominante et impérative, en clé unique à qui la tâche était légitimement confiée d’ouvrir, seule, toutes les portes, et de régir le monde, de l’asservir ? Quand avons nous vraiment commencé à croire que l’univers était une grande horloge, une grande machine dont les mouvements étaient décomposables et prédictibles à l’infini, que l’univers était cela, n’était rien d’autre que cela, et que la vérité des choses, leur sens, se trouvait au bout des rouages comme l’âme au bout du scalpel ? Nous avons acquis, par la mathématique et l’ingénierie, une telle puissance, que nous en avons délaissé les autres arts libéraux,  oubliant que la décomposition analytique, l’observation fine des briques, des atomes, des quarks, des instants, ne permettait que très rarement, si ce n’est jamais, de saisir la substance du tout, le flux continu, insécable, irréversible, de l’écoulement du temps. Nous avons oublié que la machine, l’horloge, le mécanisme, était une métaphore, une modélisation, un proxy, qu’il n’était pas le monde dans son irréductible singularité. Nous avons oublié que la science et la technologie n’étaient pas là pour enterrer, pour succéder à l’art et à la poésie ; qu’ils en étaient fondamentalement incapables, mais pour les accompagner, les enrichir, les inspirer. Et nous leur avons donné un pouvoir, une force délirante et destructrice  que nous n’osons réfréner car elles sont nos enfants, nos enfants chéries même si devenues prodigues et suicidaires. C’est cette prolifération maladive, cette vibration cancéreuse d’une science qui, née d’une pulsion de vie, se retourne parfois, et de plus en plus souvent, en une pulsion de mort, que raconte Aurélien Barrau dans cet appel à la source, à la source poétique qui nous anime et qu’il faut retrouver derrière la pesanteur, l’encombrement des choses. Cet article Le facteur K (d’Aurélien Barrau) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  13. 152

    Le problème à trois corps (de Liu Cixin)

    Il y avait l’autre jour à l’INALCO une conférence sur la guerre cognitive, et plus précisément sur la théorisation, par l’armée de la République populaire de Chine, de la guerre cognitive. Ceux qui ont lu Le problème à trois corps (les deux premiers tomes sont passionnants, le troisième m’est tombé des mains) savent que cette question de la guerre cognitive est au coeur du roman de Liu Cixin, qui dépeint un conflit, un long avant-conflit, plutôt, une guerre psychologique de plusieurs siècles, entre humains et habitants d’une lointaine planète, Trisolaris, qui veulent quitter leur monde car celui-ci est rendu chaotique et donc inhabitable par les forces gravitationnelles imprévisibles qu’y exercent trois soleils. Les Trisolariens ont décidé de rechercher une planète plus viable que la leur ; grâce à nos diverses émissions, ils ont repéré la Terre et ont jeté sur elle leur dévolu. Ils tentent ensuite, dans la perspective d’une invasion qui ne pourra se produire que dans plusieurs centaines d’années car Trisolaris est loin et les vaisseaux spatiaux pas si rapides que cela ; ils tentent ensuite d’affaiblir la capacité et la volonté de résistance des terriens en sapant leur confiance en la science et leur croyance en leur propre légitimité à habiter la planète bleue. Mais, comme l’avaient déjà montré Goscinny et Uderzo dans La Zizanie, la guerre psychologique est chose vibrante et indéfiniment retournable. Si elle peut consister à démoraliser l’adversaire, elle peut également consister à lui donner faussement confiance, histoire de l’inciter à baisser la garde pour pouvoir plus facilement le manger tout cru. Le problème à trois corps est le récit de ces combats à trois, quatre ou dix-huit bandes, de ces retournements continuels de stratégies qui visent à susciter, chez les humains comme chez les trisolariens, une fausse appréciation des forces et faiblesses de l’autre, ou un comportement particulier qui, un jour, pourra être exploité contre lui. L’attaque initiale des Trisolariens prend ainsi la forme d’une vague de suicides chez une partie de l’élite scientifique qui arrive à être convaincue que les fondements de la science sont faux, et que l’étudier est inutile. Parallèlement, cette même élite est incitée à jouer à un jeu en réseau dans lequel elle fait l’expérience de la vie chaotique des Trisolariens, apprend à les connaître et noue des relations avec certains d’entre eux. C’est par le biais de ce jeu que des informations sont communiquées d’un monde à l’autre et qu’une partie de la population décide de se mettre au service de Trisolaris. Les terriens ne sont pas en reste et mettent également en oeuvre des stratégies sophistiquées de dissimulation et de diffusion de fausses nouvelles si bien qu’on est rapidement perdu, sans plus savoir où est le vrai. Ce qui est passionnant (j’en reviens ici à mon introduction), c’est la réflexion en abyme ouverte par le livre. On pourrait en effet considérer Le problème à trois corps, qui met constamment en scène l’armée chinoise se formant peu à peu à la guerre cognitive ; mais aussi le relais que lui donnent les Majors américaines du cinéma et de l’entertainment, comme une pièce, une pièce de jeu dans la guerre cognitive douce mais bien réelle que, par littérature, télévision ou réseaux sociaux interposés, se livreraient déjà certaines grandes puissances. Cet article Le problème à trois corps (de Liu Cixin) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  14. 151

    Tous au Larzac

    Le ciné-club de l’ENS projetait l’autre jour Tous au Larzac, un film réalisé en 2011 par Christian Rouaud. Je ne connaissais pas ce film dont on sort heureux, confiant et ragaillardi, à la fois parce que la lutte qu’il raconte et son succès furent improbables, exemplaires et extraordinaires ; et parce que les témoins et acteurs qui les racontent, trente ou quarante ans après, sont emplis de gentillesse, de compréhension et d’émerveillement devant la tournure si singulière, si imprévue, que prit leur combat. Après tant de temps, ils ne sont toujours pas revenus de ces onze années folles, et ils sont, pour cela mais aussi pour leur sincérité, leur simplicité, leur bonté, adorables. C’est l’improbabilité de tout ce qui se noua, de tout ce qui arriva à se nouer et à démentir tous les pronostics sérieux et rationnels qui pouvaient, qui avaient sans doute été faits sur le cours probable, raisonnable, des événements, qui étonne d’abord et rend joyeux parce que libéré du poids que fait ordinairement peser sur nos idées, sur nos projets, le réalisme, ce réalisme qui continuellement nous susurre que cela ne vaut pas la peine, que c’est perdu d’avance, que jamais on n’y arrivera. La première improbabilité, que le film souligne, fut le choix initial des premiers mobilisés, ces 103 paysans du causse du Larzac, pour la plupart issus d’un milieu traditionnellement conservateur, de ne pas accepter la décision gouvernementale d’agrandir le camp militaire, de la contester et de se regrouper pour y faire obstacle. Comment, pourquoi, firent-ils le choix de l’insoumission, ces agriculteurs qui deux ans avant, en 68, ils le disent eux-mêmes, avaient majoritairement été du côté de l’ordre ? Quelle force les anima et les soutint pour qu’ils décident, à 103 sur les 108 dont les terres étaient menacées par l’extension du camp, pour qu’ils décident de faire front et de rester toujours unis dans une sorte de serment du jeu de paume ? La deuxième improbabilité fut le soutien accordé à cette rébellion par deux forces localement puissantes et qui, elles aussi, jouaient à front renversé : le clergé catholique, dont certains membres épousèrent très vite la querelle des paysans, et la FDSEA, qui dans un premier temps (pas jusqu’à la fin) accompagna le mouvement et s’en fit le relais auprès de la très puissante FNSEA. Il y eut ensuite l’extraordinaire convergence qui se fit entre ce mouvement paysan et plein de choses qui n’avaient au début rien à voir mais qui trouvèrent ensemble, au Larzac, un sens, une énergie communes : se rassemblèrent alors antimilitaristes, hippies, maoïstes, objecteurs de conscience, pacifistes, premiers écologistes, dans une configuration inattendue mais qui, miraculeusement, fonctionna parfaitement, dans un très long moment de grâce, permettant à la lutte de durer, de se renouveler, de grandir, de se faire connaître et reconnaître, en France comme à l’étranger, et finalement de triompher. Une leçon d’optimisme. Cet article Tous au Larzac est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  15. 150

    Le matin des magiciens

    Aurore à Porquerolles C’est à ma mère, qui était très friande de ces choses-là, et qui fut l’une des premières abonnées à Planète, malgré un mari, mon père, qui était, lui, l’incarnation du rationalisme (mais cependant l’un et l’autre s’étaient rencontrés, plus et aimés, ce qui montre qu’ils n’étaient pas bornés mais au contraire conscients de leurs limites, curieux chacun de l’autre et heureux d’aller au-delà d’eux-mêmes) ; c’est à mère que je dois d’avoir précocement découvert, lu et aimé Le matin des magiciens, ce livre sulfureux publié en 1960 par Louis Pauwels et Jacques Bergier. Sulfureux, il l’est devenu, à cause notamment du parcours de Louis Pauwels. Mais dès sa parution, ce livre débordant, qui nous promène des Mayas aux Rose-Croix, de la science soviétique aux monastères médiévaux, de la cybernétique aux nazis, et qui met continuellement en scène des personnages venus de tous les temps et de tous les lieux, dans un feu d’artifice permanent qui fait éclater tous les cadres, qui dissout toutes les frontières classiquement élevées entre la science et la magie, la chimie et l’alchimie, l’histoire et la fiction ; ce livre fut justement critiqué pour son manque de rigueur et de sérieux, l’utilisation superficielle et parfois malhonnête des faits, idées et citations exposées, ses tendances ésotériques et presque conspirationnistes avant l’heure. Mais on éprouvait un immense plaisir, une immense joie, à le lire, à se plonger dans l’extraordinaire érudition de ses auteurs, qui connaissaient (mais comment avaient-ils  fait ?) des milliers d’anecdotes, de théories,  de personnalités oubliées, et savaient, avec grâce, humour et cette sorte de clin d’oeil de qui partage avec nous un secret ; savaient tisser entre toutes ces choses si éloignées, si différentes, si anachroniques, un chemin mystérieux et rempli de lumière, un fil d’Ariane qui donnait une apparence de sens au monde embrouillé. Et à suivre ce chemin, ces nouvelles rencontres avec des hommes remarquables (car Pauwels n’avait pas tout à fait oublié l’enseignement de Gurdjieff), on éprouvait le délicieux plaisir que devaient éprouver les servants des cultes à mystères, les initiés,  les éveillés. Il était délicieux de dépasser les cadres traditionnels des disciplines et de la chronologie pour embrasser, comme un nouveau Pic de la Mirandole, une connaissance universelle des choses. Et même si les auteurs abusaient du raccourci, du cherry peeking, et du présupposé constant au gré duquel la vérité était ailleurs, on était ébloui par toutes les fenêtres que ce livre ouvrait sur le monde : les lignes de Nazca, la science-fiction, l’informatique, Oppenheimer, l’Atlantide, le culte du cargo, les livres de John Buchan, tout cela était pour la première fois exposé et rendu accessible. Dans la France un peu coincée (certes moins qu’aujourd’hui) des années 1960, Le matin des magiciens, où se mêlaient mysticisme et   vénération de la science, antirationalisme et modernité, fut une bouffée d’air. Cet article Le matin des magiciens est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  16. 149

    La rencontre (de Charles Pépin)

    Dans la rencontre, par la rencontre, on devient. Cette rencontre peut être celle d’une personne, d’une œuvre, d’un voyage, d’une simple idée. Mais, de cette rencontre, on sort transformé. C’est à cette transformation que Charles Pépin consacre son livre La rencontre, une philosophie, dont la lecture bouleversera moins qu’elle ne confirmera ou aidera à comprendre ce que ressentent, ou devinent, ceux qui ont eu le bonheur de rencontrer et la chance, le courage ou la simplicité de le reconnaître. Car il ne suffit pas, pour rencontrer, pour rencontrer vraiment, de rencontrer. Il faut encore l’accepter, accepter le bouleversement que la vraie rencontre suscite, accepter ce bouleversement en tant que bouleversement et non en tant que contrecoup gênant dont il conviendrait d’apaiser les ondes de choc pour revenir au plus vite au statu quo ante. Il faut, pour rencontrer, accepter de faire le saut de l’ange. Ce peut être une autrice : Etty Hillesum, Simone Weil ; ce peut être une œuvre : Le colosse de Maroussi, Belle du Seigneur, Les racines du ciel, L’idiot, L’art de la joie, Atlas shrugged, Zorba le Grec, Les misérables ; ce peut être un lieu, un camarade, une intuition soudaine ; ce peut être surtout une personne, une personne qu’on aime, et dont la rencontre va tout changer. « Rencontrer quelqu’un, c’est être bousculé, troublé. Quelque chose se produit, que nous n’avons pas choisi, qui nous prend par surprise : c’est le choc de la rencontre. Le mot « rencontre » vient du vieux français « encontre » qui exprime « le fait de heurter quelqu’un sur son chemin ». Il renvoie donc à un choc avec l’altérité : deux êtres entrent en contact, se heurtent, et voient leurs trajectoires modifiées. Une singularité peut très bien en croiser une autre sans être troublée : c’est alors la preuve qu’il n’y a pas rencontre, mais simplement croisement. » Dans la rencontre, on devient. On ne devient pas ce qu’on était, on ne devient pas ce que l’on devait être, on ne devient pas soi-même ; on devient un autre, un autre nouveau né de la rencontre avec cette autre qu’on a rencontrée. Cette autre aurait-elle été différente, nous l’aurions été aussi parce que la rencontre, lorsqu’elle est vraiment rencontre, n’est pas une stabilisation, une pérennisation de l’être, une façon de nous assurer de nous-mêmes mais une chute dans l’inconnu, l’embrassement de l’altérité. Les yeux de l’autre ne sont pas un miroir où nous mirons notre vanité ; ils sont un puits sombre et mystérieux au fond duquel nous distinguons peut-être notre reflet mais si lointain, si étrange, que nous ne pouvons être certain, franchissant la margelle, de pouvoir un jour nous retrouver. Mais nous nous en fichons car ce n’est pas de nous-mêmes que nous sommes alors en quête, et plongeons dans l’abîme avec frayeur et joie. Qui ne cherche qu’à se retrouver jamais ne pourra se perdre. Mais qui refuse de se perdre jamais ne se retrouvera. Il faut, pour se retrouver au fond du puits, pour retrouver cet autre soi-même que la rencontre a bouleversé, accepter de se pencher, de perdre ses repères, de perdre son équilibre. Qui s’y refuse, par orgueil ou par crainte, s’attachant à se garder intacte, à se garder debout, à fuir tout déséquilibre, restera toujours seule avec soi-même, seule, intacte et figée au bord du puits. Dans la rencontre, on devient. Dans l’entremêlement des corps et des esprits, par l’entremêlement des corps et des esprits, quelque chose s’abandonne, une barrière s’abaisse, une faille s’ouvre qui permet que quelque chose advienne, qui permet qu’on soit touché, maintenant et à jamais. Comme le chante Leonard Cohen, cité par Charles Pépin : « There is a crack in everything, that’s how the light gets in« . Malheureuses celles et ceux qui, pour se protéger, pour ne pas se montrer vulnérables, passent leur vie à colmater cette possibilité de brèche. En illustration sonore, Anthem, de Leonard Cohen. Cet article La rencontre (de Charles Pépin) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  17. 148

    L’Art de la joie (de Goliarda Sapienza)

    Lluís Masriera i Rosés, Ombres reflectides (c) MNAC, Barcelone Il y a, chez les êtres authentiques et libres, chez celles et ceux (plutôt celles, je pense) qui refusent viscéralement de se laisser emprisonner par les convenances, une énergie, une joie, une beauté profondes et rayonnantes qui font se ressembler, malgré toutes leurs dissemblances, Modesta, l’héroïne rebelle de L’Art de la joie, et Dagny Taggart, l’extraordinaire cheffe d’entreprise de La Grève ; et dans les similarités qui se dessinent entre ces deux personnages, on perçoit les affinités qui, au-delà de tout ce qui les oppose, rapprochent les deux autrices : Goliarda Sapienza, héraut d’une sorte d’anarcho-féminisme, et Ayn Rand, idéologue du libertarisme. Ayn Rand (à gauche) ; Goliarda Sapienza (à droite) L’Art de la joie est l’histoire de Modesta, une sicilienne née au début du XXème siècle, qu’on découvre lorsqu’elle a quatre ans et qu’elle se débat pour ne pas être totalement écrasée par la misère et l’horizon de désespoir que referment sur elle sa mère crasseuse et sa sœur trisomique, et qu’on suit jusqu’à la soixantaine, ayant surmonté et s’étant aguerrie, enrichie, épanouie de tous les accidents, de tous les malheurs, de toutes les rencontres et de toutes les amours vécues. Modesta incarne la vie, la force de la vie, contre tout ce qui la retient, tout ce qui la contraint, tout ce qui l’empêche de se déployer librement. Elle fait penser à ces fleurs sauvages qui, nées sous un amoncellement de pierres, savent se tracer un chemin à travers la roche, la faire éclater parfois, pour s’élever vers la lumière. Elle est à la fois infiniment généreuse et infiniment égoïste, intransigeante et douce, volage et fidèle, sage et iconoclaste, engagée et totalement indépendante. J’ai utilisé tout à l’heure le terme de « viscéral ». C’était réfléchi : la boussole de Modesta, en effet, sa conscience (y compris l’extraordinaire bonne conscience dont elle fait parfois étonnamment preuve), son guide dans les choses de l’amour comme dans ses décisions, ses engagements, ses choix fondamentaux, c’est son corps, ou encore ce qu’elle nomme, vers la fin de l’ouvrage, l’intelligence de la chair. C’est par le toucher, la caresse, le plaisir l’amour, par la puissance des liens qu’elle entretient avec ses amantes et ses amants, la fascination qu’elle accepte d’exercer et celle qu’elle accepte de ressentir, c’est en se laissant volontairement entraîner par le flux puissant de l’amour que Modesta se dirige dans le monde, se fiant, plus qu’à tout autre chose, à l’intuition de ses désirs. Ni les interdits moraux, ni les bonnes moeurs, ni les questions de respectabilité ou de discipline ne l’entravent, convaincue qu’elle est, par ce savoir du corps, de la justesse de ses actions. Les premières centaines de pages du roman, qui vont de la prime enfance de Modesta au mariage avec le Prince en passant par le long séjour chez les Soeurs sont un choc tant le récit est déroutant, stupéfiant par sa crudité, par l’absence totale d’orthodoxie que manifeste l’héroïne. On est totalement bousculé et transporté par cette personnalité tombée d’un autre monde au charme et à la vitalité de laquelle on ne peut que succomber. Et il en va ainsi pendant des centaines et des centaines de pages, jusqu’aux chapitres évoquant les lendemains de la Libération, où l’intérêt commence peut-être à se tarir à cause en partie de la masse énorme des personnages suivis, de toute cette famille élargie dont Modesta, quoique jeune encore, est devenue la matriarche, et qu’on a un peu de mal à suivre. C’est dans ces derniers chapitres du livre que Goliarda Sapienza, prenant un peu de distance avec l’exercice romanesque, se met à évoquer explicitement les combats féministes et ceux de sa propre mère, Maria Giudice ; et c’est précisément lorsqu’elle se met à en parler explicitement que le caractère profondément révolutionnaire et féministe du livre, qui était jusqu’ici porté par le style, le regard, la façon d’être tellement particulière du personnage central, se dissout. C’est quand elle ne parle pas explicitement de féminisme ou de révolution mais qu’elle les met en scène dans les gestes, les pensées, les caresses, les propos de son héroïne que Goliarda Sapienza est la plus iconoclaste, la plus authentiquement et radicalement féministe et révolutionnaire. Sa Modesta est une ode à la joie. Cet article L’Art de la joie (de Goliarda Sapienza) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  18. 147

    Bernard Marx et le meilleur des mondes

    Cela m’est apparu il y a quelques jours, tandis que je relisais le livre : je crois que je me suis depuis toujours identifié à Bernard Marx, le héros pas très glorieux du Meilleur des mondes. Et je crois aussi que j’ai toujours ressenti un certain attrait pour ce Brave new world, pour ce monde qui, s’il relève en partie du cauchemar, a aussi pour lui d’être simple, infiniment simple à vivre. Bernard Marx est ce membre de la caste dominante Alpha plus qui, contrairement à ses congénères, grands et élancés, est de petite taille. Il en ressent un complexe qui se traduit en jalousie envers ses collègues masculins, mépris envers les femmes qui préfèrent plus sportifs et plus joyeux que lui, rancune à l’égard de cette société où il est l’un des rares à ne pas se sentir bien. Mal à l’aise avec les autres, notamment avec les membres des castes inférieures, Deltas et Epsilons, qu’il soupçonne toujours de manquer de considération à son égard du fait de sa taille, il joue les esprits libres et critiques vis-à-vis de ce monde empâté dans la consommation effrénée des choses, des matières et des corps, dans l’absorption sans fin de loisirs et de drogues, dans le rejet continuel de ce qui demande temps, effort ou attention. Mais cette hostilité n’est que circonstance ; qu’on lui donne l’occasion de passer du bon côté de la barrière, de rejoindre le camp des adulés et des puissants, et ses dégoûts disparaissent : il se vautre alors avec délices dans ce qu’il ne prétendait abhorrer que faute d’y atteindre. La vérité de Bernard Marx, qui apparaît progressivement dans le roman (et qu’il découvre peut-être lui même peu à peu, avec surprise et tristesse), est qu’il est veule ; que son esprit ne vaut pas mieux que son corps contrefait ; et que celui-ci est finalement à l’image de son âme : difforme et ratatinée. Le jeune adolescent que j’étais à la première lecture de ce livre a été marqué par le portrait de cet homme avec lequel je me voyais, sentais et craignais un certain nombre de points communs (m’avait-on, à moi aussi, versé de l’alcool dans le sang ?). Et tout comme lui, j’avais, vis-à-vis de la société décrite dans le roman, des sentiments mêlés : je partageais évidemment l’horreur de John, le jeune sauvage, à l’égard de ce monde qui avait érigé l’inculture, la consommation effrénée, l’immédiateté et la superficialité en règle de vie. Mais qu’il devait être reposant d’être conditionné, de ne pas devoir se battre pour devenir ce qu’on devait devenir, de se sentir toujours exactement à sa place : «Les enfants Alphas sont vêtus de gris. Ils travaillent beaucoup plus dur que nous, parce qu’ils sont si formidablement intelligents. Vraiment, je suis joliment content d’être un Bêta, parce que je ne travaille pas si dur. Et puis, nous sommes bien supérieurs aux Gammas et aux Deltas. Les Gammas sont bêtes. Ils sont tous vêtus de vert, et les enfants Deltas sont vêtus de kaki. Oh, non, je ne veux pas jouer avec les enfants Deltas. Et les Epsilons sont encore pires. Ils sont trop bêtes pour savoir…» Elle était bien confortable, bien reposante, cette société pré-câblée, dans laquelle chacun, sauf exception, était d’avance reconnu comme occupant légitimement la place qu’il occupait, et où nul, sauf quelques-uns, ne semblait éprouver les affres de la différence. Et puis il y avait le sexe, vidé de ses résonnances sentimentales et affectives, émasculé de l’amour, de ses craintes et de ses tremblements, et qui était ainsi réduit à un plaisir social, à une politesse sans conséquence. Dans ma jeunesse timide, j’étais fasciné par ce libre-échangisme dépassionné et généralisé, par la disponibilité des femmes Bêtas aux hommes Alphas (car en dépit de tout, les vieilles représentations prévalaient), et par cet étrange qualificatif de pneumatiques accordé à certaines femmes, et dont il pouvait, sans pudeur, être question dans les conversations. Le meilleur des mondes, au surplus, pouvait bien être désigné ainsi par antiphrase mais il n’avait rien de l’univers de terreur décrit par Orwell. C’était une dystopie finalement acceptable, et bien éloignée de la noirceur de 1984. C’était plutôt un monde de softitude, qu’aurait finalement pu bâtir le Grand inquisiteur de Dostoïevski. Je ne suis pas Bernard Marx et je ne suis plus un jeune adolescent. Mais je crois qu’en dépit de tout, je ne ressens pas que de la haine pour le monde abêti et asservi de plaisirs imaginé par Aldous Huxley. Cet article Bernard Marx et le meilleur des mondes est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  19. 146

    Koyaanisqatsi

    Koyaanisqatsi est un mot hopi signifiant vie déséquilibrée ou vie qui se désagrège. C’est le nom d’un film qui fut projeté hier en touche finale de la passionnante journée Nous ! le vivant, qu’organisaient, rue d’Ulm, à Paris, l’École normale supérieure, l’École nationale supérieure des arts décoratifs, le Museum national d’histoire naturelle et le journal Libération. Réalisé en 1982 par Godfrey Reggio, Koyaanisqatsi montre, sur une musique lunaire de Philip Glass, les images d’un monde qui devient fou, emporté par la folie des hommes. Pas de paroles, pas de mots. Seulement une suite d’images, sublimes, et le discours de la musique, qui tentent l’une et l’autre d’illustrer trois prophéties hopis qui ne seront expliquées, comme le titre lui-même, qu’à la fin du film : l’une qui parle des désastres qui découlent de l’exploitation des ressources ; la deuxième des réseaux de communications tissés sur la planète comme des toiles d’araignées ; et la troisième des chaudrons de feu qui un jour tomberont du ciel. If we dig precious things from the land, we will invite disaster. Near the Day of Purification, there will be cobwebs spun back and forth in the sky. A container of ashes might one day be thrown from the sky which could burn the land and boil the oceans. Des paysages, des ciels, des nuages, des eaux, des machines, des routes, des explosions, des autoroutes, des microprocesseurs, des immeubles et des villes immenses. Et au milieu de tout ça, des hommes et des femmes tournés en accéléré, qui, à pied, en voiture ou en rames de métro, s’agitent, s’agitent comme les insectes d’une fourmilière qu’on aurait dérangée, courant dans tous les sens. Et quand ils ont fini de courir de leur pas saccadé, quand enfin ils font une pause dans leur course de canards sans tête, quel désabusement dans leur regard ! Les humains mis à part, pas d’animaux dans cette heure et demie d’images qui défilent : nous sommes devenus le seul vivant, le seul maître des choses, un démon terraformeur, constructeur et destructeur, seul être qui ait encore sa place sur cette planète tissée de réseaux. Jusqu’où cela ira-t-il ? Jusqu’où cela pourra-t-il aller ? Le film suit une courbe qui s’accélère jusqu’à l’explosion finale, qui n’a rien d’un orgasme mais tout de l’éclatement de cette grenouille prétentieuse voulant se faire plus grosse que le boeuf. C’est dans la chute, longuement filmée et tournoyante, d’un moteur de fusée dont on avait vu l’envol enflammé que se termine ce récit sans paroles. On peut voir Koyaanisqatsi sur Archive.org. On peut aussi n’écouter que la musique de Philip Glass sur divers sites, dont celui-ci. Cet article <em>Koyaanisqatsi</em> est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  20. 145

    Elizabeth Costello (de J. M. Coetzee)

    Deux agneaux à Aixe-sur-Vienne (Haute-Vienne) Elizabeth Costello, l’héroïne du roman portant son nom, passe son temps à franchir le point Goodwin et les bornes de la bienséance en dressant des parallèles entre les camps nazis et les grands abattoirs. Elle provoque ainsi la gêne irritée de son auditoire et celle de son fils, lui-même professeur d’université, qui trouve sa mère bien encombrante avec son antispécisme, son franc-parler et ses manières si peu policées. Mais une fois reconnu qu’effectivement, les camps nazis et les grands abattoirs, « ça n’est pas la même chose », que dire ? Où placer la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui est moralement intolérable ? C’est à l’exploration pénible de ces questions difficiles que se livrent les divers personnages du roman, chacun incarnant une facette de la pensée de l’auteur, J. M. Coetzee. Tuer de façon industrielle des vaches, des moutons ou des poulets n’est pas la même chose que tuer de façon industrielle des hommes, des femmes et des enfants, cela est entendu. Mais pourquoi, exactement ? C’est parce qu’elle s’acharne à poser cette question sans se soucier du malaise qu’elle suscite ni se contenter de l’évidence du « ça n’est pas pareil » le plus souvent invoqué, que son fils John éprouve pour sa mère à la fois honte et admiration. S’il existe une condamnation générale des Allemands ayant vécu adultes pendant la Deuxième guerre mondiale, déclare Elizabeth Costello lors d’une de ses premières conférences, ce n’est pas à cause du conflit provoqué par le pouvoir nazi mais à cause de leur méconnaissance du sort réservé aux juifs, parce que cette méconnaissance, eu égard à la rage antisémite du régime, couvrait évidemment une ignorance volontaire, qui n’est pas très loin de la complicité. Or c’est de cette même « méconnaissance » que nous faisons preuve à l’égard de ce qui se passe dans les abattoirs et les élevages industriels. Alors certes, vaches, moutons et poulets ne sont pas des humains, non plus que les chimpanzés ou les bonobos, qu’on met pourtant en cage et qu’on utilise pour des expériences. Mais où est la différence radicale qui rendrait acceptable dans un cas ce qui ne l’est pas dans l’autre ? Descartes pense qu’elle réside en l’usage de la raison, considérant à juste titre que c’est elle (et aussi, même si c’est moins noble, la capacité d’évacuer efficacement la chaleur, et donc de traquer le gibier, que nous donnent les poils dont nous sommes dotés) qui a permis aux êtres humains d’occuper leur place éminente dans le règne animal. C’est ce primat accordé à la raison qui justifie ces expériences sur les primates, où l’on rend une tâche progressivement plus difficile, pour voir comment ils s’en débrouillent, et d’où l’on déduit une estimation de l’intelligence, sans se demander si la réalisation de cette tâche, conçue par des humains, est forcément le but que se donnent tous les êtres vivants. Mais s’agissant de donner la mort, la capacité de superposer deux caisses pour atteindre une banane suspendue à un fil est-elle le critère pertinent ? Sans doute est-ce cette faculté, que nous partageons avec les autres grands singes, qui nous rend si exceptionnels, si singuliers, si dignes, mais tout se résume-t-il en cela ? S’agissant d’organiser la vie et la mort, puisque nous nous sommes donnés ce pouvoir, n’est-ce pas plutôt à l’aune de la capacité commune de souffrir, de la capacité commune d’avoir peur, et du scandale que constitue le fait de traiter un être sensible comme une matière première que les choses devraient être jugées ? Si les auditeurs d’Elisabeth Costello et les lecteurs du livre ressentent un profond malaise, c’est aussi parce que, l’acte d’accusation une fois établi, aucune solution, aucune rédemption n’est proposée. Il faut bien nourrir près de dix milliards d’êtres dotés de canines et d’incisives ; il faut bien les nourrir, les habiller et les chausser. Nous devons faire au mieux avec ce que nous sommes et apprendre à vivre avec ça, comme les blancs d’Afrique du Sud doivent apprendre à vivre avec le poids de l’apartheid. Faire au mieux mais ne jamais se croire complètement lavé ; ne jamais tomber dans l’ignorance volontaire et satisfaite qui est peut-être péché contre l’esprit. Cet article Elizabeth Costello (de J. M. Coetzee) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  21. 144

    Une chambre à soi (de Virginia Woolf)

    Louis Charlot, Le lever, Musée Rolin, Autun « Il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction. » écrit, dès la deuxième page de son livre, Virginia Woolf dans Une chambre à soi. On ne lui avait pas tout à fait demandé cela. On lui avait demandé un texte sur les femmes et le roman et peut-être attendait-on (quoique j’en doute ; on devait bien savoir à qui l’on s’adressait) un essai sur la sensibilité particulière des femmes ou un hommage à Jane Austen ou aux sœurs Brontë. Mais non : Virginia Woolf répond d’une tout autre manière à la commande qui lui a été faite, nous emmenant avec elle (avec son alter ego, plutôt, Mary Beton), dans un long voyage qui commence à Oxbridge et se poursuit dans les activités, les tâches et les lieux dont les femmes furent si longtemps exclues, si longtemps absentes, à moins qu’elles ne s’y montrent curieusement présentes. Une chambre à soi, a titré Clara Malraux, la traductrice, là où le texte anglais ne parlait que de room. Mais elle a sans doute eu raison, Clara, qui s’y connaissait en fait d’encombrement de l’espace et d’étouffement par les hommes, de traduire ainsi. Car ce n’est pas seulement un bureau qui, pour Virginia Woolf, a manqué aux femmes, mais une vie, la possibilité d’une vie autonome. Dans la littérature, observe l’autrice, « les femmes flamboient comme des phares, dans les œuvres de tous les poètes depuis l’origine des temps, Clytemnestre, Antigone, Cléopâtre, lady Macbeth, Phèdre, Cressida, Rosalinde, Desdémone, la duchesse d’Amalfi dans les drames ; puis, dans les œuvres en prose : Millamant, Clarisse, Becky Sharp, Anna Karenine, Emma Bovary, Mme de Guermantes – les noms me viennent à l’esprit en foule et n’évoquent pas des femmes « manquant de personnalité et de caractère ». Vraiment, si la femme n’avait d’existence que dans les œuvres littéraires masculines, on l’imaginerait comme une créature de la plus haute importance, diverse, héroïque et médiocre, magnifique et vile, infiniment belle et hideuse à l’extrême. » Mais ça, c’est ce que racontent les livres : « En imagination, elle est de la plus haute importance, en pratique, elle est complètement insignifiante. Elle envahit la poésie d’un bout à l’autre ; elle est, à peu de chose près, absente de l’Histoire. Dans la fiction, elle domine la vie des rois et des conquérants ; en fait elle était l’esclave de n’importe quel garçon dont les parents avaient exigé qu’elle portât l’anneau à son doigt. Quelques-unes des paroles les plus inspirées, quelques-unes des pensées les plus profondes de la littérature tombent de ses lèvres ; dans la vie pratique elle pouvait tout juste lire, à peine écrire et était la propriété de son mari. » Et Virginia Woolf de citer longuement ces hommes (en commençant, paradoxalement, par Périclès dont la compagne, Aspasie, était pourtant loin de vivre dans l’ombre de son compagnon) qui jugent les femmes incapables de briller (ou leur demandent – on n’en est pas a une contradiction près – de ne pas faire d’éclats). Elle constate qu’au delà même de cette injonction, les femmes n’ont jamais eu de temps à elles, étant toujours là pour les autres. Et que c’est cette place, ce rôle d’être pour les autres, pour les hommes qui les entourent notamment, qu’elles occupent dans la littérature, comme elles l’occupent dans leur existence. Quand y aura-t-il, quand y aura-t-il donc, demande Virginia Woolf (à nouveau un peu bizarrement) une Mary Carmichaël pour écrire « Chloé aimait Olivia », créer ainsi un personnage dont la vie ne soit pas vouée aux hommes, et du même coup une littérature authentiquement féminine ? À chaque sexe, en effet, appartient une capacité créatrice particulière : « Il suffit d’entrer dans n’importe quelle chambre de n’importe quelle rue pour que se jette à votre face toute cette force extrêmement complexe de la féminité. Comment pourrait-il en être autrement ? Car les femmes sont restées assises à l’intérieur de leurs maisons pendant des millions [sic] d’années si bien qu’à présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice ; et cette force créatrice surcharge à ce point la capacité des briques et du mortier qu’il lui faut maintenant trouver autre chose, se harnacher de plumes, de pinceaux, d’affaires et de politique. Mais ce pouvoir créateur des femmes est très différent du pouvoir créateur des hommes. Et on est obligé de conclure qu’il serait infiniment regrettable qu’il se trouvât entravé ou gaspillé, car il a été gagné par des siècles de la discipline la plus rigoureuse et rien n’existe qui puisse prendre sa place. Il serait infiniment regrettable que les femmes écrivissent comme des hommes ou vécussent comme des hommes, car si deux sexes sont tout à fait insuffisants quand on songe à l’étendue et à la diversité du monde, comment nous en tirerions-nous avec un seul ? L’éducation ne devrait-elle pas faire ressortir et fortifier les différences plutôt que les ressemblances ? » Fortifier les différences, mais pour qu’elles coopèrent mieux : « en chacun de nous dominent deux forces, l’une masculine, l’autre féminine ; et dans le cerveau de l’homme, l’homme a la prédominance sur la femme, et dans le cerveau de la femme, la femme a la prédominance sur l’homme. L’état normal et satisfaisant est celui où les deux sexes vivent en harmonie et coopèrent dans l’ordre spirituel. Dans un homme – qui est un homme – la partie féminine du cerveau doit néanmoins jouer son rôle ; et de même faut-il qu’une femme soit en rapport avec l’homme qui est en elle. C’est peut-être cela que Coleridge voulait dire quand il écrivit qu’un grand esprit est androgyne. C’est quand cette fusion a lieu que l’esprit est pleinement fertilisé et peut faire usage de toutes ses facultés. Peut-être un esprit purement masculin est-il incapable de création, de même qu’un esprit purement féminin « . … »Et maintenant, voici que Mary Beton cesse de parler. Elle vous a dit comment elle est parvenue à la conclusion – dépourvue de poésie – qu’il est nécessaire d’avoir cinq cents livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure, si l’on veut écrire une œuvre de fiction ou une oeuvre poétique. » Cet article Une chambre à soi (de Virginia Woolf) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  22. 143

    Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce

    Scabieuse de l’arboretum de Versailles-Chèvreloup L’acharnement contre cette femme qui tente de rejoindre l’AG de TotalEnergies en franchissant un sitting de manifestants, la rediffusion en boucle de sa video accompagnée de commentaires sexistes et fantasmés parce qu’elle porte des escarpins, c’est entre autres cela qui m’a fait relire le très beau livre de Corinne Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. L’une des grandes et belles idées de ce petit livre joyeux et entraînant, c’est le refus de parvenir, cet appel à la résistance aux injonctions consuméristes du toujours plus, toujours plus haut, toujours plus vite, toujours plus chef, cette invitation à renoncer à l’envie et à cette façon de considérer ce que nous n’avons pas comme une perte. Pour des raisons politiques : parce que ce toujours plus, insatiable par construction, est moteur du pillage et de cette destruction de la planète dont les compagnies pétrolières sont un des symboles et instruments ; mais aussi pour des raisons éthiques, qui rappellent Simone Weil et les stoïciens : parce que c’est dans le renoncement, dans le holà mis à l’hubris qu’on peut mettre fin à ce que l’autrice appelle la rivalité mimétique et laisser place, faire place plutôt, à l’Autre, à la vie (et finalement à un soi-même plus authentique). « À la poignée d’ultrariches jouant entre eux à qui mieux mieux s’ajoute un autre phénomène, hélas plus massif : la rivalité mimétique, petite compétition du quotidien qui pousse à vouloir ce que possède l’autre et à tout faire pour l’avoir. Le patron, client, beau-frère, voisin, devient enviable en soi, et la question n’est pas de savoir s’il est heureux. Ni si son mode de vie, ou ce qu’il possède et que je n’ai pas me rendrait moi heureux. La question de la finalité ne se pose pas : je le veux, je le vaux, moi aussi j’y ai droit. Quel que soit l’objet, les conditions de travail pour le produire, son impact sur l’environnement, que j’en ai l’usage ou non. Dès lors, sans même parler de besoin – car on a bien le droit d’avoir envie de choses dont on n’a pas besoin – on confond désir singulier et désir programmé. » Une autre raison de renoncer, qu’illustre l’anecdote introductive, est cette sorte de fatalité qui conduit ceux qui ont du succès, qui sont en position de force, qui se sentent intelligentes, belles ou aimées, à devenir imbus d’eux-mêmes, bêtes et méchants, fatalité dont la conscience conduit les plus sensibles à éviter de se retrouver dans ces positions périlleuses où la réussite devient aveuglement : « Comme l’écrit la philosophe Cynthia Fleury, « la vraie civilisation, celle de l’éthique, est sans consécration », et ces quelques années passées dans l’arène politique ont achevé de me convaincre qu’il vaut mieux parfois un joli succès d’estime qu’un engouement de masse qui relève presque toujours, à partir d’un certain seuil, du malentendu. «  Il est poignant, en effet, de constater à quel point il suffit qu’un discours soit rodé, un style accompli, un argument maîtrisé, un brio reconnu pour que tout cela se mue presque immédiatement en maniérisme et en répétition, en quelque chose de poussiéreux et de mort ; à quel point il suffit que la foule se sente forte et dans son bon droit pour qu’elle s’oublie, se mue en ce Gros animal dont parlait Simone Weil et se lance dans la curée et le lynchage, comme ici les moqueries de la meute sur cette femme qui ne tentait que de passer. Il y a pourtant cette règle première, pour laquelle Etty Hillesum mourut, de ne jamais trahir, dans son combat, les valeurs de ce combat parce que la fin, jamais, ne justifie les moyens. Ou, comme l’écrivait Emma Goldman en 1923 : « On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n’est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes révolutionnaires doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens utilisés pour approfondir la révolution doivent correspondre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révolution infusera dans la nouvelle société doivent être disséminées par les activités révolutionnaires de la période de transition. » On ne bâtira pas un monde meilleur en houspillant et en harcelant. Parce que ces façons de faire sont à l’opposé de ce qui est souhaité, qu’ils sont à l’opposé de la grâce, de la poésie, de l’esthétique qui doivent prévaloir. J’aime que Corinne Morel Darleux rejoigne ici Aurélien Barrau : « Les revendications d’esthétique, que ce soit au niveau architectural, artistique ou culturel, ne sont pas des aspects périphériques de la politique. De même qu’on peut faire la révolution en talons, danser sous la pluie et se parer les lèvres de rouge pour assister à un procès, il ne s’agit de chasser ni le plaisir, ni la volupté. Tout comme la sincérité écologique ne consiste pas à grelotter dans un pull qui gratte, la pureté idéologique ne se mesure pas aux privations. Porter un discours austère et maussade n’est pas toujours gage de sérieux. Oublier sa féminité ne sert pas forcément la cause féministe. Et amputer le discours politique de ce qui peut inspirer l’esprit est le meilleur moyen de se couper aussi de celles et ceux à qui on veut s’adresser. » Retrouver la force joyeuse du Morel des Racines du ciel ou du Moitessier décidant de quitter la course, voilà l’invitation qui nous est faite. 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  23. 142

    Le Mont Analogue

    « La porte de l’invisible doit être visible » répète Patti Smith dans Peradam, ce morceau-titre de l’album dont le nom renvoie à cette « seule substance, ce seul corps matériel auquel les guides du Mont Analogue reconnaissent une valeur. » Le Mont Analogue est cette montagne, la plus haute du globe, qui s’élève, invisible, au milieu des mers antipodiques, et qui ne se révèle, comme les péradams, qu’à ceux qui s’en sont montrés dignes (et ont peut-être été, pour cette raison, élus). René Daumal est mort avant d’avoir terminé son roman. Il nous quitte au détour d’une virgule posée par Théodore, le narrateur, laissant en suspens le récit d’un enchaînement de catastrophes nées de la mort d’un rat. Cette histoire d’équilibre écologique menacé par l’action des hommes est l’un des quelques contes qui s’enchâssent dans le récit principal, le troublent mais en éclairent peut-être le sens, à la façon d’une pierre précieuse, d’un péradam ou des disgressions qu’on trouve dans le Manuscrit trouvé à Saragosse ou Les Mille et une nuits. Le Mont Analogue lui-même est comme un syncrétisme des monts sacrés, depuis l’Olympe jusqu’au Sinaï, en passant par le Méru des religions orientales. Il est, comme le suppose le narrateur dans un article de la Revue des fossiles, la voie unissant la terre au ciel, le lieu de rencontre de l’homme et du divin, la porte permettant d’atteindre l’inaccessible en partant de l’accessible. Et comme cette porte est nécessaire, elle existe forcément. L’article tombe sous les yeux de Pierre Sogol, mélange de Pic de la Mirandole et de Georges Gurdjieff échappé du monastère ; et ce Pierre étant également convaincu de l’existence de cette montagne, ils décident tous deux de la trouver et d’en faire l’ascension, point de départ de l’aventure et du livre. Je ne ferai pas la narration de ce voyage qui, partant de l’inexistant 37, passage des Patriarches, aboutit en un lieu inconnu de nos cartes. Un mot seulement sur la méthode de recherche, qui me semble excellente : elle consiste à supposer le problème résolu et à en déduire toutes les conséquences logiques pour en trouver la solution. Un autre sur René Daumal dont je viens de découvrir (et je n’en reviens pas) qu’il donna des cours de sanskrit à Simone Weil. Et un dernier sur l’épisode qui intervient à la veille de l’ascension proprement dite : Pierre Sogol, jusqu’alors chef de l’expédition, abdique de son rôle de chef et dépose sa casquette galonnée « qui était couronne d’épines pour la mémoire que j’ai de moi ». L’adulte se dépouille de son personnage, laisse place au petit enfant qui se réveille, « un petit enfant qui cherche père et mère, qui cherche avec vous l’aide et la protection ; la protection contre son plaisir et son rêve, l’aide pour devenir ce qu’il est sans imiter personne. » Et c’est à cet instant que, dans le sable de la plage, est trouvé le premier péradam, cette pierre qui, comme tous les trésors vrais, ne se révèle qu’à qui ne la cherche pas. Et maintenant, un peu dans la même veine, un extrait du chapitre quatrième, qui évoque la cupidité intellectuelle et la nécessité de l’extirper pour pouvoir commencer vraiment l’ascension vers le sommet. « L’étrange structure géologique du continent lui valait la plus grande variété de climats et l’on pouvait, paraît-il, à trois jours de marche de Port-des-Singes, trouver d’un côté la jungle tropicale, d’un autre des pays glaciaires, ailleurs la steppe, ailleurs le désert de sable ; chaque colonie s’était formée au lieu le plus conforme à sa terre natale. Tout cela, pour Beaver, était à explorer. Karl se proposait d’étudier, les jours suivants, les origines asiatiques qu’il supposait aux mythes dont Beaver avait rapporté quelques échantillons. Hans et Sogol devaient installer sur une colline proche un petit observatoire d’où ils referaient sur les astres principaux, dans les conditions optiques particulières du pays, les mesures classiques de parallaxes, distances angulaires, passages au méridien, spectroscopie et autres, afin d’en déduire des notions précises sur les anomalies causées dans la perspective cosmique par la coque d’espace courbe entourant le Mont Analogue. Ivan Lapse tenait à poursuivre ses recherches linguistiques et sociologiques. Ma femme brûlait d’étudier la vie religieuse du pays, les altérations (et surtout, présupposait-elle, les purifications et les enrichissements) apportées dans les cultes par l’influence du Mont Analogue, – soit dans les dogmes, soit dans l’éthique, soit dans les rites, soit dans la musique liturgique, l’architecture et les autres arts religieux. Miss Pancake, en ces derniers domaines et spécialement ceux des arts plastiques, s’associerait à elle, tout en poursuivant son gros travail d’esquisses documentaires, qui avait pris soudain une importance considérable pour l’expédition depuis l’échec de toutes les tentatives photographiques. Quant à moi, j’espérais puiser dans les divers matériaux ainsi recueillis par mes compagnons de précieux éléments pour mes recherches sur la symbolique, sans négliger pour cela mon travail principal, qui était la rédaction de notre journal de voyage – ce journal de voyage qui devait se réduire finalement à ce récit que vous entendez. Tout en nous livrant à ces recherches, nous entendions bien en profiter pour grossir notre stock de vivres, faire des affaires peut-être, – bref ce ne serait d’aucune manière du temps perdu. – Alors, quand partez-vous ? cria une voix venant de la route, tandis qu’après le déjeuner nous parlions entre nous de tous ces passionnants projets. C’était le guide délégué à Port-des-Singes qui nous avait interpellés, et sans attendre de réponse il continuait son chemin avec cet air de ne pas bouger qu’ont les montagnards. Cela nous éveilla de nos rêves. Ainsi, avant même d’avoir fait les premiers pas, nous glissions déjà vers l’abandon, – oui, vers l’abandon, car c’était abandonner notre but et trahir notre parole que de passer une seule minute à satisfaire une curiosité inutile. Bien misérables nous parurent tout à coup nos enthousiasmes d’explorateurs, et les prétextes habiles dont nous les parions. Nous n’osions pas nous regarder. On entendit gronder sourdement la voix de Sogol – Clouer ce vilain hibou à la porte et partir sans se retourner ! Nous le connaissions tous, ce vilain hibou de la cupidité intellectuelle, et chacun de nous aurait eu le sien à clouer à la porte, sans compter quelques pies jacassantes, dindons paradeurs, tourterelles roucoulantes, et les oies, les oies grasses ! Mais tous ces oiseaux-là sont tellement ancrés, entés à notre chair que nous ne pourrions les en extraire sans nous déchirer les entrailles. Il fallait vivre avec eux encore longtemps, les souffrir, les bien connaître, jusqu’à ce qu’ils tombent de nous comme les croûtes, dans une maladie éruptive, tombent d’elles-mêmes à mesure que l’organisme retrouve la santé ; il est mauvais de les arracher prématurément. » En fond sonore, Pedaram, de Patti Smith. Ajout du 13 juillet 2025 : on se reportera avec intérêt à la série de six articles que Le Monde a consacré au Mont Analogue. Cet article Le Mont Analogue est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  24. 141

    Pieds nus sur la terre sacrée : analogie, analyse, nature et domination

    Un tableau de Jaider Esbell Dans un petit recueil intitulé Pieds nus sur la terre sacrée, Teresa Carolyn McLuhan a réuni des textes écrits ou prononcés par des Indiens d’Amérique entre le XVIIème et le XXème siècle. On y découvre des discours, des propos, des extraits de lettres, des morceaux d’entretiens, qui disent les relations entretenues par les Indiens avec la terre, les arbres, les plantes, les animaux, le ciel ; leur proximité avec la nature et le respect qu’ils avaient pour elle ; leur rencontre et leur rapport avec les Européens puis les néo-Américains, leur incompréhension mutuelle, l’immense malentendu qui les sépare. Il existe certainement de multiples raisons à ce malentendu. L’une d’elles me semble être l’approche contraire que les uns et les autres ont des choses, la tournure inversée d’esprit : les Indiens appréhendent le monde sur le mode de l’analogie ; les Européens sur celui de l’analyse. L’analogie discerne les correspondances, les identités partagées, les résonances chantées par Ralph Waldo Emerson, le sentiment océanique de Romain Rolland, l’esprit et la magie des lieux ; elle est naturellement animiste et respectueuse de l’unité de la Maison commune. L’analyse, quant à elle, repère les différences, distingue, décompose, voit la partie avant le tout et dans le tout voit la partie ; elle dénombre et démembre, et voit le territoire, le territoire charnel fait d’histoire et de liens, comme un espace. La terre a été créée avec l’aide du soleil et elle devrait être laissée telle quelle était… Le pays a été fait sans ligne de démarcation et ce n’est pas le rôle de l’homme de le diviser… Je vois les Blancs s’enrichir à travers tout le pays et je connais leur désir de nous donner des terres sans valeur… La terre et moi sommes du même esprit. La mesure de la terre et la mesure de nos corps sont les mêmes…Mais ne vous méprenez pas et comprenez bien la raison de mon amour pour la terre. Je n’ai jamais dit que la terre était mienne pour en user à ma guise. Chef Joseph, chef des Nez percés Entre Européens et Indiens, chacun voit et privilégie une partie de la réalité ; et chacun est le barbare, l’aveugle de l’autre. Mais la relation est cependant dissymétrique car l’esprit analytique, qui trie, classe, cherche les rapports et les causalités, est considérablement plus agile, plus productif, que ne l’est l’esprit analogique, qui ressent, vibre aux harmonies mais en reste quelque peu désemparé. Je me souviens, ainsi, d’être resté muet, un jour, sur la grande plage de Vierville, tandis que Katia me demandait d’expliquer pourquoi j’aimais tel ou tel tableau, ce dont j’étais totalement incapable… De cette capacité algorithmique à décomposer et à décrire le monde, les esprits analytiques tirent un profond sentiment de supériorité, que vient confirmer leur maîtrise incontestable des sciences et des technologies. Pas un seul instant, les Européens et les néo-Américains n’imaginent qu’ils aient, de leur côté, quelque chose à apprendre des Indiens ; cette hypothèse ne leur traverse pas l’esprit, elle leur est strictement inconcevable. C’est pourquoi ils agissent avec l’extraordinaire condescendance qu’on sait, persuadés d’être ceux qui apportent la lumière au monde. Nous savons quelle haute estime vous portez au genre d’enseignement donné dans ces collèges, et que l’entretien de nos jeunes hommes, pendant leur séjour chez vous, vous coûterait très cher. Nous sommes convaincus que vous nous voulez du bien avec votre proposition et vous en remercions de tout coeur. Mais, vous qui êtes sages, vous devez savoir que chaque nation a une conception différente des choses et, par conséquent, vous ne le prendrez pas mal s’il se trouve que nos idées sur cette sorte d’éducation ne sont pas les mêmes que les vôtres. Nous en avons fait l’expérience. Plusieurs de nos jeunes gens ont été jadis élevés dans les collèges des provinces du Nord ; ils furent instruits de toutes vos sciences mais, quand ils nous revinrent, ils ne savaient pas courir et ignoraient tout de la vie dans les bois… Incapables de faire des guerriers, des chasseurs ou des conseillers, ils n’étaient absolument bons à rien. Néanmoins nous vous restons obligés pour votre offre bienveillante, bien que nous ne puissions l’accepter ; et pour vous montrer combien nous vous en sommes reconnaissants, nous vous proposons d’accueillir une douzaine de vos fils, si ces messieurs de Virginie le veulent bien, de prendre soin de leur éducation, de les instruire en tout et de faire d’eux des hommes. Déclaration faite, en 1744, par les représentants des Six Nations iroquoises aux commissaires du Maryland et de la Virginie qui avaient proposé que les jeunes Indiens aillent faire leurs études au Collège William and Mary, à Williamsburg. Il y a pourtant, au fond de chacun de nos deux protagonistes, la conscience d’un manque et d’une incomplétude. Mais il faut souvent, pour que cette conscience émerge et ne soit pas refoulée, que l’esprit s’ouvre et saisisse cette autre manière de voir. Et c’est souvent dans l’amour et la poésie que cette communion se produit. Et quand, par manque d’attention, par orgueil et aveuglement, cette communion ne se fait pas, comme ce fut le cas dans cette triste histoire de la conquête de l’Amérique, on reste peiné de l’occasion gâchée, de cette chance qui ne fut pas saisie, de cette blessure maintenue ouverte au coeur de l’homme. En illustration sonore, la magnifique Danse du Grand Calumet de la Paix, extraite des Indes galantes, de Jean-Philippe Rameau, cet opéra qui relate les amours entre personnes de peuples différents. Et en illustration visuelle, un tableau, vu à Lille, du peintre amazonien Jaider Esbell, malheureusement décédé en novembre 2021, et qui savait si bien montrer l’interaction des êtres au coeur du monde. Cet article Pieds nus sur la terre sacrée : analogie, analyse, nature et domination est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  25. 140

    La montagne magique (de Thomas Mann)

    Hans Castorp, un jeune Hambourgeois qui se destine à une carrière d’ingénieur naval, rend visite à son cousin, Joachim, soigné dans un sanatorium de Davos, en Suisse. Venu pour un séjour de trois semaines, il demeurera sept ans dans la montagne. Et c’est là, en haut, loin de la société et des préoccupations ordinaires, qu’il grandira, se découvrira, s’épanouira à la vie et au monde. La montagne magique est le récit de cette initiation. Un récit long, où le temps coule parfois lentement, au rythme de ces journées à la Shining, dans lesquelles tout est fait pour remplir de bruit et d’action le silence et la blancheur d’un monde neigeux et immobile ; et où parfois il s’accélère parce que quelque chose, soudain, se passe, avant d’être oublié, ou relégué dans la malle aux souvenirs, comme le sont, dans le vaste hôtel, les souvenirs des morts, leur chambre une fois désinfectée et laissée aux nouveaux arrivants. Il y a, au long de ces deux mille cinq cents journées passées à passer de goûter en souper, de séances de repos obligatoire en temps de pause avant dîner, des petites éducations, des petites leçons à la Bouvard et Pécuchet ; ces passions qui, pendant quelques jours ou quelques semaines, entraînent Hans ou l’ensemble des résidents dans leur ronde, focalisant leur attention sur un hobby, une science, un sport particulier, puis retombant pour renaître sous un autre avatar. Hans, dans ces moments, est particulièrement touchant, mettant toute son énergie à apprendre et à approfondir. Et puis il y a les cours magistraux. Moins les vrais cours sur l’amour du Docteur Krokowski que les cours sur le tas, les cours par frottement des esprits, des humeurs, des mots et des regards que donnent à Hans le franc-maçon Settembrini, le jésuite Naphta, la très belle et très orientale Clavdia Chauchat et l’étrange et fascinant Peeperkorn. L’une des grandes magies de la montagne est l’enseignement magistral recu de ce cotoiement, de cette ronde d’êtres si dissemblables dans laquelle Hans puise la déraison, cette admirable compréhension des choses qui lui permet de se hisser au dessus de ses maîtres. Ronde des jours, ronde des amitiés, ronde des thèses et des antithèses débattues par Settembrini et Naphta, ronde de la vie et de la mort, ronde de cet amour libérateur et mystérieux que dansent ensemble Clavdia et Hans. Ronde et spirale ; spirale plus que ronde, d’ailleurs, car tout cela s’élève, et le retour, jamais, n’est similaire à l’arrivée première. Même dans ce monde minéral, le temps coule et ne peut être retenu. Et maintenant, le beau portrait que dresse de lui-même Hans Castorp, ce « naïf et frêle enfant de la vie », comme le surnomme Settembrini (traduction de Claire de Oliveira) : « Je suis depuis assez longtemps ici, en haut, je ne sais pas trop depuis combien de temps mais ce sont des années de ma vie. Voilà pourquoi j’ai employé le mot « vie » – quant à mon sort, j’y reviendrai, le moment venu. Moi qui croyais rendre une petite visite à mon cousin, ce brave militaire franc du collier, ça n’a servi à rien, je l’ai perdu, et je suis toujours ici. Je n’étais pas militaire, j’avais un métier de civil, vous l’avez peut-être entendu, un métier sérieux et raisonnable qui peut même, paraît-il, œuvrer au rapprochement des peuples ; mais cette profession, je n’y tenais pas particulièrement, je l’avoue, pour des raisons dont je dirai seulement qu’elles sont obscures… Tout comme les prémices des sentiments que m’inspire votre compagne de voyage – si je l’appelle ainsi, c’est pour bien souligner qu’il ne me viendrait pas à l’esprit de compromettre cette situation juridique si positive -, les prémices de mes sentiments pour elle et de ce tutoiement auquel je n’ai jamais renoncé, depuis que j’ai croisé son regard qui m’a charmé, charmé plus que de raison, vous comprenez… Pour l’amour d’elle et en dépit de M. Settembrini, je me suis soumis au principe de la déraison, au principe génial de la maladie ; certes, j’y suis astreint depuis belle lurette, si ce n’est depuis toujours, et je suis resté ici, en haut – je ne sais plus trop depuis combien de temps. J’ai tout oublié, j’ai rompu avec tout le monde, mes parents, mon métier du plat pays et toutes mes perspectives. Quand Clavdia est partie, je l’ai attendue ici, je n’ai cessé de l’attendre, si bien que, désormais, je suis complètement perdu pour le plat pays : à ses yeux je suis mort ou presque. » L’image de tête montre le massif du Mont Blanc depuis la montée vers le col du Bonhomme. Je marchais dans les montagnes quand je lisais ce livre. Cet article La montagne magique (de Thomas Mann) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  26. 139

    L’équilibre (ou la quatrième vision d’Hildegarde)

    Il devait en avoir, de la patience et de l’amour, Volmar, pour tenter de suivre, de décrire et de mettre en bon latin les visions d’Hildegarde, pour tenter d’ordonner, de canaliser comme dit l’autre, ce qui devait ressembler à un débordement sauvage et irrépressible. La quatrième vision du Livre des oeuvres divines, d’Hildegarde de Bingen, commence, comme les autres, par la description d’une image perçue par l’abbesse : « Je vis le firmament et toutes ses dépendances ». Mais très vite, l’image s’anime, se déploie, et la description, comme dans un rêve, se focalise sur un détail, puis un autre, puis délaisse l’image pour devenir récit : « nombreux étaient ceux qui encouraient bien des maladies, et légion ceux que la mort frappait. » Et dès la deuxième page, à la description initiale, se substitue la retranscription d’un discours, celui que livre une « voix du ciel » qui explique à Hildegarde la signification de ce qu’elle voit. L’essentiel de la vision consiste en cela : en ce commentaire d’une image complexe que Dieu dicte à Hildegarde, que Hildegarde retranscrit à Volmar, et que celui met par écrit et en bon latin. La quatrième vision (Manuscrit de Lucques) – (c) Utpictura18 Le commentaire, comme l’image, est une profusion d’idées qui s’enchaînent et rebondissent les unes contre les autres, dessinant un patchwork qu’il est impossible de résumer. Ce n’est pas une thèse, ce n’est pas un plaidoyer, ce ne sont pas des confessions, c’est comme une explication, une description du monde, une cosmogonie où l’univers, le monde, les planètes, les vents, les animaux sont autant de symboles, de moyens, de la pensée divine : voici ce que j’ai voulu faire, voici pourquoi j’ai fait cela. Dieu raconte sa création. Au cœur de la Création, la résumant tout entière, il y a l’homme ; l’homme qui ne fut pas toujours cela mais qui, après sa chute, a succédé à Lucifer comme héros de la Création. C’est de cette succession, et de l’opposition entre les humains et l’archange porteur de lumière que traite notamment la Quatrième vision : l’homme, ce microcosme en qui la Création converge et qui en constitue l’achèvement, a pour vertu fondamentale le discernement, cette qualité de tempérance, d’équilibre qui s’oppose à l’excès, à l’orgueil, de Lucifer : « L’âme aime en tout le discernement. Chaque fois que le corps de l’homme agit d’une quelconque manière sans discernement, en mangeant, en buvant, les énergies de l’âme s’en trouvent brisées. Toutes les actions doivent respecter ce discernement : l’homme ne peut toujours s’occuper du ciel. Une canicule exagérée brise la terre, des pluies excessives empêchent le lever de la semence, la terre ne produit des germes utiles que dans une juste conjonction de la chaleur et de l’humidité : de même c’est une juste tempérance qui garantit l’ordonnance et l’exécution, dans un bon discernement, de toutes les œuvres, célestes aussi bien que terrestres. C’est ce discernement que le diable a refusé et qu’il refuse encore, lui qui n’aspire qu’à des hauteurs ou à des profondeurs excessives : aussi ne se releva-t-il point de sa chute. » Par orgueil, Lucifer a voulu égaler ou dépasser Dieu dans le bien ; et c’est le même orgueil qui l’a poussé à chuter dans la noirceur et le mal absolus qu’est le refus, le désespoir du pardon de Dieu. L’homme ne doit pas suivre cette voie. Il ne s’accomplit pas dans la recherche éperdue du bien mais dans la tempérance : « Lhomme possède un discernement sincère et équilibré. S’il dépasse la mesure dans le bien, il peut courir à l’abîme, s’il recherche l’excès dans le mal, il périra tout à fait de désespoir ». L’homme est au centre, et il doit, de son corps et de son âme, distincts mais qui travaillent ensemble et prennent plaisir à travailler ensemble, tenir les deux bouts. C’est pourquoi il doit, sans y céder complètement, connaître le mal. Non pas seulement avoir la connaissance théorique du bien et du mal donnée par la pomme ; mais avoir la double connaissance : celle du bien et celle du mal car c’est par leur équilibre, leur composition, que vit le monde : « L’âme ne pourrait vivre sans ces deux sciences. Le monde dessècherait s’il demeurait vide de fruits bons et mauvais : l’âme serait sèche et vide, si elle manquait de ces actions que réalise cette double science ». L’homme ne peut toujours s’occuper du ciel. Toutes choses égales d’ailleurs, il y a un peu du désespoir et de l’orgueil luciférien dans le personnage d’étoile noire de Nastassia Philipovna, dans l’Idiot, de Dostoïevski. Le Prince Mychkine sent d’ailleurs bien qu’il y a, dans l’attitude de la jeune femme, quelque chose qui a trait au salut. Cet article L’équilibre (ou la quatrième vision d’Hildegarde) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  27. 138

    Le deuxième sexe (de Simone de Beauvoir)

    Je ne sais qui, parmi toutes celles et ceux qui en parlent, a lu vraiment, intégralement, Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, ces presque mille pages réparties en deux tomes distincts. Pour l’avoir fait, je puis dire que c’est un livre extraordinaire : on est – je suis – stupéfait par la culture, l’intelligence, la sensibilité, la finesse que déploie l’autrice ; par l’audace et la fermeté de son propos ; par la façon dont, chapitre après chapitre, comme le temps dépose ses sédiments, elle construit ce palimpseste riche, profond, épais, bourré de vie et de contradictions, le portrait fantastique de cette situation qu’est la femme. Au cœur de l’humanité, il y a la relation à la nature et la relation homme-femme : le travail, la sexualité, la reproduction, et toutes les harmoniques, les échos, les reflets que l’esprit, la psychologie et l’imagination peuvent échafauder et tresser à partir de ces éléments de base. Parce qu’elle porte en elle l’ovule et l’enfant alors que l’homme éjecte hors de lui le spermatozoïde, la femme est assignée à son corps, « subordonnée à l’espèce« , aliénée à la nature, comme l’homme, fonctionnellement, prend son essor et l’affronte. Cette asymétrie biologique peut évidemment être niée ou, mieux : dépassée ; elle fonde en tout état de cause une différenciation fondamentale entre les deux sexes. De ce sol biologique, de ce Destin, pour reprendre le titre de la première partie du premier tome (lui-même intitulé Les faits et les mythes) naissent des rôles et des attributions fondamentales : à la femme revient le lien avec la nature, les cycles, l’humide, le familier ; à l’homme, celui avec le travail, l’aventure, la rupture, la domination de la nature. Mais de ces attributions ne découle pas une traduction historique claire. L’histoire des femmes, objet de la deuxième partie (Histoire), est une suite chaotique de bouleversements où alternent et coexistent des états et conditions tout à fait différentes : les femmes furent souvent reléguées, écrasées par le pouvoir mâle, mais s’il y eut incontestablement des servantes, des esclaves et des ouvrières, il y eut aussi, et à tous les moments, des grandes prêtresses, des reines, des impératrices, des abbesses, des artistes. Aucun mouvement de fond ne semble se dégager de cette longue histoire – hormis le fait, que relève justement Beauvoir, du célibat de la majorité de ces femmes d’exception. Et se dégage un constat : « ce n’est pas l’infériorité des femmes qui a déterminé leur insignifiance historique ; c’est leur insignifiance historique qui les a vouées à l’infériorité. ». La troisième partie, Mythes, est une mise à nu, ou plutôt un descriptif, du mythe féminin, de cette construction rayonnante, pleine de magie et de mystère, qui enserre les femmes dans un rôle et une fonction, une nature, une attente, mais celles-ci si diverses, polysémiques, contradictoires qu’elles dessinent plus un idéal, évidemment inaccessible, une étoile mystique, qu’une réelle espérance : « Dalila et Judith, Aspasie et Lucrèce, Pandore et Athéné, la femme est à la fois Ève et la vierge Marie. Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres ; elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge ; elle est la guérisseuse et la sorcière ; elle est la proie de l’homme, elle est sa perte, elle est tout ce qu’il n’est pas et qu’il veut avoir, sa négation et sa raison d’être. ». Beauvoir se moque des hommes qui ont la faiblesse de se laisser aller à ces croyances mais la description est trop riche, trop précise, trop complice, trop compréhensive pour ne pas laisser soupçonner l’autrice de s’être elle-même laissée emporter et bercée sur les ailes du mythe. Le deuxième tome, L’expérience vécue, est paru cinq mois après le premier. en octobre 1949. C’est la première partie de ce deuxième tome, intitulée Formation, qui débute par le célèbre (et paradoxal, au vu de tout ce qui a été dit) « On ne naît pas femme : on le devient ». Et c’est également cette partie, qui a, lors de sa parution, fait le plus scandale, l’autrice y entrant dans des détails jugés scabreux. Il y est question de l’enfance, de l’adolescence, de l’éducation, mais aussi de la découverte du corps, de la sexualité et de l’homosexualité. Simone de Beauvoir y est directe, précise, sincère et transparente. Elle s’appuie sur des biographies, des témoignages, des travaux psychiatriques, le premier rapport Kinsey ; on ne peut toutefois se défaire de l’idée que les désirs, fantasmes et émois qu’elle décrit et prête abondamment aux jeunes filles sont en partie les siens, ceux-là mêmes qu’elle mettait en œuvre avec Jean-Paul Sartre ou sans lui. Cela n’enlève rien à la force du propos, qui part d’un constat simple mais qu’elle a le grand mérite de souligner : la petite fille est quasi-identique au petit garçon : mêmes désirs, mêmes craintes, mêmes besoins, même taille, même force ; mais à la puberté elle devient femme, transformation qui se déroule généralement avant la transformation du petit garçon en homme. Et tout, alors, change : « La fillette sent que son corps lui échappe, il n’est plus la claire expression de son individualité ; il lui devient étranger ; et, au même moment, elle est saisie par autrui comme une chose : dans la rue, on la suit des yeux, on commente son anatomie ; elle voudrait se rendre invisible ; elle a peur de devenir chair et peur de montrer sa chair » Rapidement cependant, cette peur se fait plus ambiguë : « Fière de capter l’intérêt masculin, de susciter l’admiration, ce qui la révolte, c’est d’être captée en retour. Avec la puberté, elle a appris la honte et la honte demeure mêlée à sa coquetterie et à sa vanité, les regards des mâles la flattent et la blessent à la fois ; elle ne voudrait être vue que dans la mesure où elle se montre : les yeux sont toujours trop perçants. D’où les incohérences qui déconcertent les hommes : elle étale son décolleté, ses jambes, et dès qu’on la regarde elle rougit, s’irrite. Elle s’amuse à provoquer le mâle mais si elle s’aperçoit qu’elle a suscité en lui le désir elle recule avec dégoût : le désir masculin est une offense autant qu’un hommage ; dans la mesure où elle se sent responsable de son charme, où il lui semble l’exercer librement, elle s’enchante de ses victoires : mais en tant que ses traits, ses formes, sa chair sont donnés et subis, elle veut les dérober à cette liberté étrangère et indiscrète qui les convoite. » La partie suivante, Situation, dresse le tableau, peu réjouissant, de la vie de la femme adulte, en en détaillant quelques archétypes, quelques figures, quelques moments : la femme mariée, la mère, la vie de société, prostituées et hétaïres, la vieillesse. C’est sans doute cette partie qui marque le plus son âge. Et cela non seulement parce que les institutions qui y sont décrites comme essentielles (le mariage, notamment) ont depuis lors perdu de leur force mais parce que la caractérisation psychologique des protagoniste est datée : j’ai beaucoup de mal à me reconnaître dans le portrait des hommes sûrs d’eux dressé par Simone de Beauvoir ; beaucoup de mal aussi à reconnaître dans les femmes que je connais et croise les femmes admiratives du mâle qui y sont dépeintes. La description du mariage comme un devoir absolu auquel on ne saurait manquer sans déchoir n’et probablement plus d’actualité. Ce qui demeure vrai, en revanche, probablement, c’est le tableau noir du mariage dressé par Beauvoir, qui s’appuie sur beaucoup de témoignages , notamment celui que livre dans son journal la jeune épouse de Léon Tolstoï. Et s’il existe, Beauvoir ne le nie pas, des couples réussis qui trouvent « l’un pour l’autre la plus féconde source de joie, de richesse, de force qui se propose à un être humain », le mariage est le plus souvent un étouffoir, une machine à broyer l’amour, du fait notamment, insiste l’autrice, de ce devoir conjugal dont le nom suffit à dire à la fois ce qu’il est et ce qu’il ne devrait pas être. La maternité est le second pas dans l’accomplissement féminin voulu par la société. Beauvoir commence à ce propos par dénoncer avec vigueur (on est 25 ans avant la loi Veil) l’hypocrisie dont font preuve les hommes à l’égard de l’avortement, qu’ils condamnent collectivement tout en y recourant à titre personnel, quand ils en ont besoin. Puis elle poursuit par une description très balancée de la maternité : elle ne met nullement en cause le bonheur d’être mère, l’émerveillement devant le petit être, mais elle ne cèle rien non plus des douleurs, des difficultés, des frustrations, des jalousies, des violences dont les enfants sont trop souvent les premières victimes. En cette fin des années 1940, dans le climat général d’appel au repeuplement du pays, cette description froide devait singulièrement détonner. Le troisième chapitre de Situation est consacré à la vie sociale, qui commence par la toilette, la parure : « La toilette a un double caractère : elle est destinée à manifester la dignité sociale de la femme (son standard de vie, sa fortune, le milieu auquel elle appartient) mais, en même temps, elle concrétisera le narcissisme féminin ; elle est une livrée et une parure ; à travers elle, la femme qui souffre de ne rien faire croit exprimer son être. Soigner sa beauté, s’habiller, c’est une sorte de travail qui lui permet de s’approprier sa personne comme elle s’approprie son foyer par le travail ménager ; son moi lui semble alors choisi et recréé par elle-même. Les mœurs l’incitent à s’aliéner ainsi dans son image. Les vêtements de l’homme comme son corps doivent indiquer sa transcendance et non arrêter le regard ; pour lui ni l’élégance ni la beauté ne consistent à se constituer en objet ; aussi ne considère-t-il pas normalement son apparence comme un reflet de son être. Au contraire, la société même demande à la femme de se faire objet érotique. Le but des modes auxquelles elle est asservie n’est pas de la révéler comme un individu autonome, mais au contraire de la couper de sa transcendance pour l’offrir comme une proie aux désirs mâles : on ne cherche pas à servir ses projets, mais au contraire à les entraver. La jupe est moins commode que le pantalon, les souliers à hauts talons gênent la marche ; ce sont les robes et les escarpins les moins pratiques, les chapeaux et les bas les plus fragiles qui sont les plus élégants ; que le costume déguise le corps, le déforme ou le moule, en tout cas il le livre aux regards. » Le troisième chapitre de cette partie est consacré aux prostituées et hétaïres, ces courtisanes de haut vol que connaissait la Grèce antique. Beauvoir, qui peut paraître crue mais ne fait que jeter un regard féminin et analytique sur des sujets dont la littérature masculine s’est depuis longtemps emparé avec délices, observe que si les sort des prostituées pauvres n’a rien d’enviable, celui des hétaïres est bien différent : « Paradoxalement, ces femmes qui exploitent à l’extrême leur féminité se créent une situation presque équivalente à celle d’un homme ; à partir de ce sexe qui les livre aux mâles comme objet, elles se retrouvent sujets. Non seulement elles gagnent leur vie comme des hommes mais elles vivent dans une compagnie presque exclusivement masculine ; libres de mœurs et de propos, elles peuvent s’élever, telle Ninon de Lenclos – jusqu’à la plus rare liberté d’esprit. » Il y a d’ailleurs, dans la relation d’argent, quelque chose de plus profond, de plus fondamental : « L’’argent a un rôle purificateur ; il abolit la lutte des sexes. Si beaucoup de femmes qui ne sont pas des professionnelles tiennent à soutirer à leur amant chèques et cadeaux, ce n’est pas seulement par cupidité : faire payer l’homme – le payer aussi comme on verra plus loin – c’est le changer en un instrument. Par là, la femme se défend d’en être un ; peut-être croit-il « l’avoir », mais cette possession sexuelle est illusoire ; c’est elle qui l’a sur le terrain beaucoup plus solide de l’économie. Son amour-propre est satisfait. » Les deux derniers chapitres de Situation comme la troisième partie, Justification, étudient des moments ou des rôles plus singuliers : l’amoureuse, la mystique, la jalouse. J’avoue en avoir essentiellement retenu ces quelques pages terribles dans lesquelles Simone de Beauvoir dépeint, avec précision, les stratégies de guérilla et de destruction que peuvent mener l’un contre l’autre, par dépit, ressentiment, nihilisme, les deux membres du couple, et notamment la femme, pour rendre la vie insupportable impossibles et établir l’enfer dans le ménage. On se croirait dans Huis clos. La dernière partie, enfin, Vers la libération, dessine quelques pistes : ce qui vicie les rapports entre hommes et femmes, ce sont les cadres et représentations sociales qui se surimposent, qui colorent, connotent et finalement déforment et détournent l’expérience singulière, chacun se coulant, (ou étant considéré comme se coulant) dans le moule social, le rôle traditionnel, ce qui, chez celles et ceux qui manquent de confiance, finit par tout pourrir. Et pourtant, écrit justement Beauvoir, « il est possible d’échapper aux tentations du sadisme et du masochisme lorsque les deux partenaires se reconnaissent mutuellement comme des semblables ; dès qu’il y a chez l’homme et chez la femme un peu de modestie et quelque générosité, les idées de défaite et de victoire s’abolissent : l’acte d’amour devient un libre échange. ». La conclusion du livre, qui parie sur la libération des femmes et l’atteinte de l’égalité, est optimiste : « Rien ne me paraît plus contestable que le slogan qui voue le monde nouveau à l’uniformité, donc à l’ennui. Je ne vois pas que de ce monde-ci l’ennui soit absent ni que jamais la liberté crée l’uniformité. D’abord, il demeurera toujours entre l’homme et la femme certaines différences ; son érotisme, donc son monde sexuel, ayant une figure singulière ne saurait manquer d’engendrer chez elle une sensualité, une sensibilité singulières : ses rapports à son corps, au corps mâle, à l’enfant ne seront jamais identiques à ceux que l’homme soutient avec son corps, avec le corps féminin et avec l’enfant ; ceux qui parlent tant d’« égalité dans la différence » auraient mauvaise grâce à ne pas m’accorder qu’il puisse exister des différences dans l’égalité. D’autre part, ce sont les institutions qui créent la monotonie : jeunes et jolies, les esclaves du sérail sont toujours les mêmes entre les bras du sultan ; le christianisme a donné à l’érotisme sa saveur de péché et de légende en douant d’une âme la femelle de l’homme ; qu’on lui restitue sa souveraine singularité, on n’ôtera pas aux étreintes amoureuses leur goût pathétique. Il est absurde de prétendre que l’orgie, le vice, l’extase, la passion deviendraient impossibles si l’homme et la femme étaient concrètement des semblables ; les contradictions qui opposent la chair à l’esprit, l’instant au temps, le vertige de l’immanence à l’appel de la transcendance, l’absolu du plaisir au néant de l’oubli ne seront jamais levées ; dans la sexualité se matérialiseront toujours la tendance. Affranchir la femme, c’est refuser de l’enfermer dans les rapports qu’elle soutient avec l’homme, mais non les nier ; qu’elle se pose pour soi elle n’en continuera pas moins à exister aussi pour lui : se reconnaissant mutuellement comme sujet, chacun demeurera cependant pour l’autre un autre ; la réciprocité de leurs relations ne supprimera pas les miracles qu’engendre la division des êtres humains en deux catégories séparées : le désir, la possession, l’amour, le rêve, l’aventure ; et les mots qui nous émeuvent : donner, conquérir, s’unir, garderont leur sens ; c’est au contraire quand sera aboli l’esclavage d’une moitié de l’humanité et tout le système d’hypocrisie qu’il implique que la « section » de l’humanité révélera son authentique signification et que le couple humain trouvera sa vraie figure. ». PS : Ce post ne constitue en rien un résumé, même synthétique, de ce livre flamboyant et d’une ummense richesse qu’est Le deuxième sexe. Et même s’il a vieilli, même si on y décèle souvent (mais comme chez chacun) des interprétations qui ne sont probablement que des projections des fantasmes et complexes de Simone de Beauvoir, il mérite d’être lu dans son intégralité. Il est d’ailleurs remarquablement écrit. La photo illustrant ce papier représente la statue Vénus aux oiseaux, de Gilbert Privat, qui figure dans les collections du beau Musée d’art et d’archéologie de Périgueux (MAAP). La beauté des femmes est en effet un des ingrédients de leur situation singulière. De ma longue lecture du Deuxième sexe, j’ai tiré plusieurs posts thématiques : sur Improvisations : Les cœurs purssur Improvisations : Le roi Candaulesur Lignes : Le fardeau des seins Cet article Le deuxième sexe (de Simone de Beauvoir) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  28. 137

    La pêche du jour (d’Eric Fottorino)

    « Le Yéménite est plus fin que la bonite » : c’est de cette rime, qui pourrait être tirée d’une comptine pour petits ogres, qu’Eric Fottorino est parti, en juin dernier, pour écrire La pêche du jour, petit texte cinglant à la lecture théâtrale duquel j’ai assisté, hier soir, à Normale Sup. Jacques Weber et Lola Blanchard étaient les lecteurs-interprètes et, à l’issue de la lecture, fut organisé, sous la direction de Leila Vignal, directrice du département de géographie, un échange entre l’auteur et deux élèves membres de l’association MigrENS, qui aide des réfugiés en leur donnant des cours de Français et en les accompagnant dans leurs démarches administratives. François Thomas, président de SOS Méditerranée France, à qui toutes les recettes du spectacle sont reversées, prit également la parole. Le texte d’Eric Fottorino est une fable, ou une farce, cruelle. Mais le plus cruel réside dans le fait que la réalité qu’il dénonce est déjà intrinsèquement si terrible que l’amplification passe presque inaperçue : l’horreur vraie est déjà telle que l’exagération qui y est ajoutée ne change pas significativement la donne : oui, dans la réalité, on ne pêche ni ne mange les migrants ; on ne compare pas la chair du Yéménite à celle de la bonite. Mais le plus important, dans l’affaire, est-il ce qu’on fait des morts ou ce qu’on fait pour que les vivants ne meurent pas ? Un pêcheur donc, installé à Mytilène, dans l’île de Lesbos où il était professeur d’humanisme avant que l’université ne ferme. Mais il faut bien vivre ; il s’est reconverti dans la pêche : la pêche classique, d’abord, à la palangrotte ; puis la pêche aux migrants quand est venu le temps des grandes migrations, de ces grands bancs qui s’échouent là, venus de la Turquie voisine. Un brave homme, une sorte de Créon. Il sait ce que son activité a de détestable et ne se fait pas d’illusion mais aussi qu’il rend service à tout le monde et qu’on lui est reconnaissant de faire le sale boulot. Et d’ailleurs, ce qu’il fait est-il si détestable ? Quel destin pour les réfugiés échappés aux périls du voyage, à la traversée, aux trafiquants, aux camps de transit, aux jungles ? Rejetés, soupçonnés, déplacés, parqués, expulsés, leur sort n’est guère enviable et ceux qui les aident tombent sous le coup d’un délit de solidarité créé pour l’occasion. De tout cela, le monde et l’opinion déjà se sont émus. Puis le temps a passé. Puis on a oublié. Le corps du petit Aylan Kurdi retrouvé sur une plage turque, c’était en 2015. De l’eau a coulé sous les ponts, d’autres drames sont venus, d’autres catastrophes se sont ajoutées à la pile. Il faut, pour retenir à nouveau notre attention, renouveler le genre, surprendre. La création littéraire permet ça, observa Eric Fottorino. Mais c’est aussi qu’on monte en gamme dans l’horreur : un peu de cannibalisme ajoute du piquant à ces histoires ressassées et un peu ennuyeuses. Et tout ça pour quoi ? Reflétant les propos désabusés du pêcheur, le témoignage des deux militants de MigrENS disait bien la difficulté du parcours d’après : difficulté à aider, difficulté à apprendre quand on est occupé à survivre, qu’on est chassé d’un lieu à un autre, qu’on est indéfiniment suspendu dans l’insécurité et le statut précaire. Après les migrants le réchauffement climatique, après le réchauffement climatique la Covid, après la Covid l’Ukraine, un front chasse l’autre. Les migrants ukrainiens, qui nous sont si proches, nous feront-ils oublier ceux d’avant ou en réveilleront ils le souvenir, ravivant nos cœurs et notre humanité ? Qui peut le dire ? Ce qui est sûr, c’est la désespérance que pourrait susciter notre manque de foi : si puissants sont nos élans, si rapides nos découragements ! Se rappelle-t-on encore les promesses que nous nous étions faites solennellement il y a deux ans à peine, au début du premier confinement ? Ce « Plus jamais ça » qui nous étreignait tous ? Qu’en est-il resté ? Que subsistera-t-il demain de la lutte contre le réchauffement climatique, du combat pour la maison commune ? On tomberait vite, nous aussi, dans le scepticisme et le cynisme, dans l’aquabonisme : à quoi sert-il de se battre, à quoi sert-il d’aider, à quoi sert-il d’écrire ? Je suis sûr qu’il s’est dit ça, Eric Fottorino : que c’était peine perdue, que c’était encre gâchée, que c’était prétention, que – pire encore – c’était une façon de se donner bonne conscience à peu de frais ; et que ce texte, comme les noyés, comme les Yéménites, comme les femmes afghanes, comme les glaciers, comme les coraux, comme tous nos combats perdus, sombrerait dans les abysses et dans l’oubli. Et à SOS Méditerranée aussi, ils ont dû se le dire : une goutte d’eau dans l’épaisseur insondable du malheur. Mais une goutte d’eau est mieux que rien. Merci à elle, merci à eux. Merci à tous ceux qui luttent, qui ont la force de ne pas succomber aux mauvaises raisons qu’on a toujours de ne rien faire, qui ont le courage de ne pas perdre espoir quand tout espoir paraît perdu. Cet article La pêche du jour (d’Eric Fottorino) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  29. 136

    Laureline, Mara et autres héroïnes

    On a beaucoup parlé, à l’occasion de la mort de Jean-Claude Mézières, du personnage de Laureline, la compagne de Valérian, qu’il avait créé et qu’on décrit comme une des premières héroïnes authentiquement féministes de la bande dessinée, ce qui est certainement vrai. J’aime bien Laureline. Elle est pétillante, dynamique, réfléchie, intelligente, sage, jolie, curieuse, tendre, moqueuse, fragile et terriblement forte, incarnant à elle seule la diversité, la variété, l’inatteignable polysémie que les hommes, parfois, certains d’entre eux du moins, attendent des femmes qu’ils aiment, si ce n’est de toutes celles qu’ils croisent. C’est dire à la fois leur folie et leur détresse. Laureline Mais mon héroïne préférée, quand j’étais adolescent (et peut-être même encore maintenant, du moins les soirs de nostalgie), mon héroïne la plus fantasmatique, la plus sagement fantasmée au long de mes rêveries diurnes, c’était le triplet que constituent ensemble Mara, Quinine et Valérie, les trois amoureuses de Christopher dans Les naufragés du temps, de Jean-Claude Forest et Paul Gillon, ma préférence première allant à Mara, la belle et sensible Mara, si belle, si sensible et si brune. De Jean-Claude Forest, je connaissais déjà le personnage de Barbarella, rendu célèbre par l’interprétation qu’en avait donnée Jane Fonda dans le film éponyme de Roger Vadim. Mais même avant de connaître le film (que je n’ai d’ailleurs vu que très récemment) j’étais gêné par la sexualité débridée et exubérante de Barbarella, par la joie et la légèreté avec lesquelles elle agissait dans ce domaine, façon de faire qui choquait ma pruderie et me semblait très masculine, non pas dans le sens où Barbarella aurait agi comme un homme, mais dans le sens où elle agissait comme les hommes auraient voulu qu’elle agisse, ce qui me semblait faux et déplacé (Les choses, aujourd’hui, sont moins claires dans mon esprit. Peut-être est-ce moi qui, en raisonnant ainsi, pensait phallocratiquement en n’imaginant pas qu’elle puisse délibérément se comporter ainsi ; ou peut-être avais-je raison. On est ici dans le monde des idées-gants qui, à peine énoncées, peuvent se retourner indéfiniment, ou clignoter, comme un chat de Schrödinger.). Barbarella Quoi qu’il en soit, je n’éprouvais pas cette gêne barbarellesque et pudibonde avec la triade des Naufragés du temps. Mes trois héroïnes étaient elles aussi sublimes, leur corps était largement révélé, elles faisaient très souvent l’amour ; mais justement : c’était l’amour, imprégné de sentiment, même chez Quinine, la prostituée du trio, sauf à sa première rencontre avec Christopher – et encore y en avait-il déjà, comme elle le lui laissait entendre au matin de cette première nuit. Ce qui me plaisait dans ces trois jeunes femmes, outre leur évidente beauté, était ce qu’elles partageaient et que cette beauté révélait : leur courage, leur abnégation, leur dévouement pour Christopher dont elles étaient toutes trois éprises. Mais j’aimais aussi leurs différences et le fait que, chacune à sa manière, elles incarnent une qualité, une vertu, un tempérament qui, sans pouvoir être qualifié de féminin, participait de cette conception fantasmagorique, magique, que j’avais (déjà) des femmes. Quinine, la prostituée au grand coeur, incarnait jusque dans sa main griffue cette sauvagerie féminine si étrangement teintée d’érotisme qui joue dans l’attirance interlope et vaniteuse que les hommes peuvent éprouver à l’égard de ce qui paraît dangereux et difficile à dompter. Quinine Valérie, la femme du XXeme siècle échouée comme Christopher sur les rives du XXXeme, était la douceur, la dignité, l’apparente passivité de qui est sûre d’elle-même. Elle était celle qui n’avait pas à combattre pour conquérir ou garder Christopher car elle était, du fait de leur histoire commune et de leur exil partagé, la femme qu’il recherchait toujours, la seule naturelle, la seule légitime dans le rôle de compagne ou d’épouse attitrée. Détonnant par sa blondeur au milieu de ses deux rivales, elle semblait un peu fade mais derrière cette apparente fadeur couvaient la jalousie et l’orgueil. Valérie Entre les deux, Mara, la si belle Mara, était comme un point d’équilibre : l’intelligence, la bonté, la passion canalisée par la raison, le sacrifice. Et que Christopher, plus faire-valoir de ces trois grâces que véritable héros de la série, puisse, tout en aimant Mara et en l’admirant, la dédaigner et ne pas passer sa vie à ses genoux, cela me stupéfiait et m’était une énigme redoutable. Mara Car Christopher était, entre ces trois femmes, entre ses trois femmes, unies et déchirées par l’amour du même homme, comme le seigneur du harem, allant de l’une à l’autre au gré de ses humeurs et de leurs pleurs, les réconfortant de ses bras et de la chaleur de son corps. Et pourtant, s’il était beau comme un Charlton Heston, Christopher ne me semblait pas mériter cette chance. Prétentieux, autoritaire, il se comportait partout comme en terrain conquis et parlait de tout avec assurance mais il se savait rien, et agissait sans discernement. Sûr de lui, il était la caricature du mâle, de l’adulte animé par un esprit infantile. Et j’étais jaloux de ce bellâtre, qui non seulement tenait le monde dans son beau sourire et sa mâchoire carrée mais était incapable de choisir sa belle parmi les trois. Christopher Les années passant, je comprends mieux son abstention, son hésitation continuelle, sa réticence à s’engager vraiment, sa mélancolie, aussi. Car aussi émouvantes soient-elles, ni Valérie, ni Quinine, ni Mara n’épuise, à elle seule, le champ immense de la féminité, cet espace prodigieux que la jeune Laureline arrive assez bien à occuper. Et puis, aussi gratifiante qu’elle m’ait alors paru, je pense aujourd’hui que la relation asymétrique que Christopher entretient avec ses trois femmes, pendues à son cou et à ses basques comme s’il était tout pour elles, doit être lassante. Non seulement parce qu’elle est très stéréotypée et très machiste (terme qui, au passage, me paraît plus exact que celui de « patriarcale ») mais parce qu’elle est réductrice et, j’ose le dire, castratrice dans la mesure où elle enferme chacun, l’homme y compris, dans un rôle préétabli qui fige les choses et tarit le souffle de la vie et de l’amour. Il y a trop de déséquilibre, d’adoration d’un côté et de certitude de l’autre, pour qu’on ne s’ennuie pas ferme dans cet étrange quadrige. Et donc, avec l’âge, à Valérie, Quinine et Mara, Mara surtout, de loin ma préférée, je préfère Laureline : Laureline dans son entièreté, sa vitalité, sa liberté. Qu’il m’en a fallu, du temps, pour comprendre cela à propos de personnages de bandes dessinées. Combien m’en faudra-t-il pour le comprendre dans la vraie vie ? Aux amateurs, je suggère ma librairie de BD favorite : Bulles en vrac, dans le cinquième arrondissement de Paris. 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  30. 135

    Un dépôt d’or pur (Simone Weil)

    Dans une lettre à ses parents datée du 18 juillet 1943 (lettre qu’on trouvera plus bas dans son intégralité), Simone Weil parle de la certitude intérieure croissante qu’elle éprouve qu’il se trouve en elle un « dépôt d’or pur qui est à transmettre » ; que c’est un bloc massif, qui croît avec le temps et l’expérience, qui ne peut être distribué par petits morceaux ; que certains, autour d’elle, le sentent confusément, soulignent son intelligence mais se refusent cependant à l’effort d’attention qui permettrait de recevoir le bloc tout entier ; alors ils disent : « C’est très intéressant » et puis passent à autre chose. Ce passage (lu dans l’enregistrement joint) est étonnant et énigmatique ; de quoi parle-t-elle ? Les esprits mystiques, au premier rang desquels Marie-Madeleine Davy*, voient dans ce passage une sorte de Coming out, de confession spirituelle dans laquelle Simone Weil tenterait d’expliquer à sa mère (car c’est à elle que ce propos précisément s’adresse) la conviction d’avoir trouvé au fond d’elle-même, de son intériorité, le trésor de lumière, la transparence, la flamme, Dieu. Compte tenu de la personnalité de Simone Weil, de ses convictions, un tel aveu aurait du sens. Mais il serait bien impudique venant de la si pudique Simone Weil, qui n’a pas l’habitude des grandes démonstrations, surtout dans ces matières. Et pourquoi est-ce à sa mère que cet aveu serait destiné ? Deux semaines plus tard, le 4 août 1943, Simone Weil revient sur ce même sujet dans une autre lettre à ses parents mais elle le fait dans un passage un peu décousu, relatif aux fous, qui n’éclaire pas beaucoup notre lanterne même si peut-être y transparaît, plus sans doute que la première fois, un certain désespoir : « Quand j’ai vu Lear ici, je me suis demandé comment le caractère intolérablement tragique de ces fous n’avait pas sauté aux yeux des gens (y compris les miens) depuis longtemps. Leur tragique ne consiste pas dans les choses sentimentales qu’on dit parfois à leur sujet ; mais en ceci :En ce monde, seuls des êtres tombés au dernier degré de l’humiliation, loin au-dessous de la mendicité, non seulement sans considération sociale, mais regardés par tous comme dépourvus de la première dignité humaine, la raison – seuls ceux-là ont en f ait la possibilité de dire la vérité. Tous les autres mentent.Dans Lear, c’est frappant. Même Kent et Cordelia atténuent, mitigent, adoucissent, voilent la vérité, louvoient avec elle, tant qu’ils ne sont pas forcés ou de la dire ou de mentir carrément.Je ne sais pas ce qu’il en est des autres pièces, que je n’ai ni vues ni relues ici (sauf 12th Night). Darling M., si tu relisais un peu Sh. avec cette pensée, tu y verrais peut-être des aspects nouveaux.L’extrême du tragique est que, les fous n’ayant ni titre de professeur ni mitre d’évêque, personne n’étant prévenu qu’il faille accorder quelque attention au sens de leurs paroles – chacun étant d’avance sûr du contraire, puisque ce sont des fous – leur expression de la vérité n’est même pas entendue. Personne, y compris les lecteurs et spectateurs de Sh. depuis quatre siècles, ne sait qu’ils disent la vérité. Non des vérités satiriques ou humoristiques, mais la vérité tout court. Des vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles.Est-ce aussi le secret des fous de Velasquez ? La tristesse dans leurs yeux est-elle l’amertume de posséder de la vérité, d’avoir, au prix d’une dégradation sans nom, la possibilité de la dire, et de n’être entendus par personne ? (sauf Velasquez). Cela vaudrait la peine de les revoir avec cette question.Darling M., sens-tu l’affinité, l’analogie essentielle entre ces fous et moi – malgré l’École, l’agrégation et les éloges de mon « intelligence » ?Ceci est encore une réponse sur « ce que j’ai à donner ».École, etc., sont dans mon cas des ironies de plus.On sait bien qu’une grande intelligence est souvent paradoxale, et parfois extravague un peu…Les éloges de la mienne ont pour but d’éviter la question : « Dit-elle vrai ou non ? » Ma réputation d’« intelligence » est l’équivalent pratique de l’étiquette de fous de ces fous. Combien j’aimerais mieux leur étiquette !«  L’or pur, ici, est celui de la vérité, des « vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles. » C’est la vérité que détiennent et clament les fous des pièces de Shakespeare, qu’on refuse de prendre au sérieux du fait de leur folie – comme, dit Simone Weil, on refuse de considérer la vérité de ses propos à elle du fait de son intelligence, de ses études, de son statut d’intellectuelle. Mais à nouveau de quels propos parle-t-elle ? De quoi devrait on dire : « Dit-elle vrai ou non ? » Introduisant le colloque de Cerisy organisé en 2017 sur le thème « Simone Weil, réception et transposition », Robert Chenavier reprenait le propos de Simone Weil sur le bloc d’or et y voyait une métaphore de la philosophie, cette matière qui, comme l’or, exige un travail de purification pour être produite, et qui ne peut être convenablement reçue et comprise que par un effort véritable d’attention. Et dans la mesure où, au fond, l’objet de la philosophie est la vérité, il s’agit effectivement moins d’une oeuvre de création que d’une oeuvre de restauration, d’un dépôt à transmettre ; un dépôt d’or dont la mine est elle inépuisable. Je reste néanmoins stupéfait par les mots employés. Quelle assurance ou quel orgueil de parler de dépôt d’or pur. A moins qu’il ne s’agisse de cette humilité folle des croyants et des mystiques qui pensent n’être que les dépositaires, les passeurs, d’une vérité dont ils ne sont que les gardiens. Le 24 août 1943, quelques semaines après cet échange de lettres, Simone Weil meurt. Elle meurt de tuberculose mais aussi d’une sous-alimentation qu’elle semble avoir choisie. A la lumière de ce choix désespéré, on pourrait lire dans les mots de la lettre du 18 juillet – lire aussi a minima – l’expression non pas d’un regret mais du constat désabusé d’une jeune femme expliquant que si elle restée seule dans sa vie, c’est parce que nul n’a voulu la considérer, l’accepter, la recevoir, l’embrasser dans son entièreté, son authenticité. Une telle interprétation fleur bleue peut choquer et colle mal à l’image de sainte combattante, bien éloignée d’une midinette, qu’on a de Simone Weil ; mais s’agissant de la réponse d’une fille à sa mère qui lui disait probablement (mais on n’a pas la lettre) qu’elle avait quelque chose à donner, à offrir, elle ne serait pas totalement absurde. Il ne s’agit d’ailleurs pas (pas du tout !) pour Simone Weil d’une lamentation sur son pauvre sort mais plutôt d’une justification, d’une défense et illustration de ses choix de vie fondamentaux : dans l’amour de Dieu, Simone a trouvé cette capacité à embrasser la totalité et à être entièrement aimée que l’amour humain ne connaît pas. Je crois que ces trois interprétations peuvent être partiellement et simultanément retenues. « 18 juillet 43Darlings,Votre description du séjour a Bethlehem, dans votre dernière lettre, m’a fait à la fois beaucoup de peine et beaucoup de plaisir. Beaucoup de peine a cause de la chaleur et autres inconforts ; je vous voudrais tellement environnés seulement de bien-être à tous égards ! En même temps je suis très heureuse que vos lettres ne soient pas des berquinades, où vous ne laisseriez apparaître de votre Vie que le rose. Quand les couleurs sont mélangées, on sent que c’est vrai, et on se sent vraiment proches à travers les lettres.Le plaisir m’a été fourni, bien entendu, par les passages concernant Sylvie. Jamais vous ne pouvez me donner trop de détails sur elle ; je ne m’en lasse pas. Vous n’imaginez pas ce que c’est pour moi. Je suis heureuse à la fois en pensant à elle et aux joies brèves, mais pures, qu’elle vous a données. J’aimerais seulement qu’elle ait un lieu de promenades dénué de petites filles en rang d’oignon.Aucune des circonstances actuelles de sa vie ne semble devoir l’orienter du côté « Marie en goudron » . Je suis heureuse aussi que les A. et les Révérends vous fassent un milieu humain sympathique. Amitiés de ma part à tous. Que la petite sache que je pense à elle, ne l’oublie pas, et souhaite très vivement que le bien spirituel qu’elle désire lui vienne un jour d’une manière authentique.Darling M., tu crois que j’ai quelque chose a donner. C’est mal formulé. Mais j’ai moi aussi une espèce de certitude intérieure croissante qu’il se trouve en moi un dépôt d’or pur qui est à transmettre. Seulement l’expérience et l’observation de mes contemporains me persuade de plus en plus qu’il n’y a personne pour le recevoir.C’est un bloc massif. Ce qui s’y ajoute fait bloc avec le reste. À mesure que le bloc croît, il devient plus compact. Je ne peux pas le distribuer par petits morceaux.Pour le recevoir, il faudrait un effort. Et un effort, c’est tellement fatigant !Certains sentent confusément la présence de quelque chose. Mais il leur suffit d’émettre quelques épithètes élogieuses sur mon intelligence, et leur conscience est tout à fait satisfaite. Après quoi, quand on m’écoute ou me lit, c’est avec la même attention hâtive qu’on accorde a tout, en décidant intérieurement d’une manière définitive, pour chaque petit bout d’idée à mesure qu’il apparaît : « je suis d’accord avec ceci », « je ne suis pas d’accord avec cela », « ceci est épatant », « cela est complètement fou » (cette dernière antithèse est de mon patron). On conclut : « C’est très intéressant », et on passe à autre chose. On ne s’est pas fatigué.Qu’attendre d’autre ? je suis persuadée que les chrétiens les plus fervents parmi eux ne concentrent pas beaucoup davantage leur attention quand ils prient ou lisent l’Évangile.Pourquoi supposer que c’est mieux ailleurs ? J’ai déjà connu quelques-uns de ces ailleurs.Quant à la postérité, d’ici qu’il y ait une génération avec muscle et pensée, les imprimés et manuscrits de notre époque auront sans doute matériellement disparu.Cela ne me fait aucune peine. La mine d’or est inépuisable.Quant a l’inefficacité pratique de mon effort d’écrire, dès lors qu’on ne m’a pas confié la tâche que je désirais, ça ou autre chose… (je ne peux pas d’ailleurs me représenter pour moi la possibilité d’autre chose).Voilà.Votre rencontre éventuelle avec Antonio est maintenant la pensée qui m’occupe le plus. Mais il ne faut pas trop y compter, crainte de déception. Je ne sais toujours rien à ce sujet.Au revoir, darlings. Je vous embrasse mille fois.Simone.«  * Marie-Madeleine Davy, L’homme intérieur et ses métamorphoses, Albin Michel 2005, p. 175 Cet article Un dépôt d’or pur (Simone Weil) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  31. 134

    Âge, corps, femmes, hommes

    Un corps à soi, de Camille Froidevaux-Metterie, est un livre plein de richesses : beaucoup d’idées qui me paraissent fausses et que je ne partage pas ; beaucoup qui sont passionnantes, ouvrent des horizons, mettent le doigt ou un nom sur des phénomènes et des situations qui soudain s’éclairent. J’ai évoqué ailleurs l’assignation des femmes à leur corps, dont l’autrice parle largement ; je m’intéresserai ici à leur vieillissement, auquel le passage que je lis et qu’on peut entendre est consacré : le vieillissement (celui des corps, notamment) et la façon très différente dont ce phénomène universel est perçu, vécu, montré, selon qu’il concerne les femmes ou les hommes. Sandro Botticelli, La naissance de Vénus (Florence, Galerie des Offices) Camille Froidevaux-Metterie expose la façon dont, du fait de l’assignation des femmes à leur corps mais aussi à la maternité et donc à la jeunesse, leur vieillissement est une sorte de contradiction, d’oxymore, de tabou, dont la représentation est largement évitée. À la première lecture j’ai tiqué, considérant qu’il y avait dans ces propos beaucoup de projections fantasmatiques, de mise sur les dos des hommes de comportements et de visions forgées par les femmes elles-mêmes. Puis, relisant et réfléchissant, j’ai adhéré. Ouvrons les yeux et regardons les œuvres d’art : gravures, peintures et surtout sculptures. Ce qui saute aux yeux (quand on y prête attention), c’est la dissymétrie totale existant dans les représentations entre les hommes et les femmes selon leur âge. Dans l’art occidental au moins, les hommes sont de tout âge ; les femmes sont le plus souvent jeunes, comme elles le restent, encore aujourd’hui, au cinéma. Les places publiques, les musées, les églises, les frontons de nos monuments, les cariatides, les fontaines, mêlent aux David et aux Appolon de vieux sages, de vieux prophètes, des hommes et des dieux vénérables aux traits alourdis par les ans ; les femmes y sont toujours jeunes et vigoureuses, portant haut leurs seins ronds et leurs cuisses charnues ; disparaissant quand ces attributs passent. Léon Fagel, Michel-Eugène Chevreul (Jardin des Plantes, Paris) Antoine Bourdelle, La victoire (Musée d’Orsay, Paris) Dans sa représentation publique, la femme est jeune, pleine de vie. Et quand cela n’est plus le cas, elle devient invisible ou se mue en sorcière ou bien encore en une sorte de monstre. Francisco de Goya, Escena de Brujas (Madrid, Musée Lazaro Galdiano) Trumeau de la Sainte-Chapelle, Paris L’homme peut vieillir ; la femme ne le peut guère : elle s’évanouit ou change de nature, perdant jusqu’à son caractère humain. Ça n’est pas la beauté qui est en cause : la beauté ne dépend pas de l’âge et il y a – évidemment ! – de vieilles femmes très belles. Ce qui joue, dans ce jeu des représentations, est beaucoup plus instinctif, beaucoup plus animal : si la femme représentée est jeune, c’est parce que la jeunesse est synonyme de vie et de fécondité, de capacité à porter la vie, comme dans le cas de la Madone, figure archétypique non seulement de la maternité mais aussi de la féminité, à ceci près qu’en elle, la féminité se distingue de la désirabilité : la Vierge ne peut que rester intouchée. Notre-Dame de Grasse (Toulouse, Musée des Augustins) Féminité et maternité ; féminité dont du moins participe la capacité à être mère. Les deux notions se confondent en partie, ce qui contribue à l’éviction hors du monde des représentations de celles qui ont passé l’âge. Du côté des hommes, deux notions existent également : masculinité et virilité mais la confusion y est moins grande, ce qui permet à la représentation du masculin de survivre au viril et au temps. Auguste Rodin, Jacques de Wissant (Paris, Musée Rodin) Passé un certain âge, il y a toujours, je pense, dans le fait de vieillir, une sorte de relégation, de mise à l’écart de la respiration du monde. Mais elle est, dans le cas des femmes, beaucoup plus précoce et violente, beaucoup plus douloureuse, probablement, car on accorde aux hommes le droit de mûrir quand on demande essentiellement aux femmes de rester pareilles à elles-mêmes, « figées dans l’état de jeunesse », pour reprendre les termes de Susan Sontag. Les choses changent. Peu à peu, les invisibilisées (car, invisibles vraiment, elles ne l’avaient jamais été) émergent de l’ombre où elles étaient reléguées. Mais faut-il s’en réjouir ? La presse a raconté, à propos du film Don’t look up, la réflexion – évidemment bienveillante – de Leonardo di Caprio regrettant que, dans la dernière scène, Meryl Streep apparaisse nue. On saisit mieux, à cet exemple, ce qui se noue dans notre esprit : l’interdit pesant sur la représentation du corps féminin vieux a trait à la pudeur. Il est la contrepartie implicite de l’exhibition réclamée au corps féminin jeune. Dans un cas comme dans l’autre, c’est toujours cette importance extrême portée au corps des femmes, que ce soit pour le montrer ou pour le cacher. Quel étrange rôle confié aux femmes que d’incarner l’incarnation ! L’incarner en en exaltant la gloire et en celant le déclin. La photo de titre représente Les vieilles, de Goya, qui figure dans les collections du Palais des Beaux-Arts de Lille. PS : Catherine m’apprend que Sophie Fontanel vient de consacrer un papier dans le Nouvel Observateur à cette réaction de Leonardo di Caprio, disant que, quant a elle, elle est heureuse de cette monstration d’une femme plus toute jeune… Je comprends, mais… Cet article Âge, corps, femmes, hommes est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  32. 133

    Venise sauvée (de Simone Weil)

    En 1940, Simone Weil commence la rédaction d’une tragédie : Venise sauvée, qu’elle laissera inachevée à sa mort, en 1943. La pièce a pour cadre la Venise de 1618 et raconte le coup de force tenté cette année là, selon l’abbé de Saint-Réal, par l’ambassadeur d’Espagne pour renverser la République vénitienne. Cette conjuration, qui échoua, avait déjà été l’argument, au XVIIè siècle, d’une pièce de Thomas Otway portant le même titre, et qui avait eu grand succès. Simone Weil reprend l’épisode mais modifie l’angle de vue, passant du récit d’une passion amoureuse malmenée à une réflexion sur le pouvoir, la nation et la force. Elle écrit en effet Venise sauvée dans les mêmes mois pendant lesquels elle rédige ce qui deviendra L’Enracinement et, également, certains passages de L’Iliade ou le poème de la force ; les thèmes traités se répercutent de l’un à l’autre texte. Comme L’Enracinement, la pièce demeure inachevée. Si certains passages et dialogues ont été entièrement rédigés, beaucoup d’autres restent lacunaires et ne sont que résumés, esquissés ou même simplement évoqués par des didascalies et des annotations parfois elliptiques : « Etc. Thème de l’irréalité. Carthage, Carthagène, Persépolis.« . La structure de la pièce, et son déroulement, sont cependant connus. Aurait-elle été jouable ? C’est difficile à dire, dans son état fragmentaire : beaucoup de discours et de monologues, peu d’action ; mais peut-être aurait-ce néanmoins été porté par la tension dramatique. Dans la scène lue, qui se situe au début de l’acte II, je prête ma voix à Renaud, chef des mercenaires engagés par l’ambassadeur d’Espagne pour mener le coup de force contre les institutions vénitiennes. Son discours s’adresse à Jaffier, un capitaine de vaisseau provençal qui a été chargé de mener l’assaut, et qui est le véritable héros de la pièce, un « héros parfait » pour reprendre les mots laissés par l’autrice dans ses notes. Le soir venu, quelques heures avant l’attaque de la ville, Renaud donne à Jaffier un cours de guerre, une leçon d’anéantissement et de déracinement de l’ennemi : comment abattre un peuple de manière telle qu’il ne se relève pas, qu’il reste à jamais fracassé à terre. « On enverra leurs peintres et leurs musiciens à la cour de Madrid ; ils y seront estimés. Il faut que les gens d’ici se sentent étrangers chez eux. Déraciner les peuples conquis a toujours été, sera toujours la politique des conquérants. Il faut tuer la cité au point que les citoyens sentent qu’une insurrection, même si elle réussissait, ne pourrait la ressusciter ; alors ils se soumettent. «  Dans ce grand discours de Renaud, deux choses sont frappantes. La première est la fascination qu’au travers de ce personnage, Simone Weil semble une nouvelle fois éprouver pour la douleur, la souffrance, la violence, l’humiliation. L’insistance avec laquelle Renaud souligne la nécessité d’écraser les Vénitiens, d’anéantir chez eux toute dignité et toute velléité de liberté, de les transformer en des jouets (le mot est répété), en des pantins à la merci d’une volonté supérieure rappelle cette terrible image du papillon épinglé vivant sur un album qu’elle avait utilisé notamment dans L’amour de Dieu et le malheur. « C’est un plaisir délicieux de voir aujourd’hui ces hommes de Venise, si fiers, qui croient qu’ils existent. Ils croient avoir chacun une famille, une maison, des biens, des livres, des tableaux rares. Ils se prennent au sérieux. Et dès maintenant ils n’existent plus, ce sont des ombres. Oui, cela me donne du plaisir… » C’est justement au fond de cet anéantissement que, comme l’homme se tordant de douleur au milieu de la route, les Vénitiens trouveront, dit Renaud, le chemin vers l’amour de leurs nouveaux maîtres : « Il faut que cette nuit et demain les gens d’ici sentent qu’ils ne sont que des jouets, se sentent perdus. Il faut que le sol leur manque sous les pieds soudain et pour toujours, qu’ils ne puissent trouver un équilibre qu’en vous obéissant. Alors, si durement que vous les gouverniez, ceux mêmes à qui les soldats que vous commandez auront tué un père ou un fils, déshonoré une soeur ou une fille, vous regarderont comme un dieu. Il s’accrocheront à vous comme un enfant au manteau de sa mère. » On croirait entendre le Grand inquisiteur de Dostoïevski racontant au Christ la façon dont, ayant pris conscience du trop lourd fardeau que représentait la liberté, il a décidé d’en décharger les épaules des hommes et comment ceux-ci, depuis, infantilisés, sont devenus ses choses. Et ce : « Ils vous regarderont comme un Dieu » sonne étrangement, tellement l’amour de Dieu va, chez Simone Weil, de pair avec le sacrifice de soi, et tellement la foi semble chez elle procéder d’une épreuve cathartique liée à l’écrasement et à l’anéantissement de l’être sous la volonté d’un Dieu cruel et jaloux. « Les cruautés de cette nuit ne feront pas tort à votre réputation, car tout le monde sait quelle est la licence des soldats dans un sac. Vous arrêterez cette licence quand elle sera allée assez loin ; comme c’est vous qui aurez rendu l’ordre et la sécurité après la terreur, les gens d’ici vous obéiront aveuglément. Ils vous obéiront contre leur gré mais c’est ainsi qu’un vrai chef aime être obéi. Et presque aussitôt ils vous aimeront, car ils n’attendront leurs maux et leur bien que de vous, et l’on aime celui dont on dépend absolument. » Ce passage sur l’amour qu’on a pour celui dont on attend maux et biens, dont on dépend absolument et qui nous traite comme sa créature, est d’un réalisme, d’un cynisme effrayants. De quelle terrible expérience Simone Weil a-t-elle tiré cette vision noire et amère, servile, dégradante de l’amour ? Cette vision qui fonde ensuite sa conception sadomasochiste des rapports entre les hommes et Dieu ? Et maintenant, le texte lu (tiré de la scène 6 de l’Acte II). C’est Renaud qui parle à Jaffier : « Regardez cette ville avec tous ceux qui la peuplent comme un jouet qu’on peut jeter de côté et d’autre, qu’on peut briser. Vous avez dû vous apercevoir que c’est le sentiment des mercenaires et même des officiers qui sont avec nous. Nous, bien entendu, nous sommes au-dessus de cela ; nous faisons de l’histoire. Et pourtant, pour moi-même, quand comme nous… (encore rappel de leur détresse passée et de leur condition d’aventuriers, d’exilés), c’est un plaisir délicieux de voir aujourd’hui ces hommes de Venise, si fiers, qui croient qu’ils existent. Ils croient avoir chacun une famille, une maison, des biens, des livres, des tableaux rares. Ils se prennent au sérieux. Et dès maintenant ils n’existent plus, ce sont des ombres. Oui, cela me donne du plaisir, mais pour nous c’est un plaisir à côté. Pour les soldats, c’est le seul plaisir. Que leur importe l’histoire, à la plupart d’entre eux ? Et l’entreprise de cette nuit ne leur donnera ni fortune ni gloire ; après comme avant ils seront des soldats. Il faut leur donner cette ville comme jouet pour une nuit, ou même aussi pour le jour d’après. Surtout vous, le chef, si vous avez des amis particuliers à Venise, ne cherchez pas à les protéger. Les officiers voudraient en faire autant. Ce soin est fatal à des entreprises comme la nôtre. Cela refroidit les troupes. Il faut qu’elles aient pleine licence de tuer tout ce qui leur résiste et même ce qu’il leur plaît. Une telle licence donne seule à l’action ce caractère foudroyant qui emporte la victoire. Mais c’est aussi dans l’intérêt des gens de Venise eux-mêmes qu’il faut agir ainsi. Ces gens qui dès demain se retrouveront sujets du roi d’Espagne. Il faut abattre leur courage d’un coup et une fois pour toutes, dans leur intérêt, pour pouvoir ensuite les faire obéir sans effusion de sang. Bous n’y parviendrez pas autrement. Car, quoi que j’aie pu dire dans mon discours aux conjurés, presque tous haïssent l’Espagne et sont passionnément attachés à leur patrie et à leur liberté, le peuple autant que les nobles. Ainsi, si vous n’abattez pas leur courage une fois pour toutes, ils se révolteront tôt ou tard, et la répression de la révolte exigera plus d’effusion de sang et causera plus de dommage à votre réputation que les horreurs du sac. Les cruautés de cette nuit ne feront pas tort à votre réputation, car tout le monde sait quelle est la licence des soldats dans un sac. Vous arrêterez cette licence quand elle sera allée assez loin ; comme c’est vous qui aurez rendu l’ordre et la sécurité après la terreur, les gens d’ici vous obéiront aveuglément. Ils vous obéiront contre leur gré mais c’est ainsi qu’un vrai chef aime être obéi. Et presque aussitôt ils vous aimeront, car ils n’attendront leurs maux et leur bien que de vous, et l’on aime celui dont on dépend absolument. Mais il faut que cette nuit les ait changés. Voyez-les, fiers, libres et heureux. Demain, il faut qu’aucun d’eux n’ose lever les yeux devant le dernier de vos mercenaires. Il vous sera facile après de gouverner la ville paisiblement et avec gloire pour vous, pourvu que vous preniez soin d’humilier les nobles, ce qui effraiera le peuple, et de satisfaire quelques bourgeois en leur donnant ces fonctions que les nobles leur refusaient ; bien entendu ces fonctions n’auront plus d’autorité. Les nobles ne devront plus avoir aucune place ; eux qui étaient trop fiers pour parler aux étrangers ne devront rien pouvoir faire, ni commerce, ni mariage, ni déplacement sans passer de longues heures dans les antichambres d’Espagnols pour obtenir des autorisations. Il faut que cette nuit et demain les gens d’ici sentent qu’ils ne sont que des jouets, se sentent perdus. Il faut que le sol leur manque sous les pieds soudain et pour toujours, qu’ils ne puissent trouver un équilibre qu’en vous obéissant. Alors, si durement que vous les gouverniez, ceux mêmes à qui les soldats que vous commandez auront tué un père ou un fils, déshonoré une soeur ou une fille, vous regarderont comme un dieu. Il s’accrocheront à vous comme un enfant au manteau de sa mère. Mais pour cela il faut que cette nuit rien ne soit respecté, que tout ce qu’ils tiennent pour éternel et sacré, que leurs corps et les corps des êtres chers, que tout cela soit sous leurs yeux livré comme jouet à ces grands enfants que sont les soldats. Il faut que demain ils ne sachent plus où ils en sont, ne reconnaissent plus rien autour d’eux, ne se reconnaissent plus eux-mêmes. C’est pourquoi, outre ceux qui résisteront, et qui, bien entendu, devront être tous tués, il sera bon que les massacres aillent un peu plus loin, que plusieurs de ceux qui survivront aient souffert patiemment qu’un être cher ait été tué ou déshonoré sous leurs yeux. Après cela, on en fera ce qu’on voudra. » La photo d’illustration a été prise il y a quelques années, tandis que j’étais à Venise avec Katia. Cet article Venise sauvée (de Simone Weil) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  33. 132

    Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/gouges.mp3 En septembre 1791, Olympe de Gouges publie à l’attention de l’Assemblée nationale une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne qu’elle adresse également à la reine, Marie-Antoinette. Les 17 articles du texte sont calqués sur ceux de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen publiée en 1789, à ceci près que la femme et la citoyenne, que la Déclaration de 1789 ignorait, y sont introduits et explicitement désignés. Comme on peut le voir dans le tableau comparatif ci-dessous, le nouveau texte se contente parfois de compléter la déclaration originelle ; parfois il le parodie ; à certains endroits, enfin, il s’en éloigne plus fortement pour dénoncer le sort réservé aux femmes, celles-ci ayant les devoirs mais ne disposant d’aucun des droits civiques reconnus aux citoyens mâles : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen   Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne Article premier.   Article premier. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.   La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. II.   II. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.   Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression. III.   III. Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.   Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. IV.   IV. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi.   La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les loix de la nature et de la raison. V.   V. La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas.   Les loix de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société : tout ce qui n’est pas défendu par ces loix, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas. VI.   VI. La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentans, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talens.   La Loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement, ou par leurs représentans, à sa formation ; elle doit être la même pour tous : toutes les citoyennes et tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, & sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents. VII.   VII. Nul homme ne peut être accusé, arrêté, ni détenu que dans les cas déterminés par la Loi, et selon les formes qu’elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis ; mais tout Citoyen appelé ou saisi en vertu de la Loi, doit obéir à l’instant : il se rend coupable par la résistance.   Nulle femme n’est exceptée ; elle est accusée, arrêtée, & détenue dans les cas déterminés par la Loi. Les femmes obéissent comme les hommes à cette Loi rigoureuse. VIII.   VIII. La Loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.   La Loi ne doit établir que des peines strictement & évidemment nécessaires, & nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée aux femmes. IX.   IX. Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne seroit pas nécessaire pour s’assurer de sa personne, doit être sévèrement réprimée par la Loi.   Toute femme étant déclarée coupable, toute rigueur est exercée par la Loi. X.   X. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.   Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi. XI.   XI. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.   La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute Citoyenne peut donc dire librement, je suis mère d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité ; sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. XII.   XII. La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.   La garantie des droits de la femme et de la Citoyenne nécessite une utilité  majeure ; cette garantie doit être instituée pour l’avantage de tous, & non pour l’utilité particulière de celles à qui elle est confiée. XIII.   XIII. Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les Citoyens, en raison de leurs facultés.   Pour l’entretien de la force publique, & pour les dépenses d’administration, les contributions de la femme et de l’homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie. XIV.   XIV. Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs Représentans, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi et d’en déterminer la quotité, l’assiète, le recouvrement et la durée.   Les Citoyennes et Citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentans, la nécessité de la contribution publique. Les Citoyennes ne peuvent y adhérer que par l’admission d’un partage égal, non-seulement dans la fortune, mais encore dans l’administration publique, et de déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée de l’impôt. XV.   XV. La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration.   La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration. XVI.   XVI. Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.   Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution ; la constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n’a pas coopéré à sa rédaction. XVII.   XVII. Les propriétés étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.   Les propriétés sont à tous les sexes réunis ou séparés ; elles ont pour chacun un droit inviolable et sacré ; nul ne peut en être privé comme vrai patrimoine de la nature, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité. La rédaction et la publication de ce document (qui aura, lors de sa parution, très peu d’écho) marque-t-il simplement un mouvement de mauvaise humeur de la part de son autrice qui aurait lu mal, ou d’un œil injustement soupçonneux, une déclaration de portée universelle ? Ou Olympe de Gouges a-t-elle des raisons sérieuses de dénoncer l’absence des femmes dans la Déclaration de 1789 ? A cette question, ma réponse ne saurait être catégorique mais je penche plutôt vers le second terme : On pourrait, en effet, dans de nombreux articles de la Déclaration de 1789, lire « homme » en son acception générique visant à la fois les hommes et les femmes, et considérer que ce texte a donc une portée universelle. Mais le doute disparaît quand c’est le terme « citoyen » qui est utilisé, puisqu’on sait que les Révolutionnaires n’accordèrent la citoyenneté qu’aux hommes – et encore à certains d’entre eux seulement. Les droits que l’article 6, par exemple, accorde aux citoyens sont donc strictement réservés aux hommes : La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentans, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talens. Or même si le texte semble parfois distinguer le citoyen de l’homme, les deux notions paraissent souvent confondues, comme dans l’article 11 : La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi. Il ne va donc pas du tout de soi que les droits proclamés par la Déclaration de 1789 s’appliquent également aux hommes et aux femmes, et ce n’est certainement pas le cas pour les droits civiques, réservés au sexe masculin. La réaction d’Olympe de Gouges prend place par ailleurs dans un contexte historique ambivalent : D’un côté, et on a tout à fait raison de le souligner et de le saluer, la Révolution entreprend à de très nombreux égards de libérer la femme du joug masculin et patriarcal. Octroi des droits civils, de la personnalité juridique, égalité des époux, égalité des successions, divorce, sont autant de décisions révolutionnaires qui sortent la femme du statut de mineure perpétuelle qui était jusqu’alors le sien. Mais on sait que, d’un autre côté, cette même Révolution n’accorde aucun droit civique aux femmes. C’est ce point que dénonce Olympe de Gouges en septembre 1791 comme il avait été dénoncé, un ans avant, en juillet 1790, par Nicolas de Condorcet dans son opuscule Sur l’admission des femmes au droit de cité. Est-il une plus forte preuve du pouvoir de l’habitude, même sur les hommes éclairés, que de voir invoquer le principe de l’égalité des droits en faveur de trois ou quatre cents hommes qu’un préjugé absurde en avait privés, et l’oublier à l’égard de douze millions de femmes ? Ce qui choque tout particulièrement dans cet « oubli », comme le relève à juste titre Condorcet, c’est, d’une part, que la question de l’attribution de la citoyenneté aux femmes paraît ne s’être même pas posée, comme si elle était hors champ ou dans l’angle aveugle des législateurs ; et, d’autre part, que, dans le contexte de 1789, cette exclusion des femmes du champ politique peut effectivement être considérée comme une régression. En cette fin de XVIIIème siècle en effet, l’éventuelle question de la capacité des femmes à assumer des responsabilité politiques et de gouvernement ne se pose en fait pas vraiment : il y a longtemps que, dans tous les pays d’Europe, des femmes occupent le trône et dirigent les affaires : la France a connu Catherine puis Marie de Médicis ; l’Angleterre ses reines Marie, Elizabeth, Anne ; l’Autriche Marie-Thérèse ; la Russie Catherine II. Nul jamais n’a considéré ces règnes comme des périodes de vacance de pouvoir. Et pourtant, ni la Déclaration d’Indépendance américaine de 1776, ni la Déclaration de 1789 n’ouvrent la citoyenneté aux femmes.  Mais cette exclusion revêt, pendant la Révolution française, un caractère presque obscène. C’est l’objet de l’article 10 de la Déclaration des droits de la femme : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi. Ce qui choque, en effet, en cette période plus qu’en tout autre, c’est l’espace qui bée entre le droit dénié aux femmes d’être des citoyennes et le droit qui leur est donné de monter sur l’échafaud pour des raisons politiques. Il y a là une incohérence radicale qui, à elle seule, justifie la Déclaration d’Olympe de Gouges. La Musique d’illustration est Romeo and Juliet, de Jocelyn Pook, tiré de son album Flood. L’image est une planche d’Épinal, que j’avais vue je ne sais plus où, représentant des habillements féminins PS : Au réexamen, l’argument opposant l’incapacité civique des femmes au droit qui leur est donné par la Révolution de monter sur l’échafaud mériterait d’être nuancé. Quand Olympe de Gouges écrit son texte, il y a eu très peu d’exécutions en France et aucune de femme. C’est en 1793 que les exécutions se multiplient, Charlotte Corday étant probablement, en juillet, la première femme à être exécutée. Marie-Antoinette (16 octobre) et Olympe de Gouges (4 novembre) la suivront quelques mois après. Cet article Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  34. 131

    Elégie de Marienbad

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/marienbad.mp3 Gœthe a 73 ou 74 ans en 1823, lorsqu’il demande la main de Ulrike von Levetzow, une jeune fille de 19 ans qu’il côtoie depuis plusieurs étés à Marienbad. La jeune fille refuse ; Gœthe se lance alors dans l’écriture de l’Élégie de Marienbad, un long poème qu’il fera paraître quelques années plus tard. Quand il tombe amoureux et confie à un ami commun le soin de porter sa demande, Johann Wolfgang von Goethe est un héros national, l’équivalent allemand de ce que sera, à la fin du siècle, Victor Hugo en France. Et c’est cet homme couvert de gloire et infiniment respecté qui demande en mariage une jeune fille de 19 ans. Interrogée plus tard, bien plus tard car elle mourut elle-même à 95 ans, Ulrike nia toujours avoir ressenti et montré, à l’égard du vieux poète, autre chose qu’une affection filiale ou grand-filiale. Et pourtant, il tomba amoureux d’elle ; et pourtant il demanda sa main. Cette chute en amour et cette demande sont extraordinaires. C’est cela que chante l’élégie : un homme de 74 ans, qui se semble à lui-même avoir tout vécu, n’avoir plus rien à découvrir, soudain renaît, redevient un enfant qui, au lieu de prétendre donner, demande ; qui abandonne son personnage, son statut de héros, son assurance, sa pose, pour renouer avec la vie : À son regard, comme au feu du soleil, Comme au vent printanier, à son haleine, La glace fond, de l’amour de soi-même , Qui résistait, aux longs hivers pareil. Et l’égoïsme, autant que l’intérêt, Lorsqu’elle vient, frissonne et disparaît. C’est cette fonte de l’indifférence accumulée par le temps et l’ennui que, sauf à être irrémédiablement endurci, chacun espère à chaque instant : cette irruption de l’amour qui tellement ébranle et bouleverse qu’elle met bas toutes nos défenses, tous nos replis, brise toutes les murailles que l’égoïsme avait élevées, anéantit toutes les certitudes et précautions dans lesquelles nous nous étions engourdis, permettant au flux de la vie de reprendre son cours arrêté. C’est ce choc qui bouscule Goethe. Il est si violent qu’il pousse le poète à ce geste inimaginable et incongru : proposer le mariage à la très jeune Ulrike. Sans doute pourrait-on ne voir dans cette démarche que l’effet de la concupiscence d’un vieillard qui tente de profiter de son prestige pour se procurer de la chair douce et fraîche. Mais sans doute doit-on y lire plutôt l’expression d’une extrême et désarmante candeur : habité et véritablement régénéré par sa passion, le Goethe amoureux est redevenu un jeune cœur battant et c’est cet être neuf, lavé de tout qui, plein d’espoir, se jette dans le vide et présente sa demande, bravant le ridicule et passant outre les convenances les plus établies. Ulrike, on le sait, refusa. Quelle peine ce dut être ! Et maintenant ton coeur se clôt. Il semble Qu’il ne se soit jamais ouvert et n’ait goûté Jamais les tendres heures qui ressemblent Près d’Elle, aux cieux brillants et constellés. Et l’atmosphère est lourde et le souci, Le repentir et le chagrin l’ont envahi. Mais il reste de ce moment, de ce délire, le souvenir d’avoir osé, cette quintessence de la vie (comme on dit dans Walter Mitty) que Goethe appelle la ferveur. Le désir d’être aimé s’était éteint, Évanoui, comme la faculté d’aimer, Lorsque le goût d’espérer me revint Et les projets joyeux et décidés. Amour ! Si tu nous donnes la ferveur, Heureux ceux qui ont connu cette ferveur, ce flux jaillissant qui rafraîchit et purifie l’être, même le comte Muffat, comme l’eau d’une fontaine, comme un nouveau baptême. Le texte lu est la très belle traduction que Jean Tardieu a réalisée de l’Elégie de Marienbad. Elle est publiée dans la collection Poésie de Gallimard. La musique qui accompagne est Meeting again, de Max Richter, tiré de l’album Three worlds: music from Woolf works. Cet article Elégie de Marienbad est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  35. 130

    La pureté, inversion maligne de l’innocence

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/aulnes.mp3Le Roi des Aulnes, de Michel Tournier (qui tire son nom du poème éponyme de Goethe) raconte, à travers la figure d’Abel Tiffauges, la prise de conscience et l’acceptation de l’inversion, cette propension de certaines choses à vibrer, à vaciller, à se retourner, révélant ainsi qu’en leur sein se niche leur contraire, qualité oxymorique qui attire les hommes comme la lumière du jour les papillons de nuit.Abel Tiffauges, ce géant inquiétant, aime comme un ogre la chair fraîche des enfants. Il se repait de leur présence, de leur vue, de leur odeur, de la douceur de leur peau. Amour charnel, Ô combien ! mais qui pourtant, s’il la frôle, ne paraît pas relever de la pédophilie:« Il ne me sied pas de nouer des relations individuelles avec tel ou tel enfant. Ces relations, quelles seraient-elles au demeurant ? Je pense qu’elles emprunteraient fatalement les voies faciles et toutes tracées soit de la paternité soit du sexe. Ma vocation est plus haute et plus générale. »Ce qui fait l’ogreur d’Abel, c’est, outre sa taille et son appétit de viande rouge, son avidité donjuanesque qui le pousse à vouloir tout attraper, de ses mains ou de son appareil photographique, à vouloir tout assimiler, à vouloir tout absorber, de peur que quelque substance ne lui échappe : « Tu n’es pas un amant, tu es un ogre« ; aime à lui dire Rachel, sa bonne amie qui le quitte peu de temps avant que le récit ne commence.Mais qu’est-ce qu’un ogre, vraiment, dans cette période de l’histoire européenne ? Il y a Abel Tiffauges ; il y a Eugène Weidmann, l’assassin aux yeux de velours, dernier guillotiné public à l’exécution duquel une voisine traîne Abel ; il y a cette foule hystérique qui réclame le sang dans l’aube versaillaise ; il y a Göring, l’ogre de Rominten, qui pille et tue et tue et pille ; et puis, dans la napola de Kaltenborn, il y a, derrière l’ogre Tiffauges monté sur Barbe-Bleue, le vrai ogre qui, tel le Minotaure, attend jour après jour son tribut de chair à canon.Dans le monde sens dessus dessous qu’est la guerre, l’inadaptation d’Abel devient une force qui permet que se révèle et s’accomplisse, au coeur de l’ogre, son destin de Christophe, le porteur de Christ, qui sauve le monde en permettant que survive l’enfant-roi, cet Ephraïm, rescapé d’Auschwitz.C’est la dernière inversion, inversion bénigne, de ce livre qui en est comme le catalogue. Le passage lu en donne une définition et plusieurs illustrations : le culte des grands capitaines, la haine de l’amour incarné,  l’adoration de la pureté, cette « horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant […] dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer.« .Et le Roi des Aulnes, celui de Goethe, là-dedans ? Je ne sais pas. Son image plane sur le livre et lui insuffle une partie de son mystère et de son caractère maléfique : il y a, dans l’esprit des hommes comme dans les sombres forêts, des créatures étranges qui nous remplissent d’angoisse.Et maintenant, le passage lu, qui reprend les mots du Journal d’Abel Tiffauges, à la date du 13 mai 1938 :« 13 mai 1938. l’inversion bénigne. Elle consiste à rétablir le sens des valeurs que l’inversion maligne a précédemment retourné. Satan, maître du monde, aidé par ses cohortes de gouvernants, magistrats, prélats, généraux et policiers présente un miroir à la face de Dieu. Et par son opération, la droite devient gauche, la gauche devient droite, le bien est appelé mal et le mal est appelé bien. Sa domination sur les villes se manifeste entre autres signes par les innombrables avenues, rues et places consacrées à des militaires de carrière, c’est-à-dire à des tueurs professionnels, bien entendu tous morts dans leur lit, parce qu’il n’y a rien de satanique sans une couche de grotesque qui est comme la griffe du Prince des ténèbres; Même le nom hideux de Bugeaud, l’un des plus abominables bouchers du siècle dernier, déshonore des rues dans plusieurs villes de France. La guerre, mal absolu, est fatalement l’objet d’un culte satanique. C’est la messe noire célébrée au grand jour par Mammon, et les idoles barbouillées de sang devant lesquelles on fait agenouiller les foules mystifiées s’appellent : Patrie, Sacrifice, Héroïsme, Honneur. Le haut lieu de ce culte est l’hôtel des Invalides qui dresse sur Paris sa grosse bulle d’or gonflée par les émanations de la Charogne impériale et des quelques tueurs secondaires qui y pourrissent. Même le stupide massacre de 14-18 a ses rites, son autel fumant sous l’Arc de triomphe, ses thuriféraires, comme il a eu ses poètes, Maurice Barrès et Charles Péguy qui mirent tout leur talent et toute leur influence au service de l’hystérie collective de 1914, et qui méritent d’être élevés à la dignité de Grands Equarisseurs de la jeunesse – avec bien d’autres, cela va de soi.Ce culte du mal, de la souffrance et de la mort s’accompagne logiquement de la haine implacable de la vie. L’amour – prôné in abstracto – est persécuté avec acharnement dès qu’il revêt une forme concrète, prend corps et s’appelle sexualité, érotisme. Cette fontaine de joie et de création, ce bien suprême, cette raison d’être de tout ce qui respire est poursuivi avec une hargne diabolique par toute la racaille bien-pensante, laïque et ecclésiastique.P.-S. L’une des inversions malignes les plus classiques et les plus meurtrières a donné naissance à l’idée de pureté. La pureté est l’inversion maligne de l’innocence. L’innocence est amour de l’être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l’alternative infernale pureté-impureté. De cette sainteté spontanée et comme native, Satan a fait une singerie qui lui ressemble et qui est tout l’inverse ; la pureté. La pureté est horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant. Un corps chimiquement pur a subi un traitement barbare pour parvenir à cet état absolument contre nature. L’homme chevauché par le démon de la pureté sème la ruine et la mort autour de lui. Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, nombreuses sont les variations sur ce thème atroce, mais toutes débouchent avec monotonie sur des crimes sans nombre dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer. »La photographie du feu a été prise dans le Morbihan, non loin d’Arzon.La musique de fond, mon nouveau jingle, est Meeting again, de Max Richter, tiré de l’album Three worlds : music from Woolf works.Cet article La pureté, inversion maligne de l’innocence est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  36. 129

    Ayn Rand : La grève (Atlas shrugged)

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/greve.mp3 Si l’on met à part les 70 pages, statiques et un peu indigestes, du manifeste radiophonique de John Galt, La grève (Atlas shrugged) d’Ayn Rand, est un roman passionnant, l’extraordinaire portrait d’une Amérique dystopique et bien-pensante qui, a force de pseudo altruisme et de vraie hypocrisie, serait, dans les années cinquante, entrée en décadence. Et l’on suit, sur plus de 1300 pages, les efforts de Dagny Taggart, femme d’affaires courageuse et héroïque, pour insuffler dynamisme et renouveau à cette société qui, rejetant l’argent, le profit, la compétition et l’innovation au profit d’une mauvaise conscience prétendument emplie de bienveillance, devient un marshmallow informe que les entrepreneurs, privés du fruit de leur travail et interdits d’entreprendre, décident de boycotter pour ne plus prêter main-forte au saccage. C’est une caricature, outrée et abusivement simplificatrice dans la description des problématiques, des choix et des solutions possibles, mais on ne peut qu’être fasciné par cette description rageuse, vitriolée, d’un pays qui, ayant renoncé par paresse et couardise à ses valeurs originelles de progrès et de conquête, s’engoncerait progressivement dans une sorte de socialo-molassonnerie et perdrait ainsi sa science, sa technologie, son industrie. C’est un livre puissant, intelligent et bien mené, qui développe une critique complète et cohérente de l’antilibéralisme, dépeint comme une idéologie destructrice, hypocrite, mortifère, malfaisante et peut-être même maléfique. Et cette description est, en dépit de ses faiblesses et outrances, d’autant plus fascinante et dérangeante qu’on peut, à chaque page, trouver trace, écho ou racine de comportements qui, 70 ans plus tard (le livre date de 1957) sont tellement passés dans les mœurs et les pratiques communes qu’on ne les remarque plus. Et au fond de tout cela, une ode joyeuse à la vie, à l’amour, à l’audace, à la femme, à l’homme, à la création et au génie humains, et une critique tout aussi radicale du bouddhisme, du christianisme, de la notion de pêché originel, de tous les mysticismes et de toutes les constructions mentales et idéologiques qui, sous couvert d’altruisme et de défense des faibles, s’attaquent finalement à l’humanité de l’homme. Le monde et l’idéologie d’Ayn Rand, son humanisme et son athéisme radicaux, sont exactement contraires à ceux de Franck Capra et il y a d’ailleurs, dans La grève, un chapitre qui a probablement été conçu par la scénariste qu’était Ayn Rand comme l’exact symétrique du Shangri-La de Horizons perdus, tout comme la superbe héroïne du livre, Dagny Taggart, est, dans son énergie et son tempérament, l’exact contraire de la modération et de l’altruisme chers aux personnages de films de Franck Capra. Ce que dénonce Ayn Rand, c’est la perversité d’une idéologie qui, en prétendant faire de l’altruisme la valeur suprême, en prétendant donner à chacun selon ses besoins et non selon ses mérites, casse les ressorts intimes de l’action, ce qui non seulement rend impossible l’atteinte des objectifs mais génère une pensée malfaisante parce imbibée de mauvaise foi et générant de la mauvaise conscience. Alors, bien sûr, le discours d’Ayn Rand est-il un hymne débridé à l’argent, au dollar et à la recherche égoïste du profit ; bien sûr sa philosophie est-elle scandaleusement industrialiste, productiviste et totalement déconnectée de nos préoccupations écologiques et planétaires ; bien sûr, est elle l’auteure favorite de Donald Trump, l’héroïne des Libertariens, et probablement l’égérie des Qanons ; il n’empêche : La grève est un monument qui permet de jeter un regard neuf et acéré sur nos travers les plus intimes. Et maintenant, l’extrait lu, dans une traduction, due à Pierre-Louis Boitel, différente de celle que je lis et qu’on doit à Sophie Bastide-Foltz. « La pensée est la vertu première de l’homme, de laquelle toutes les autres découlent. Et son vice premier, la source de tous ses maux, est cet acte inqualifiable que vous pratiquez tous en refusant obstinément de l’admettre: la fuite, la suspension intentionnelle de la conscience, le refus de penser – non l’aveuglement, mais le refus de voir; non l’ignorance, mais le refus de savoir. C’est l’acte de ne pas concentrer votre esprit, de le noyer dans un brouillard intellectuel, afin de n’avoir pas à endosser la responsabilité de juger, et cet acte repose ultimement sur cette prémisse inavouable: que les choses cesseront d’exister si vous refusez de les identifier, que « A » ne sera pas « A » tant que vous ne l’aurez pas admis. « Ne pas penser est un acte nihiliste, un désir de nier l’existence, une tentative d’anéantissement de la réalité. Mais l’existence existe; la réalité est inébranlable, c’est elle qui détruit ceux qui la rejettent. En refusant de dire « Cela est », vous refusez de dire « Je suis ». En suspendant votre jugement, vous reniez votre personne. Quand un homme déclare : « Qui suis-je pour savoir? », il déclare : « Qui suis-je pour vivre? » « Voilà votre premier choix moral, à chaque instant et en toute circonstance : la pensée ou la non pensée, l’existence ou la non-existence, A ou non A, la réalité ou le néant. « La tendance rationnelle d’un homme place la vie à l’origine de toute action. Sa tendance irrationnelle y place la mort. « Vous dîtes sottement que la morale est relative au contexte social et que l’homme pourrait s’en passer sur une île déserte – alors que c’est précisément sur une île déserte qu’il en aurait le plus besoin. Laissez-le claironner, votre Robinson, quand il n’y a pas de dupe à exploiter, qu’un rocher peut servir de maison et un tas de sable de vêtements, que la nourriture va lui tomber toute cuite dans le bec, qu’il pourra moissonner demain en consommant son stock de semences aujourd’hui ; la réalité aura vite fait de le dresser, comme il le mérite. La réalité lui montrera que la vie est une valeur à conquérir et que la pensée est nécessaire à cette conquête. « Si j’utilisais votre langage, je dirais qu’il n’y a qu’un commandement moral: « Tu penseras ». Mais un « commandement moral » est une contradiction dans les termes. Est moral ce qui est choisi, non ce qui est imposé ; ce qui est compris, non ce qui est aveuglément exécuté. Est moral ce qui est rationnel, et la raison ne reçoit pas d’ordres. « La morale dont je vous parle, celle qui se fonde sur la raison, se résume à un seul axiome : l’existence existe ; et à un seul choix: la vie. Tout le reste en découle. Pour vivre, l’homme doit tenir trois valeurs en haute estime : la raison, l’intentionnalité et l’estime de soi. La raison, comme son seul moyen de connaissance ; l’intentionnalité, comme son choix en faveur du bonheur que ce moyen doit lui permettre d’atteindre ; l’estime de soi, comme la certitude inébranlable que son esprit est capable de penser et qu’il est digne d’être heureux, ce qui signifie : digne de vivre. Ces trois valeurs sont la base de toutes les vertus humaines, qui sont elles-mêmes liées à l’existence et à la conscience. Ces vertus sont la rationalité, l’indépendance, l’intégrité, l’honnêteté, la justice, la productivité et la fierté. « La rationalité est la reconnaissance du fait que l’existence existe, que rien ne peut modifier la réalité et que rien ne doit supplanter l’acte de la percevoir, c’est-à-dire l’acte de penser ; que la raison est notre seul juge des valeurs et notre seul guide d’action ; que la raison est un absolu qui n’admet pas de compromis ; que la moindre concession à l’irrationnel détruit la conscience en la détournant de la perception des faits de la réalité au profit de leur falsification ; que la foi, loin d’être un raccourci vers la connaissance, n’est qu’un court-circuit qui détruit l’esprit, que l’acceptation d’une allégation mystique est un désir d’annihilation de l’existence qui concrètement, dévaste la conscience. « L’indépendance est la reconnaissance du fait que vous êtes responsables de votre jugement et que rien ne peut vous y soustraire ; que personne ne peut penser à votre place, de même que personne ne peut vivre à votre place ; que le plus destructeur, le plus méprisable abaissement est d’accepter de subordonner votre esprit à celui d’un autre, de reconnaître son autorité sur votre cerveau, de considérer ses assertions comme des faits, ses affirmations comme des vérités, ses ordres comme des intermédiaires entre votre conscience et votre existence. « L’intégrité est la reconnaissance du fait que vous ne pouvez nier votre conscience, de même que l’honnêteté est la reconnaissance du fait que vous ne pouvez nier l’existence : que l’homme est une entité indivisible de matière et de conscience, et qu’on ne peut opérer aucune séparation entre son corps et son esprit, entre son action et sa pensée, entre sa vie et ses convictions ; que, tel un juge incorruptible, il ne peut sacrifier ses convictions aux désirs d’autrui, quand bien même l’humanité entière l’en supplierait ou le menacerait ; que le courage et l’assurance sont des nécessités pratiques, le courage étant la façon concrète de vivre une existence véridique, de vivre dans la vérité, et l’assurance la façon concrète d’être véridique vis-à-vis de sa propre conscience. « L’honnêteté est la reconnaissance du fait que l’irréel est irréel et qu’il ne peut avoir aucune valeur, que ni l’amour, ni la gloire, ni l’argent ne sont des valeurs s’ils sont obtenus frauduleusement ; que toute tentative d’obtenir une valeur en abusant l’esprit des autres revient à placer vos dupes dans une position plus élevée que celle qu’ils méritent, à encourager leur aveuglement, leur refus de penser et leur fuite devant la réalité, et à faire de leur intelligence, leur rationalité et leur perception, des ennemis à fuir et à redouter ; que vous devez refuser de vivre dans la dépendance, surtout quand il s’agit de dépendre de la bêtise d’autrui, ou comme un idiot qui cherche à prospérer en faisant l’idiot ; l’honnêteté n’est pas un devoir social, ni un sacrifice au bénéfice d’autrui, mais la plus profondément égoïste des vertus que l’homme puisse pratiquer : son refus de renoncer à la réalité de sa propre existence au profit de la conscience égarée des autres. « La justice est la reconnaissance du fait que vous ne pouvez tricher avec la nature humaine, de même que vous ne pouvez falsifier les lois de l’univers; que vous devez juger chaque homme aussi consciencieusement que vous jugeriez un objet inanimé, dans le même respect incorruptible de la vérité, par un processus d’identification et d’analyse strictement rationnels ; que chaque homme doit être jugé pour ce qu’il est et traité en conséquence; que, de même que vous achetez moins cher un morceau de fer rouillé qu’un lingot l’or, vous avez moins d’estime pour un bon à rien que pour un héros; que votre jugement moral est la monnaie avec laquelle vous rémunérez les hommes pour leurs vertus et leurs vices, et que ce paiement exige de vous la même conduite irréprochable que celle que vous adoptez lors de vos transactions financières; que vous devez tenir les vices des hommes pour méprisables, et admirer leurs vertus; que laisser d’autres soucis prendre le pas sur celui de la justice revient à dévaluer votre monnaie morale, corrompre le bien en faveur du mal, car une défaillance de la justice affaiblit toujours le bien et renforce toujours le mal ; que la banqueroute morale consiste à accepter que les hommes soient punis pour leurs vertus et récompensés pour leurs vices ; qu’enfin la disparition de la justice mène à l’effondrement, à la dépravation complète et à ce culte de la mort qu’est la consécration de la conscience à la destruction de l’existence. « La productivité est votre acceptation de la moralité, la reconnaissance du fait que vous choisissez de vivre; que le travail productif est le processus par lequel la conscience de l’homme entretient sa vie, un processus perpétuel et intentionnel d’acquisition de la connaissance et de transformation de la nature, de matérialisation des idées, d’imprégnation de ses propres valeurs dans le monde; que tout travail est créatif s’il est issu d’un esprit pensant et non de la répétition stupide d’une routine que d’autres lui ont enseigné ; qu’il vous appartient de choisir votre travail, dans un champ de possibilités aussi étendu que votre esprit même, car rien de plus ne vous est possible et rien de moins n’est digne d’un humain; que chercher à exercer des emplois qui dépassent vos capacités ferait de vous un automate stressé gaspillant son temps et son énergie ; de même que vous complaire dans un métier qui n’exige pas que vous donniez le meilleur de vous-même, serait freiner vos élans et vous fourvoyer tout autant : car ce serait oublier que votre travail est le processus par lequel vous réalisez vos valeurs, et que perdre l’ambition de réaliser vos valeur, c’est renoncer à vivre ; ce serait oublier que si votre corps est une machine, c’est à votre esprit de le guider, aussi loin qu’il le pourra, avec la réussite comme objectif ; qu’un homme sans but est une barque à la dérive prête à être broyée par le premier rocher venu, qu’un homme qui ne développe pas son esprit est une machine en panne vouée à la rouille, qu’un homme qui laisse autrui décider de son destin n’est qu’un déchet qu’on amène au tas d’ordures ; qu’un homme qui fait des autres son but est un auto-stoppeur sans destination qu’aucun conducteur ne devrait jamais prendre ; que votre travail est le but de votre vie et que vous devez écarter à l’instant tous ceux qui prétendent avoir des droits dessus, que chaque valeur que vous pouvez trouver ailleurs que dans votre travail, amour ou admiration, ne doit être partagée qu’avec ceux que vous choisissez, et qui poursuivent les mêmes buts que vous en toute indépendance. « La fierté est la reconnaissance du fait que vous êtes vous-même votre plus haute valeur et que, comme toutes les valeurs de l’homme, celle-ci doit être méritée, que la construction de votre propre personnalité est la condition préalable à toute réussite ; que votre caractère, vos actes, vos désirs, vos émotions émanent de votre esprit ; que, de même que l’homme doit produire les biens matériels nécessaires à sa vie, il doit acquérir les traits de caractère qui donnent de la valeur à cette vie ; que, de même que l’homme est un autodidacte dans le domaine matériel, il est un autodidacte dans le domaine spirituel ; que vivre exige une certaine estime de soi, mais que l’homme, qui n’a pas de valeurs innées, n’a pas non plus de fierté innée : il doit la construire en façonnant son âme à l’image de son idéal moral, celle de l’Homme avec un grand “H”, cet être rationnel qu’il est fait pour devenir, s’il le veut ; que la condition nécessaire à l’estime de soi est cet amour-propre rayonnant d’une âme qui désire ce qu’il y a de meilleur dans tous les domaines, matériels ou intellectuels, une âme qui aspire par dessus tout à sa propre perfection morale, ne plaçant rien au dessus d’elle ; et que la preuve de votre estime de vous-mêmes est votre répugnance et votre révolte contre le rôle d’animal sacrificiel, contre l’odieuse impertinence de tout credo qui propose d’immoler cette valeur irremplaçable qu’est votre conscience et cet incomparable trésor qu’est votre existence en faveur de la fuite aveugle et de la pourriture intellectuelle qu’on vous propose à la place. » En illustration, le mécanisme, un peu rouillé mais beau, d’une pompe près de la pyramide de Couhard, à Autun. 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  37. 128

    Le Paradou

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/Mouret.mp3Ce sont les Talas, les animateurs de l’aumônerie catholique de Normale Sup, qui ont vendu la mèche :  la vraie faute de l’abbé Mouret, ça n’est pas d’avoir aimé Albine, c’est de l’avoir abandonnée dans son désespoir.Mais dans cet autre récit de la Chute qu’est La faute de l’abbé Mouret, d’Emile Zola, tout est cependant plus compliqué. Pas plus que le roman ne s’épuise dans le récit de la faute de Serge, le monde ne se résume à l’opposition entre la blancheur d’Albine et la noirceur de Frère Archangias.  Chacun des personnages du roman, y compris les personnages secondaires : la Teuse, le docteur Pascal, Désirée, Jeanbernat, luit de couleurs variées, et il en va de même des lieux : l’église,  la basse-cour,  le Paradou : où est l’enfer ? Où est le paradis ?Archangias, le frère Archangias, sorte de Raspoutine crasseux, a vraiment tout de Lucifer, l’archange déchu : rongé par la jalousie et la concupiscence, il les exhale en obsession du péché, en haine de la femme, qu’il projette sur le monde. Il se nourrit et crée en partie le mal qu’il prétend combattre. Mais il n’est pas que cela : aux rêveries mièvres et éthérées de l’abbé, il oppose sa solidité, son sens des réalités et, d’une certaine façon, son humanité. Il a les pieds sur terre, lui.Désirée, la sœur de Serge, est charmante dans sa simplicité et son innocence, son intimité avec les animaux de basse-cour. Mais quelle froideur dans sa façon de les tuer comme s’ils n’étaient rien !La Teuse est bien désagréable, avec ses airs bougons et ses cris continuels. Elle est pourtant le personnage le plus humain, le plus compréhensif.Albine est une sorte de fée. Elle est la joie, la nature, la vie faites femme. Mais elle est également sorcière en ceci qu’elle est celle qui retient Serge en son jardin, loin des hommes et de l’humanité, de son église.Serge, l’abbé Mouret, est un enfant, infantilisé, démasculinisé, déshumanisé par le Séminaire, incapable de se diriger seul. Il grandit mais reste enfant et sans ancrage : Albine mourra de ce que, incertain de tout, il aura préféré suivre la règle plutôt que sa conscience et son devoir.Le Paradou, c’est le regard qu’on y jette. Dans les yeux amoureux, c’est le jardin d’Eden, une source inépuisable de vie et de beauté ; dans ceux chargés de remord et de mauvaise conscience, c’est une jungle qui étouffe, le lieu de la perdition.La Chute advient quand Albine et Serge réalisent que le mur du Paradou est brisé, ce qui permet à la fois qu’Archangias y pénètre et les découvre, et que Serge aperçoive, dans la brèche, le monde dont il avait oublié jusqu’à l’existence. La Chute, ce n’est pas de cueillir le fruit défendu ; c’est la mauvaise conscience qu’on en a.“Faut-il que nous soyons corrompus de façon répugnante, pour avoir cru, pendant des millénaires, que chutent les Anges par amour des filles belles », remarquait justement Michel Serres. Le passage lu, extrait du chapitre IX de la troisième partie, raconte les affres dans lesquelles se débat Serge, alors revenu du Paradou, dans les heures qui suivent la visite d’Albine, qu’il n’a pas suivie.— Je l’aime, je l’aime! cria-t-il tout haut, d’une voix éperdue, qui emplit l’église.Il la voyait encore là. Elle lui tendait les bras, elle était désirable, à lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur sa gorge, sans respect pour l’église; il lui prenait les membres, il la possédait sous une pluie de baisers. C’était devant elle qu’il se mettait à genoux, implorant sa miséricorde, lui demandant pardon de ses brutalités. Il expliquait qu’à certaines heures, il y avait en lui une voix qui n’était pas la sienne. Est-ce que jamais il l’aurait maltraitée! La voix étrangère seule avait parlé. Ce ne pouvait être lui, qui n’aurait pas, sans un frisson, touché à un de ses cheveux. Et il l’avait chassée, l’église était bien vide! Où devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les chemins étaient des lacs de boue. Il se l’imaginait battue par l’averse, chancelant le long des fossés, avec des jupes trempées, collées à sa peau. Non, non, ce n’était pas lui, c’était l’autre, la voix jalouse, qui avait eu cette cruauté de vouloir la mort de son amour.— O Jésus! cria-t-il plus désespérément, soyez bon, rendez-la-moi.Mais Jésus n’était plus là… Alors l’abbé Mouret, s’éveillant comme en sursaut, devint horriblement pâle. Il comprenait. Il n’avait pas su garder Jésus. Il perdait son ami, il restait sans défense contre le mal. Au lieu de cette clarté intérieure, dont il était tout éclairé, et dans laquelle il avait reçu son Dieu, il ne trouvait plus en lui que des ténèbres, une fumée mauvaise, qui exaspérait sa chair. Jésus, en se retirant, avait emporté la grâce. Lui, si fort depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d’un coup misérable, abandonné, d’une faiblesse d’enfant. Et quelle atroce chute, quelle immense amertume! Avoir lutté héroïquement, être resté debout invincible, implacable, pendant que la tentation était là, vivante, avec sa taille ronde, ses épaules superbes, son odeur de femme passionnée; puis, succomber honteusement, haleter d’un désir abominable, lorsque la tentation s’éloignait, ne laissant derrière elle qu’un frisson de jupe, un parfum envolé de nuque blonde! Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante, elle envahissait l’église.— Jésus! Jésus! cria une dernière fois le prêtre, revenez, rentrez en moi, parlez-moi encore!Jésus restait sourd. Un instant, l’abbé Mouret implora le ciel de ses bras éperdument levés. Ses épaules craquaient de l’élan extraordinaire de ses supplications. Et bientôt ses mains retombèrent, découragées. Il y avait au ciel un de ces silences sans espoir que les dévots connaissent. Alors, il s’assit de nouveau sur la marche de l’autel, écrasé, le visage terreux, se serrant les flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se rapetissait sous la dent de la tentation.— Mon Dieu! vous m’abandonnez, murmura-t-il. Que votre volonté soit faite!Et il ne prononça plus une parole, soufflant fortement, pareil à une bête traquée, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute, il était ainsi le jouet des caprices de la grâce. Elle se refusait aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprévue, charmante, lorsqu’il n’espérait plus la posséder avant des années. Les premières fois, il s’était révolté, parlant en amant trahi, exigeant le retour immédiat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait si fort. Puis, après des crises stériles de colère, il avait compris que l’humilité le meurtrissait moins et pouvait seule l’aider à supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des journées, il s’humiliait, dans l’attente d’un soulagement qui ne venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu, s’anéantir devant lui, répéter jusqu’à satiété les prières les plus efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, échappée, se soulevait de désir; les prières, s’embarrassant sur ses lèvres, s’achevaient en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, où les armés de la foi tombaient, une à une, de ses mains défaillantes, où il n’était plus qu’une chose inerte aux griffes des passions, où il assistait, épouvanté, à sa propre ignominie, sans avoir le courage de lever le petit doigt pour chasser le péché. Telle était sa vie maintenant. Il connaissait toutes les attaques du péché. Pas un jour ne passait sans qu’il fût éprouvé. Le péché prenait mille formes, entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face à la gorge, lui sautait traîtreusement sur les épaules, le torturait jusque dans ses os. Toujours, la faute était là, la nudité d’Albine, éclatante comme un soleil, éclairant les verdures du Paradou. Il ne cessa de la voir qu’aux rares instants où la grâce voulait bien lui fermer les paupières de ses caresses fraîches. Et il cachait son mal ainsi qu’un mal honteux. Il s’enfermait dans ces silences blêmes, qu’on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytère de son martyre et de sa résignation, exaspérant la Teuse, qui, derrière lui, montrait le poing au ciel.Cette fois, il était seul, il pouvait agoniser sans honte. Le péché venait de l’abattre d’un tel coup, qu’il n’avait pas la force de quitter la marche de l’autel, où il était tombé. Il continuait à y haleter d’un souffle fort, brûlé par l’angoisse, ne trouvant pas une larme. Et il pensait à sa vie sereine d’autrefois. Ah! quelle paix, quelle confiance, lors de son arrivée aux Artaud! Le salut lui semblait une belle route. Il riait, à cette époque, quand on parlait de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connaître, sans le craindre, avec la certitude de le décourager. Il était un prêtre parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par la main, ainsi qu’un petit enfant. Maintenant, toute cette puérilité était morte. Dieu le visitait le matin, et aussitôt il l’éprouvait. La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l’âge, avec la faute, il entrait dans le combat éternel. Etait-ce donc que Dieu l’aimait davantage, à cette heure? Les grands saints ont tous laissé des lambeaux de leurs corps aux épines de la voie douloureuse. Il tâchait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque déchirement de sa chair, à chaque craquement de ses os, il se promettait des récompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le frapperait assez. Il allait jusqu’à mépriser son ancienne sérénité, sa facile ferveur, qui l’agenouillait dans un ravissement de fille, sans qu’il sentit même la meurtrissure du sol à ses genoux. Il s’ingéniait à trouver une volupté au fond de la souffrance, à s’y coucher, à s’y endormir. Mais, pendant qu’il bénissait Dieu, ses dents claquaient avec plus d’épouvante, la voix de son sang révolté lui criait que tout cela était un mensonge, que la seule joie désirable était de s’allonger aux bras d’Albine, derrière une haie en fleurs du Paradou.Cependant, il avait quitté Marie pour Jésus, sacrifiant son coeur, afin de vaincre sa chair, rêvant de mettre de la virilité dans sa foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s’agenouiller devant elle, sans baisser les yeux, de peur d’apercevoir le bord de ses jupes. Puis, il l’accusait de s’être faite trop douce pour lui, autrefois; elle l’avait si longtemps gardé entre les plis de sa robe, qu’il s’était laissé glisser de ses bras dans ceux de la créature, en ne s’apercevant même pas qu’il changeait de tendresse. Et il se rappelait les brutalités de Frère Archangias, son refus d’adorer Marie, le regard méfiant dont il semblait la surveiller. Lui, désespérait de se hausser jamais à cette rudesse; il la délaissait simplement, cachait ses images, désertait son autel. Mais elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoué, toujours présente. Le péché, par un sacrilège dont l’horreur l’anéantissait, se servait d’elle pour le tenter. Lorsqu’il l’invoquait encore, à certaines heures d’attendrissement invincible, c’était Albine qui se présentait, dans le voile blanc, l’écharpe bleue nouée à la ceinture, avec des roses d’or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges, la Vierge au royal manteau d’or, la Vierge couronnée d’étoiles, la Vierge visitée par l’Ange de l’Annonciation, la Vierge paisible entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir d’Albine, les yeux souriants, ou la bouche délicate, ou la courbe molle des joues. Sa faute avait tué la virginité de Marie. Alors, d’un effort suprême, il chassait la femme de la religion, il se réfugiait dans Jésus, dont la douceur l’inquiétait même parfois. Il lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible, environné de tonnerres, ne se montrant que pour châtier le monde épouvanté. Il n’y avait plus de saints, plus d’anges, plus de mère de Dieu; il n’y avait que Dieu, un maître omnipotent, qui exigeait pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui écraser les reins, le tenir à sa merci dans l’espace et dans le temps, comme un atome coupable. N’être rien, être damné, rêver l’enfer, se débattre stérilement contre les monstres de la tentation, cela était bon. De Jésus, il ne prenait que la croix. Il avait cette folie de la croix, qui a usé tant de lèvres sur le crucifix. Il prenait la croix et il suivait Jésus. Il l’alourdissait, la rendait accablante, n’avait pas de plus grande joie que de succomber sous elle, de la porter à genoux, l’échine cassée. Il voyait en elle la force de l’âme, la joie de l’esprit, la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté. Tout se trouvait en elle, tout aboutissait à mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient sans cesse à ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et, lorsqu’il s’était attaché sur la croix, il avait la consolation sans bornes de l’amour de Dieu. Ce n’était plus Marie qu’il aimait d’une tendresse de fils, d’une passion d’amant. Il aimait, pour aimer, dans l’absolu de l’amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-même, au-dessus de tout, au fond d’un épanouissement de lumière. Il était ainsi qu’un flambeau qui se consume en clarté. La mort, quand il la souhaitait, n’était à ses yeux qu’un grand élan d’amour.L’illustration de tête est l’intérieur décati de l’église Saint-Brice de Champougny, découverte cet été, tandis que je me promenais dans le pays de Jeanne, du côté de Domrémy. On est ici en Lorraine, et non en Provence, mais j’imagine bien ainsi la pauvre église des Artaud, avec sa peinture écaillée et ses statues de stuc aux couleurs passées.PS : il faut, pour apprécier ce très beau livre, dépasser la lassitude qu’on peut éprouver à lire les très longues et très riches descriptions botanique du Paradou.Cet article Le Paradou est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  38. 127

    La servitude volontaire (ou l’optimisme de La Boétie)

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/boetie.mp3A la fin de son Discours sur la servitude volontaire, Etienne de La Boétie a l’intuition de ce que la servitude est non pas seulement acceptée, ni même désirée, du fait d’une ruse ou d’une subtilité machiavélique des puissants qui instilleraient ce faux désir en nous, mais qu’elle est consciemment voulue et construite par nous, pour servir nos propres intérêts. Nous n’aimons pas la servitude parce qu’on nous aurait fait croire que nous l’aimions, parce que des méchants nous auraient jeté un sort, mais plus simplement, beaucoup plus trivialement, parce que nous espérons bien tirer notre épingle du jeu et en avoir profit.Et encore pêche-t-il sans doute par optimisme, ne voyant pas que le tyran si facilement montré du doigt n’est le plus souvent au fond qu’une projection de nos propres désirs, une créature que, comme celles du Solaris, de Stanislas Lem, nous avons nous-mêmes fait surgir du néant, bâtie de nos propres fantasmes.Il existe des tyrans, il existe des chaînes, il existe de la cruauté. Mais le plus souvent, ce que nous désignons ainsi n’est que l’émanation de nous-même, une chose que nous nourrissons en nous et que nous désignons comme autre par abus de langage : cette société de consommation et de pillage, de dévastation et de salissure, elle ne descend pas du ciel ; nous la fomentons, nous la pérennisons par chacun de nos achats, par chacune de nos actions, par notre comportement quotidien. Ce  pouvoir de l’argent, que serait-il si nous n’aspirions nous-mêmes à en avoir plus et à l’utiliser ? Qui est Satan, sinon l’incarnation de notre propre avidité, de notre propre jalousie, de notre propre méchanceté ?  Dans Matrix, des machines dominent le monde et jettent sur les hommes un voile d’illusion grâce auquel elles les manipulent. Mais la réalité est tout le contraire : les dieux, les maîtres, les démons, ne sont pas les marionnettistes ; ils sont nos créatures, sorties tout entières de notre esprit et placées par nos soins sur le trône.C’est en cela que les choses sont difficiles. Il ne suffit pas, comme dans la vision matrixielle et complotiste du monde, de se débarrasser des méchants pour que le bien advienne. Les méchants ne sont qu’une projection ; c’est en nous que le mal vit et prospère.Réalisant cela, Etty Hillesum écrit le 23 septembre 1942 que rien ne pourra  être fait si l’on ne commence par soi-même, si l’on ne se corrige d’abord soi-même : Je ne vois pas d’autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu’il n’est déjà.Mais le peut-on vraiment ? Peut-on vraiment extirper de nous toutes ces émotions, toutes ces colères, tous ces sentiments ancrés au fond de notre humanité ? Peut-on vraiment ne plus être ces êtres déchirés, ces enfants nés de la Chute ?Je crois plutôt qu’il faut apprendre à faire avec. Et c’est un chemin difficile, car c’est un chemin sans chemin, seulement une attention qui ne demande rien aux autres et tout à soi : des devoirs, non des droits, comme disait Simone Weil.Et maintenant, le texte lu, dans la traduction de Charles Teste publiée par l’Université de Chacoutimi :J’arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les Hallebardes des gardes et l’établissement du guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent plutôt, je crois, par forme et pour épouvantail, qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent bien l’entrée des palais aux moins habiles, à ceux qui n’ont aucun moyen de nuire ; mais non aux audacieux et bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter que, parmi les empereurs romains il en est bien moins de ceux qui échappèrent au danger par le secours de leurs archers, qu’il y en eût de tués par leurs propres gardes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de gens à pied, en un mot ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais bien toujours (on aura quelque peine à le croire d’abord, quoique ce soit exactement vrai) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui assujettissent tout le pays. Il en a toujours été ainsi que cinq à six ont eu l’oreille du tyran et s’y sont approchés d’eux-mêmes ou bien y ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les complaisants de ses sales voluptés et les co-partageants de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef, qu’il devient, envers la société, méchant, non seulement de ses propres méchancetés mais, encore des leurs. Ces six, en tiennent sous leur dépendance six mille qu’ils élèvent en dignité, auxquels ils font donner, ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers publics, afin qu’ils favorisent leur avarice ou leur cruauté, qu’ils les entretiennent ou les exécutent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal, qu’ils ne puisent se maintenir que par leur propre tutelle, ni d’exempter des lois et de leurs peines que par leur protection. Grande est la série de ceux qui viennent après ceux-là. Et qui voudra en suivre la trace verra que non pas six mille, mais cent mille, des millions tiennent au tyran par cette filière et forment entre eux une chaîne non interrompue qui remonte jusqu’à lui. Comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une pareille chaîne, d’amener à lui tous les Dieux. De là venait l’accroissement du pouvoir du sénat sous Jules César ; l’établissement de nouvelles fonctions, l’élection à des offices, non certes et à bien prendre, pour réorganiser la justice, mais bien pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et parts de gains que l’on fait avec les tyrans, on arrive à ce point qu’enfin il se trouve presque un aussi grand nombre de ceux auxquels la tyrannie est profitable, que de ceux auxquels la liberté serait utile. C’est ainsi qu’au dire des médecins, bien qu’en notre corps rien ne paraisse gâté, dès qu’en un seul endroit quelque tumeur se manifeste, toutes les humeurs se portent vers cette partie véreuse : pareillement, dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins perdus de réputation, qui ne peuvent faire mal ni bien dans un pays, mais ceux qui sont possédés d’une ardente ambition et d’une notable avarice se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux. Ainsi sont les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns découvrent le pays, les autres pourchassent les voyageurs ; les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres dépouillent ; et bien qu’il y ait entre eux des rangs et des prééminences et que les uns ne soient que les valets et les autres les chefs de la bande, à la fin il n’y en a pas un qui ne profite, si non du principal butin, du moins du résultat de la fouille. Ne dit-on pas que non seulement les pirates Ciliciens se rassemblèrent en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux le grand Pompée ; mais qu’en outre ils attirèrent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités dans les havres desquelles revenant de leurs courses, il se mettaient en sûreté, donnant en échange à ces villes une portion des pillages qu’elles avaient recélés.C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux desquels il devrait se garder, s’ils n’étaient avilis : mais, comme on l’a fort bien dit pour fendre le bois, il se fait des coins de bois même. Tels sont ses archers, ses gardes, ses hallebardiers.La photo est celle d’une chaîne brisée qu’on peut voir sur la place du Panthéon, à Paris.Cet article La servitude volontaire (ou l’optimisme de La Boétie) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  39. 126

    Jeanne

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/jeannedarc.mp3 Il y a, dans toutes ou presque les églises de France, des statues de plâtre de Jeanne d’Arc. Des reproductions par centaines des quelques dizaines de modèles créés au début du XXème siècle, entre la béatification de 1909 et la canonisation de 1920. Créées de part et d’autre de la Grande guerre, ce sont des Jeanne martiales et souvent belliqueuses. Et si, église oblige, elles ne versent pas dans l’érotisme qui accompagne souvent la figure de Jeanne, elles jouent assez largement de l’attrait trouble que suscite ce personnage de femme-soldat, femme-enfant, fille-garçon, féminité incarnée dans un corps androgyne qu’entourent mille symboles phalliques, à commencer par sa si longue épée et le nom équivoque de son accusateur, le bien nommé évêque Cauchon. Dans ce paysage, la Jeanne de Charles Péguy, la première Jeanne, celle de 1897, tranche par ses doutes, ses hésitations, son souhait de mettre fin à la guerre, et son désespoir de n’y arriver pas. Cette Jeanne-là – que représente bien la statue qu’on trouve dans la cathédrale de Strasbourg – n’a rien de martial, rien d’assuré, rien de puissant, si ce n’est en tant qu’instrument divin. Elle est une révolte éperdue contre l’injustice du monde, sa violence, sa souffrance, son irrédemption qui demeure quinze siècles après la Crucifixion. Face à l’acceptation disciplinée et ecclésiale du Mal que représente Madame Gervaise, face à la sagesse, à la générosité, à la simplicité humaines que symbolise le personnage de Hauviette, Jeanne est une Antigone qui ne se plie à aucune règle, qui n’accepte aucune attente, l’incarnation d’une autre sagesse, d’une autre générosité, d’une autre simplicité, héritées de l’appel divin. Jeanne n’accepte pas. Elle n’accepte pas que le salut soit incomplet, que la prière soit vaine, que le mal règne et prospère : Vous avez pour le mieux fait la souffrance infâme, Éternelle à manger les douloureux damnés, Et fait la vie humaine et la vie éternelle, Et fait la mort humaine et la mort éternelle, Et vous avez raison dans la vie et la mort, Sur la terre à jamais et dans l’éternité. Pourtant, mon Dieu, quand je pense qu’il y a des âmes qui se damnent ; quand je pense qu’il y avait des âmes qui n’étaient pas encore damnées au moment où j’ai commencé à vous dire cette prière et qui sont damnées à présent pour la mort éternelle ; quand je pense qu’à présent que je vous parle toutes mes paroles vous trouvent occupé à damner des âmes, pardonnez-moi, mon Dieu, si je dis un blasphème ; quand je pense à cela, je ne peux plus prier. Les paroles de ma prière me paraissent ensanglantées du sang maudit, et mon âme s’affole à penser aux damnés ; à penser aux damnés mon âme se révolte. Forte de cette seule colère, de cette seule passion, de cette seule foi, Jeanne va réaliser l’impossible et l’impensable : celle qui gardait les moutons va rejoindre le dauphin, devenir capitaine, faire sacrer le roi de France, reprendre le combat, insuffler l’espoir, tirant sa force immense de son immense faiblesse. Mais arrivée au bout du chemin et à l’heure de mourir, elle est saisie d’un vertige et d’un doute : elle qui voulait tuer la guerre l’a faite ; elle qui voulait établir la paix a semé la désolation ; elle qui voulait incarner la vérité a menti ; elle qui voulait incarner l’amour a mésaimé. Et voici que Jeanne comprend soudain que les reproches qu’elle adressait à Dieu, elle peut à elle-même les adresser, parce que quelque chose a irrépressiblement mal tourné et que, dans l’action, quelque chose s’est cassé. Là est l’éclat de la beauté de Jeanne. Non dans l’assurance et dans la certitude mais dans la foi mêlée de doute, dans la foi malgré le doute, dans cette deuxième vertu qui a nom espérance. Et maintenant, le texte de Péguy, tiré du deuxième acte de la première partie de Rouen : Oh ! j'irais dans l'enfer avec les morts damnés, Avec les condamnés et les abandonnés, Faut-il que je m'en aille avec les morts damnés ; Faut-il que je m'en aille aux batailles damnées, Avec mes soldats morts, morts et damnés par moi, Faut-il que je m'en aille aux batailles d'en bas ? Faut-il que je m'en aille à tout jamais en bas ? Faudra-t-il que je mène en la bataille en bas Tous ceux que j'ai tués, tous ceux que j'ai damnés, Tous ceux que j'ai menés aux batailles passées, Tous ceux que je menais en la bataille humaine ; Ceux qui tombèrent morts aux batailles de Beauce, Et tous ceux qui sont morts à la Loire oublieuse ; Tous ceux qui sont tombés aux batailles de plaine, Et tous ceux qui sont morts aux batailles d'assaut, Devant Paris, la ville, ou dans la Beauce plate ; Et ceux-là qui sont morts aux bords lointains de Loire, Tous ceux que je menais à la défaite humaine. En la bataille en bas plus déloyale et fausse Et gauche et plus brutale et plus lâche et plus sale Que la bataille humaine et la trahison d'homme ; Oh faut-il donc que j’aille en bataille à jamais ? Faudra-t-il qu’à jamais en bataille, à jamais En défaite je sois la meneuse damnée ? Faudra-t-il que je sois à tout jamais là-bas ; Morte et damnée avec les damnés et les morts. Faudra-t-il que je sois chef de guerre damnée, Damnée à batailler sans la grève et la cesse Et le sommeil dormi dans les bonnes maisons ; Que je fasse l’appel de mes soldats damnés, Chef de guerre damneuse et damnée avec eux, L’appel de mes soldats, des damnés mes soldats. Je ne dormirai plus jamais dans les maisons. Faudra-t-il que je sois prisonnière damnée, A tout jamais enclose en la geôle infernale, Gardée à tout jamais en la geôle infernale, Faudra-t-il que je sois menteuse et trahisseuse, Enseignée aux mensonges, aux gauches trahisons, Par le maître à mentir, par Judas le menteur, Par le damné suprême, Ô madame Gervaise, Par Judas le vendeur qui nous a tous vendus, Par Judas le menteur – et qu’il m’enseigne assez Pour que je réussisse à le duper lui-même ; Faut-il que j’en arrive à le duper lui-même ? Ô comme il me souvient de l’enfance passée, De l’enfance lointaine où j’ai tant mal aimé, Menteuse en mon enfance, ô menteuse déjà, Comme il me ressouvient de la lointaine enfance. Meuse endormeuse et douce et que j’ai mal aimée, Je ne te verrai plus t’en aller par chez nous, Ne reverrai jamais la vallée embaumée, Ô Meuse inépuisable, inaltérable et calme, Et qui ne peux aimer et que j’ai mésaimée. Me ressouvient le temps lointain de la lointaine enfance Ô maison de mon père où je filais la laine, Où les longs soirs d’hiver, assise au coin du feu, J’écoutais les chansons de la vieille Lorraine, Faut-il que je te dise un éternel adieu ? Passagère à présent à l’enfer éternel, Faut-il que je te dise un éternel adieu ? Me ressouvient aussi le temps de ma jeunesse, La jeunesse passée où j’ai fait ma partance, Menteuse en ma partance, oh ! menteuse toujours. Maison de pierre calme et que j’ai mal aimée, Où j’ai dû délaisser un jour la laine là, Laisser à tout jamais la tâche encommencée, Ô toi qui ne pouvais nous aimer, ô maison Qui ne pouvais aimer et que j’ai mésaimée, Jamais ne reverrai le foyer clair et jeune, Large ouvert aux chansons des fileuse de laine, Jamais ne parferai la tâche encommencée. Ô mon père, ô ma mère, ô vous que j’ai laissés, Vous m’avez pardonné ma partance menteuse, Mais le mensonge est là, qui n’est pas effacé, La tache du mensonge, ineffaçable et sale ; Et mon âme est tachée à jamais, et vous deux, Menteuse que j’étais vous m’avez mésaimée, Je vous ai mésaimés à cause du mensonge. Vous que j’ai délaissés, ô mon père, ô ma mère, Faut-il donc que je sois sans vous revoir jamais, Que dans l’enfer je sois sans savoir où vous êtes. Me ressouvient le temps de jeunesse passée. Le soir est descendu sur la bataille humaine, Les femmes de chez nous dorment dans les maisons, Le soir est descendu sur la souffrance humaine ; A présent il fait nuit pour le repose du monde, Les femmes d’Orléans dorment dans les maisons, Les soldats sont couchés pour le repos du monde, Les soldats sont couchés pour le repos des blés. Il fait nuit par le monde et sur toute souffrance, Mais moi je suis enclose en la prison mauvaise, En attendant la geôle infernale éternelle, Et je suis toute seule, enclose en la prison, Seule avec ceux-là… Seule sans un de ceux que j’avais avec moi, Seule sans une amie et sans un de tous ceux Que j’avais avec moi dans la souffrance humaine, Seule sans une amie et sans vous ô mes sœurs, Hier au soir encore je vous entendais là, J’écoutais comme avant la voix inoubliable, Et j’étais votre sœur ainsi qu’au temps passé ; J’étais la sœur humaine et vous les sœurs célestes, J’étais la sœur plus jeune et vous les deux aînées ; Mais depuis ce matin que j’ai connu l’enfer, Vous n’avez pas voulu venir me consoler : Faut-il que vous m’ayez délaissée à l’enfer ? Faut-il, mes grandes sœurs, que vous m’ayez laissée. Aurais-je commencé déjà l’enfer damné ? Que vous n’êtes pas là quand je suis douloureuse ; L’étrange enfer d’absence où vous n’êtes pas là, L’étrange enfer d’absence où vous n’êtes jamais ; Vous n’êtes jamais là dans l’absence de l’enfer, Et vous n’êtes pas là dans ma prison déjà, Et je n’ai pas reçu le corps de mon sauveur. Mon âme s’est lassée à vous supplier. Et depuis ce matin je n’ose pas faire ma prière au bon Dieu. Je vois bien qu’il faudra que je demeure seule, Sans vous avoir, mes sœurs, et sans avoir mon Dieu, Seule déjà, seule à jamais, sans avoir Dieu ; Que je demeure seule à cause du mensonge, Du mensonge par qui je vous ai mésaimées, Vous aussi… Du mensonge par qui mon amour même à Dieu N’était qu’une insulte à lui faire. Sur le bûcher de bois sera ma mort humaine, Et mon corps brûlera, que j’avais gardé sauf, La flamme embrasera mon corps pour la douleur ; La foule sera là par la place, anxieuse, Entassée à mieux voir s’embraser ma chair vive, Elle regardera ma chair s’embraser vive ; Les prêtres et la foule, entassés par la place, La foule se haussant, moqueuse et qui frissonne, Et les clercs chanteront les cantiques des morts ; Les cloches sonneront pour moi le glas des morts. Alors la flamme embrasera ma chair vivante, La flamme me mordra pour ma douleur humaine, Me mangera ma chair pour ma douleur humaine : Tel sera mon passage à la flamme infernale Et ma douleur avant la douleur éternelle, En la suprême, alors, des partances humaines ; Et dans mon pays on parlera longtemps de Jeanne la damneuse. Et quand sera le jour de la colère là, Quand siègera le roi, le roi des épouvantes, Quand le roi siègera pour l’effroi des vivants, Faudra-t-il qu’à nouveau devant ce tribunal Je sois menteuse et fausse à l’interrogatoire ? Oh je ne pourrai pas devant ce juge-là. Et je serai damnée à l’exil éternel, Et je fuirai honteuse, et douloureuse, et gauche, En l’exil infernal à jamais exilée. Alors commencera l’étrange exil sans plage, L’étrange exil d’absence où vous n’êtes pas là, La savoureuse absence, et dévorante, et lente Et folle à savourer, affolante et vivante… Je me sentirai folle à savourer l’absence Et vivante en folie et folle à tout jamais… La photo d’illustration (© Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons) représente la statue de Jeanne qui se trouve à la cathédrale de Strasbourg. Je n’ai jamais vu cette statue que je trouve très belle et où Jeanne exprime une immense lassitude. Sur le personnage de Jeanne et ses représentations fantasmatiques, on pourra lire : Un superbe article de Patrick Peccatte, Les figurations sensuelles et érotiques dans l’imagerie de Jeanne d’Arc, qui explore l’image du personnage de la Renaissance à la barbarellisation du XXè siècle Cécile Dunouhaud, Jeanne d’Arc, une héroïne au service des mangas Annabelle Marin, De Jeanne d’Arc aux combattantes kurdes, le fantasme de la femme guerrière Cet article Jeanne est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  40. 125

    « Ce que le courage du pêcheur doit au rocher battu par la mer »

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/nature.mp3 Dans La nature, qu’il publie en 1836, Ralph Waldo Emerson proclame la sympathie, les résonnances, les correspondances – le lien profond unissant l’homme à la nature, qui fait qu’il se retrouve en elle et qu’il se perçoit, en son plus intime, comme une partie d’elle. Le texte commence comme un poème, comme une ode à la jouissance d’être en communion avec la Création : « Dans les bois, nous revenons à la raison et à la foi. Là, je sens que rien ne peut m’arriver dans la vie, ni disgrâce, ni calamité (mes yeux m’étant laissés) que la nature ne puisse réparer. Debout sur le sol nu, la tête baignée par l’air joyeux et soulevée dans l’espace infini, tous nos petits égoïsmes s’évanouissent. Je deviens une pupille transparente ; je ne suis rien, je vois tout ; les courants de l’Être universel circulent à travers moi ; je suis une partie ou une parcelle de Dieu.«  À chaque instant, comme dans les Correspondances, de Charles Baudelaire, le monde nous fait signe, nous entoure et nous rassure de sa familiarité; nous sommes avec lui à tu et à toi : « Le plus grand plaisir que procurent les champs et les bois est la secrète relation qu’ils suggèrent entre l’homme et les végétaux. Je ne suis pas seul et inconnu. Ils me font signe, et moi de même. Le balancement des branches dans la tempête est nouveau pour moi et ancien. Cela me prend par surprise et pourtant ne m’est pas inconnu. » Cette perception de l’unité du monde, ce sentiment océanique dont parlaient Romain Rolland et Sigmund Freud, se traduit par l’amour de la beauté, d’une beauté qui ne peut être captée que par accident, dans un esprit d’insouciance, d’innocence : « Les prestiges du jour, la rosée du matin, l’arc-en-ciel, les montagnes, les vergers en fleurs, les étoiles, les clairs de lune, les reflets sur une eau calme et toutes choses semblables, si elles sont trop ardemment pourchassées, deviennent de simples spectacles et se jouent de nous par leur irréalité. Quittez votre maison pour aller voir la lune et ce n’est que clinquant ; elle n’aura pas l’agrément qu’elle offre lorsque sa lumière brille sur un voyage commandé par la nécessité. » Et d’un autre côté pourtant, c’est mêlée à l’humain que la beauté trouve son expression la plus haute, parce que – on croirait lire François Cheng – « la présence d’un élément plus spirituel est, à proprement parler, essentielle à la perfection de la beauté« , ou encore : « La beauté est la marque que Dieu appose sur la vertu. » La beauté du monde, qui est une expression de l’univers, qui est « le héraut de la bonté intérieur et éternel », est aussi un guide, une école : « Toutes les choses auxquelles nous avons affaire nous prêchent. » « On ne peut douter que ce sentiment moral qui parfume ainsi les airs, qui croît avec la plante et qui imprègne l’ensemble des eaux du monde, ne soit saisi par l’homme et ne s’absorbe profondément en son âme. L’influence morale de la nature sur chaque individu est cette profusion de vérités qu’elle illustre pour lui. Qui en dira jamais tout le prix ? Qui saura deviner ce que le courage du pêcheur doit au rocher battu par la mer, combien la paix intérieure de l’homme s’inspire du ciel azuré, dans les profondeurs immaculées duquel les vents pourchassent sans relâche les noirs troupeaux des nuées d’orage, le laissant sans ride ni tache, ou jusqu’à quel point nous avons emprunté notre industrie, notre prévoyance et nos affections à la contemplation des bêtes sauvages ? ». Nous ne sommes pas fils de la nature ; nous en sommes frères : « Le monde procède du même esprit que le corps de l’homme. C’est une incarnation de Dieu plus ancienne et inférieure, une projection de Dieu dans le non-conscient. Mais il diffère du corps en un point important. Il n’est pas, comme ce dernier, assujetti à la volonté humaine. Son ordre serein nous demeure inviolable. Par conséquent, il est pour nous le commentaire actuel de l’esprit divin. C’est un point fixe grâce auquel nous pouvons mesurer le chemin parcouru. ». Le chemin parcouru ! Il s’agit bien de cela ! c’est de la Chute, en fait, qu’il s’agit, de la ruine du Tao, et de notre incapacité croissante à nous sentir chez nous dans le monde : « A mesure que nous dégénérons, le contraste entre nous et notre demeure se fait plus évident. Nous sommes aussi extérieurs à la nature que nous sommes étrangers à Dieu. Nous ne comprenons pas le chant des oiseaux. Le renard et le daim s’enfuient à notre vue ; l’ours et le tigre nous mettent en pièces. » Ce divorce avec la nature est un divorce avec nous-mêmes : « La raison pour laquelle le monde manque d’unité et gît brisé et en morceaux, c’est que l’homme est séparé d’avec lui-même. Il ne peut pas étudier la nature tant qu’il ne satisfait pas à toutes les exigences de l’esprit. L’amour lui est tout aussi nécessaire que la faculté de percevoir. En fait, aucun de deux ne peut atteindre la perfection sans l’autre ». Le texte lu est extrait du chapitre 5 : Discipline. En voici la version originale : This ethical character so penetrates the bone and marrow of nature, as to seem the end for which it was made. Whatever private purpose is answered by any member or part, this is its public and universal function, and is never omitted. Nothing in nature is exhausted in its first use. When a thing has served an end to the uttermost, it is wholly new for an ulterior service. In God, every end is converted into a new means. Thus the use of commodity, regarded by itself, is mean and squalid. But it is to the mind an education in the doctrine of Use, namely, that a thing is good only so far as it serves; that a conspiring of parts and efforts to the production of an end, is essential to any being. The first and gross manifestation of this truth, is our inevitable and hated training in values and wants, in corn and meat. It has already been illustrated, that every natural process is a version of a moral sentence. The moral law lies at the centre of nature and radiates to the circumference. It is the pith and marrow of every substance, every relation, and every process. All things with which we deal, preach to us. What is a farm but a mute gospel? The chaff and the wheat, weeds and plants, blight, rain, insects, sun, — it is a sacred emblem from the first furrow of spring to the last stack which the snow of winter overtakes in the fields. But the sailor, the shepherd, the miner, the merchant, in their several resorts, have each an experience precisely parallel, and leading to the same conclusion: because all organizations are radically alike. Nor can it be doubted that this moral sentiment which thus scents the air, grows in the grain, and impregnates the waters of the world, is caught by man and sinks into his soul. The moral influence of nature upon every individual is that amount of truth which it illustrates to him. Who can estimate this? Who can guess how much firmness the sea-beaten rock has taught the fisherman? how much tranquillity has been reflected to man from the azure sky, over whose unspotted deeps the winds forevermore drive flocks of stormy clouds, and leave no wrinkle or stain? how much industry and providence and affection we have caught from the pantomime of brutes? What a searching preacher of self-command is the varying phenomenon of Health! Herein is especially apprehended the unity of Nature, — the unity in variety, — which meets us everywhere. All the endless variety of things make an identical impression. Xenophanes complained in his old age, that, look where he would, all things hastened back to Unity. He was weary of seeing the same entity in the tedious variety of forms. The fable of Proteus has a cordial truth. A leaf, a drop, a crystal, a moment of time is related to the whole, and partakes of the perfection of the whole. Each particle is a microcosm, and faithfully renders the likeness of the world. Not only resemblances exist in things whose analogy is obvious, as when we detect the type of the human hand in the flipper of the fossil saurus, but also in objects wherein there is great superficial unlikeness. Thus architecture is called « frozen music, » by De Stael and Goethe. Vitruvius thought an architect should be a musician. « A Gothic church, » said Coleridge, « is a petrified religion. » Michael Angelo maintained, that, to an architect, a knowledge of anatomy is essential. In Haydn’s oratorios, the notes present to the imagination not only motions, as, of the snake, the stag, and the elephant, but colors also; as the green grass. The law of harmonic sounds reappears in the harmonic colors. The granite is differenced in its laws only by the more or less of heat, from the river that wears it away. The river, as it flows, resembles the air that flows over it; the air resembles the light which traverses it with more subtile currents; the light resembles the heat which rides with it through Space. Each creature is only a modification of the other; the likeness in them is more than the difference, and their radical law is one and the same. A rule of one art, or a law of one organization, holds true throughout nature. So intimate is this Unity, that, it is easily seen, it lies under the undermost garment of nature, and betrays its source in Universal Spirit. For, it pervades Thought also. Every universal truth which we express in words, implies or supposes every other truth. Omne verum vero consonat. It is like a great circle on a sphere, comprising all possible circles; which, however, may be drawn, and comprise it, in like manner. Every such truth is the absolute Ens seen from one side. But it has innumerable sides. The central Unity is still more conspicuous in actions. Words are finite organs of the infinite mind. They cannot cover the dimensions of what is in truth. They break, chop, and impoverish it. An action is the perfection and publication of thought. A right action seems to fill the eye, and to be related to all nature. « The wise man, in doing one thing, does all; or, in the one thing he does rightly, he sees the likeness of all which is done rightly. » Les queues de lapin illustrant ce papier sont porquerollaises. Je les ai photographiées un matin d’août 2018 dans la plaine Notre-Dame. Les extraits en français sont tirés de la belle traduction de Patrice Oliete Loscos publiée aux éditions Allia. Cet article « Ce que le courage du pêcheur doit au rocher battu par la mer » est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  41. 124

    Monsieur Madeleine et la conscience

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/miserables.mp3Quand Jean Valjean, devenu Monsieur Madeleine, bienfaiteur et maire de Montreuil-sur-Mer, apprend qu’un innocent va être condamné pour ses propres crimes, il abandonne tout pour aller se dénoncer.C’est ce passage que je lis.Pourquoi agit-il ainsi ? Il a, pendant des nuits, agité cette décision dans son esprit : c’est qu’en face de l’innocence de l’innocent, il y a Fantine et Cosette, qui de lui ont besoin, et qui sans lui resteront dans la nuit.Il choisira de les sauver. – de sauver ce qui peut être sauvé – mais de se dénoncer d’abord pour que Champmathieu soit libéré.Pourquoi le fait-il ? Il ne suffit pas de répondre : « par honnêteté », « par conscience », ou « parce que c’est ce qu’il doit faire », comme si prononcer ces mots ou les penser suffisait à éclairer les choses. L’œil qui est dans la tombe et regarde Caïn n’est pas si facile à comprendre. Car si vraiment la voix de la conscience était irrépressible, si l’on ne pouvait se dérober à ses injonctions, il n’y aurait aucun mérite à la suivre ; elle s’imposerait à nous. Or, elle ne s’impose pas. La conscience parle  – on peut l’appeler Dieu – et nous pouvons l’écouter ou faire la sourde oreille ; c’est l’épreuve initiatique de la liberté.Monsieur Madeleine pourrait ne pas écouter sa conscience et il aurait mille bonne raisons de le faire. Et pas seulement des raisons égoïstes. La conscience, ce n’est pas les autres contre soi, comme on le croit parfois, en simplifiant ; c’est autre part que court la ligne de faille. Ça n’est pas non plus – faut-il le préciser ? – la loi, la morale, les bonnes mœurs, l’intérêt, et encore moins ce que, dans un  étrange oxymoron, on appelle parfois « bonne conscience« . La conscience transcende tout cela et s’en fiche comme de colin-tampon. La conscience, c’est, par construction, ce qui transcende toutes les règles, toutes les apparences, toutes les excuses, tous les faux-semblants et les faux-fuyants derrière lesquels nous nous réfugions ordinairement pour nous épargner le fardeau de la liberté ; la conscience, c’est l’exercice de la liberté.C’est pourquoi être renvoyé à sa conscience peut être si pénible, si douloureux, si déstabilisant : on ne peut plus s’abriter au fond de jolies phrases, de mots préfabriqués ou de postulats venus d’on ne sait où ; on se retrouve nu, fort seulement de tous nos savoirs, de toutes nos impressions, de toutes nos intuitions, nu et en même temps totalement souverain.C’est paradoxalement dans cet air de totale liberté que règne le devoir, qui est un autre nom de la conscience, le devoir qui est ce que je dois faire quand rien d’autre ne me force à le faire, quand je suis totalement libre de ne pas le faire. Le devoir qui, remarque Simone Weil, dans un monde où je ne puis avoir aucune certitude sur le fait que les autres respecteront mes droits, la justice et le bien, est mon seul moyen d’action : je ne puis être sûr de rien ; je peux seulement faire ma propre part.C’est cela, la conscience, faire ma propre part, du mieux que je le puis, parce que c’est la seule chose qui ne dépende que de moi.Et c’est ce que fait Monsieur Madeleine.Et maintenant, le passage, constitué de la fin du chapitre 10 et du chapitre 11 du Livre VII :Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Il était évident que l’homme était perdu.– Huissiers, dit le président, faites faire silence. Je vais clore les débats.En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. On entendit une voix qui criait :– Brevet, Chenildieu, Cochepaille ! regardez de ce côté-ci.Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés, tant elle était lamentable et terrible. Les yeux se tournèrent vers le point d’où elle venait. Un homme, placé parmi les spectateurs privilégiés qui étaient assis derrière la cour, venait de se lever, avait poussé la porte à hauteur d’appui qui séparait le tribunal du prétoire, et était debout au milieu de la salle. Le président, l’avocat général, M. Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s’écrièrent à la fois :– Monsieur Madeleine !C’était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il tenait son chapeau à la main, il n’y avait aucun désordre dans ses vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très pâle et il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son arrivée à Arras, étaient maintenant tout à fait blancs. Ils avaient blanchi depuis une heure qu’il était là.Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y eut dans l’auditoire un instant d’hésitation. La voix avait été si poignante, l’homme qui était là paraissait si calme, qu’au premier abord on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant.Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le président et l’avocat général eussent pu dire un mot, avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l’homme que tous appelaient encore en ce moment M. Madeleine s’était avancé vers les témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.– Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il.Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête qu’ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit d’une voix douce :– Messieurs les jurés, faites relâcher l’accusé. Monsieur le président, faites-moi arrêter. L’homme que vous cherchez, ce n’est pas lui, c’est moi. Je suis Jean Valjean.Pas une bouche ne respirait. A la première commotion de l’étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s’accomplit.Cependant le visage du président s’était empreint de sympathie et de tristesse ; il avait échangé un signe rapide avec l’avocat général et quelques paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s’adressa au public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous :– Y a-t-il un médecin ici ?L’avocat général prit la parole :– Messieurs les jurés, l’incident si étrange et si inattendu qui trouble l’audience ne nous inspire, ainsi qu’à vous, qu’un sentiment que nous n’avons pas besoin d’exprimer. Vous connaissez tous, au moins de réputation, l’honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-Mer. S’il y a un médecin dans l’auditoire, nous nous joignons à monsieur le président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire à sa demeure.M. Madeleine ne laissa point achever l’avocat général. Il l’interrompit d’un accent plein de mansuétude et d’autorité. Voici les paroles qu’il prononça ; les voici littéralement, telles qu’elles furent écrites immédiatement après l’audience par un des témoins de cette scène, telles qu’elles sont encore dans l’oreille de ceux qui les ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd’hui.– Je vous remercie, monsieur l’avocat général, mais je ne suis pas fou. Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur, lâchez cet homme, j’accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné. Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffît. Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J’avais pourtant fait de mon mieux. Je me suis caché sous un nom ; je suis devenu riche, je suis devenu maire ; j’ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J’ai volé monseigneur l’évêque, cela est vrai ; j’ai volé Petit-Gervais, cela est vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux très méchant.Toute la faute n’est peut-être pas à lui. Écoutez, messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n’a pas de remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société ; mais, voyez-vous, l’infamie d’où j’avais essayé de sortir est une chose nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez. Avant le bagne, j’étais un pauvre paysan très peu intelligent, une espèce d’idiot ; le bagne m’a changé. J’étais stupide, je suis devenu méchant ; j’étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l’indulgence et la bonté m’ont sauvé, comme la sévérité m’avait perdu. Mais, pardon, vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi, dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j’ai volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n’ai plus rien à ajouter. Prenez-moi. Mon Dieu ! monsieur l’avocat général remue la tête, vous dites : M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas ! Voilà qui est affligeant. N’allez point condamner cet homme au moins ! Quoi ! ceux-ci ne me reconnaissent pas ! Je voudrais que Javert fût ici. Il me reconnaîtrait, lui !Rien ne pourrait rendre ce qu’il y avait de mélancolie bienveillante et sombre dans l’accent qui accompagnait ces paroles.Il se tourna vers les trois forçats :– Eh bien, je vous reconnais, moi ! Brevet ! vous rappelez-vous ?…Il s’interrompit, hésita un moment, et dit :– Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au bagne ?Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux pieds d’un air effrayé. Lui continua :– Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute l’épaule droite brûlée profondément, parce que tu t’es couché un jour l’épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres T. F. P., qu’on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai ?– C’est vrai, dit Chenildieu.Il s’adressa à Cochepaille :– Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c’est celle du débarquement de l’empereur à Cannes, 1er mars 1815. Relève ta manche.Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe ; la date y était.Le malheureux homme se tourna vers l’auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l’ont vu sont encore navrés lorsqu’ils y songent. C’était le sourire du triomphe, c’était aussi le sourire du désespoir.– Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.Il n’y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni gendarmes ; il n’y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. Personne ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer ; l’avocat général oubliait qu’il était là pour requérir, le président qu’il était là pour présider, le défenseur qu’il était là pour défendre. Chose frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n’intervint. Le propre des spectacles sublimes, c’est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait compte de ce qu’il éprouvait ; aucun, sans doute, ne se disait qu’il voyait resplendir là une grande lumière ; tous intérieurement se sentaient éblouis.Il était évident qu’on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. L’apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d’auparavant. Sans qu’il fût besoin d’aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte de révélation électrique, comprit tout de suite et d’un seul coup d’œil cette simple et magnifique histoire d’un homme qui se livrait pour qu’un autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux.Impression qui passa vite, mais qui dans l’instant fut irrésistible.– Je ne veux pas déranger davantage l’audience, reprit Jean Valjean. Je m’en vais, puisqu’on ne m’arrête pas. J’ai plusieurs choses à faire. Monsieur l’avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me fera arrêter quand il voudra.Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s’éleva, pas un bras ne s’étendit pour l’empêcher. Tous s’écartèrent. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n’a jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se trouva ouverte lorsqu’il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit :– Monsieur l’avocat général, je reste à votre disposition.Puis il s’adressa à l’auditoire :– Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié, n’est-ce pas ? Mon Dieu ! quand je pense à ce que j’ai été sur le point de faire, je me trouve digne d’envie. Cependant j’aurais mieux aimé que tout ceci n’arrivât pas.Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d’être servis par quelqu’un dans la foule.Moins d’une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu ; et Champmathieu, mis en liberté immédiatement, s’en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien à cette vision. L’image, avec ces anges si sévères, si peu humains,  est une photo du portail de l’abbatiale Saint-Saulve, qui se trouve à deux pas de la mairie de Montreuil-sur-Mer – la mairie dont Monsieur Madeleine est le maire, dans Les Misérables, de Victor Hugo. Je l’avais photographiée un jour de promenade. Cet article Monsieur Madeleine et la conscience est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  42. 123

    Imaginer l’après

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/crises.mp3Dans le recueil d’interventions paru sous le titre Vivre dans un monde en crise, Jiddu Krishnamurti parle longuement de la pensée. De sa grandeur mais surtout de ses limites ou plutôt de ses biais, avec cette tendance, qui lui est naturelle et structurelle, de figer la perception des choses, des événements, des êtres, à leur état passé, et son incapacité à saisir la nouveauté.En ces jours où chacun s’interroge sur ce que pourrait être, sur ce que devrait être le monde d’après le coronavirus, il faut garder cette idée, et la garder en abyme : notre pensée, notre langage, nos mots, structurent le monde, ce qui est à la fois très utile et indispensable ;  mais ils le structurent en fonction du passé, ce qui nous rend le plus souvent impuissants et comme nouveaux-nés face au jaillissement, forcément imprévu, de la réalité présente. Et quand bien même cette faiblesse aurait été saisie et prise en compte que, figée en une pensée mécanique par l’acte même de la pensée, elle se sclérose et il faut s’en dessaisir immédiatement pour à nouveau pouvoir saisir la fluidité des choses et leur irréductible nouveauté.Peut-être faut-il d’abord se laisser pénétrer par les choses : renoncer, dans un premier temps, à cette envie galopante que nous avons de théoriser, de tenter des explications, de proposer des solutions – toutes ces manières d’étouffer les choses sous les mots – pour simplement ouvrir les yeux, tendre l’oreille, prêter attention.Être là, seulement là, attentifs à ce qui se passe, sans ni refaire l’histoire, ni prétendre écrire des scénarios pour demain.Être là pour saisir ce qui nous arrive, dans toutes ses dimensions, dans toutes ses acceptions, sans le filtre des mots, des croyances, des colères, des espoirs et des craintes ; être là et prêter attention.Et maintenant, le passage lu :Peut-il y avoir observation sans l’observateur qui est le passé ? Puis-je vous regarder, regarder ma femme, mon ami, mon voisin sans être encombré de l’image que j’ai tissée tout au long de nos relations ? Puis-je vous regarder sans faire intervenir tout cela ? Est-ce possible ? Vous m’avez blessé, vous avez dit des choses déplaisantes à min propos, vous avez colporté de scandaleuses rumeurs sur moi – j’ai peur que ce soit le cas mais, peu importe, les rumeurs bonnes ou mauvaises se valent. Puis-je vous regarder sans être encombré de tous ces souvenirs ? Autrement dit, puis-je vous regarder sans l’interférence de la pensée qui a mémorisé l’insulte, la blessure ou la flatterie ?Puis-je regarder un arbre sans avoir une connaissance de cet arbre ? Puis-je écouter le murmure de cette rivière qui serpente sans la nommer, l’identifier, sans dire que ce son est produit par elle – simplement écouter la beauté de son murmure ? En êtes-vous capable ? Vous pouvez sans doute écouter la rivière, contempler la montagne sans calcul, mais êtes-vous capable de vous regarder réellement avec toutes ces accumulations conscientes ou inconscientes, de porter sur vous un regard vierge de toute trace de passé, un regard neuf ? Avez-vous déjà essayé ? Pardonnez-moi, je ne devrais pas dire « essayer », le terme n’est pas correct. L’avez-vous déjà fait ? Avez-vous déjà regardé votre femme, votre petite amie ou compagnon, que sais-je, sans faire intervenir un seul souvenir du passé ? Dans ce cas vous constatez que la pensée est répétitive, mécanique alors que la relation ne l’est pas. ; et vous découvrez que l’amour n’est pas le produit de la pensée et qu’il n’existe pas un amour divin et un amour humain. Il n’existe que l’amour. Vous suivez ?Notre vie se fonde sur la pensée, sur l’ensemble du mécanisme de la pensée, sur l’ensemble du mécanisme des mots dont nous nous servons pour écrire un roman, par exemple. La pensée existe-t-elle s’il n’y a pas de mots ?Ou bien l’esprit est-il à ce point esclave des mots qu’il ne puisse pas voir le mouvement de la pensée sans les mots ? C’est-à-dire puis-je, ou plutôt l’esprit peut-il observer ce que je suis, tout ce qui me constitue, sans faire appel au mot ? Observer ce que je suis sans me livrer à des associations – l’association étant le mot, la mémoire, le souvenir – de sorte que j’apprends sur moi-même sans faire appel au souvenir, sans cette accumulation de savoir en tant qu’expérience de la colère, de la jalousie, de l’antagonisme ou de la soif de pouvoir. Donc, puis-je voir – ne disons pas « je » -, l’esprit peut-il se regarder sans utiliser le mot ? Car le mot est le penseur, le mot est l’observateur.Maintenant, pour se regarder aussi clairement et aussi lucidement, l’esprit doit être extraordinairement libre de tout attachement, qu’il s’agisse d’une conclusion qui est une image ou de tout principe ou idée qui est le produit de la pensée et assemblé au moyen de mots, de phrases et de concepts. Il doit être délivré de tout le processus de la peur et du plaisir. Une telle perception est en soi la forme la plus haute de la discipline – discipline désignant le fait d’apprendre et non de se conformer à quelque chose. Etes-vous capable de suivre tout cela ? Cet article Imaginer l’après est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  43. 122

    Héloïse

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/heloise.mp3C’était il y a 900 ans, et Héloïse, la brillante Héloïse, avait été séduite par son professeur. L’aimait-il ou cela n’avait-il été au début pour lui qu’une passade, un jeu, un défi de Don Juan à relever ? Rien ne permet de le savoir avec certitude mais il n’est pas certain qu’il l’aima, du moins au début. On sait en revanche qu’elle, Héloïse, aima Abélard. Elle l’écrivit, des années plus tard, dans des lettres à lui adressées qu’il garda comme il garda les siennes, et ces lettres témoignent de l’amour qu’elle eut pour lui, de cet amour qu’elle clamait du fond de son couvent et de sa solitude, du fond de cette séparation qu’il lui avait imposée et que, par amour pour lui, elle avait accepté, malgré Astrolabe, l’enfant qu’ils avaient eu.Dans ses lettres, Héloïse clame son amour, son amour et son désir, et sa tristesse d’avoir été, car elle croit qu’elle le fut, la cause de la chute d’Abélard. Car c’est cette rengaine, serinée par les monothéismes, qu’elle entonne à son tour, comme si elle se croyait naturellement mauvaise parce que femme, évidemment tentatrice parce que fille d’Ève :Malheureuse que je suis, d’être venue au monde pour être la cause d’un si grand crime ! Les femmes seront donc toujours le fléau des grands hommes ! Voilà pourquoi il est écrit dans les Proverbes, afin qu’on se garde de la femme : « Maintenant, mon fils, écoute-moi, et sois attentif aux paroles de ma bouche. Que ton cœur ne se laisse pas entraîner dans les voies de la femme ; ne t’égare pas dans ses sentiers ; car elle en a renversé et fait tomber un grand nombre : les plus forts ont été tués par elle. Sa maison est le chemin des enfers, elle conduit aux abîmes de la mort. » Et dans l’Ecclésiaste : « J’ai considéré toute chose avec les yeux de mon âme, et j’ai trouvé la femme plus amère que la mort ; elle est le filet du chasseur ; son cœur est un piège, ses mains sont des chaînes : celui qui est agréable à Dieu lui échappera, mais le pécheur sera sa proie. »La quatrième lettre, dont je lis un passage, est pleine de cet amour et de ce désir, qu’Héloïse repousse mais ne renie pas :Quant à moi, ces voluptés de l’amour que nous avons goûtées ensemble m’ont été si douces, que je ne puis m’empêcher d’en aimer le souvenir, ni l’effacer de ma mémoire. De quelque côté que je me tourne, elles se présentent, elles s’imposent à mes regards avec les désirs qu’elles réveillent ; leurs illusions n’épargnent même pas mon sommeil. Il n’est pas jusqu’à la solennité de la messe, là où la prière doit être si pure, pendant laquelle les licencieuses images de ces voluptés ne s’emparent si bien de ce misérable cœur, que je suis plus occupée de leurs turpitudes que de l’oraison. Je devrais gémir des fautes que j’ai commises, et je soupire après celles que je ne puis plus commettre.Elle ne renie ni son désir ni l’amour qu’elle a pour Abélard mais constate que c’est cet amour, tout terrestre, qui a jusqu’ici dirigé, s’il ne dirige encore, ses pas :Or, dans tous les états de ma vie, Dieu le sait, jusqu’ici c’est vous plutôt que lui que j’ai toujours redouté d’offenser. C’est à vous bien plus qu’à lui-même que j’ai le désir de plaire. C’est un mot de vous qui m’a fait prendre l’habit monastique, et non la vocation divine. Voyez quelle vie infortunée, quelle vie misérable entre toutes que la mienne, si tout cela est perdu pour moi, pour moi qui ne dois en recevoir ailleurs aucune récompense. Ma dissimulation, sans doute, vous a longtemps trompé comme tout le monde ; tous avez attribué à un sentiment de piété ce qui n’était qu’hypocrisie. Et voilà pourquoi vous vous recommandez à nos prières, pourquoi vous réclamez de moi ce que j’attends de vous.A cette lettre, Abélard va faire une longue réponse, une longue réponse de clerc remplie de références qui montrent que, bien loin de ce que Héloîse, dans sa peine, prétend, la femme n’est nullement maudite dans les textes sacrés.Puis, revenant sur sa castration, il la dépeint comme une salvation :Vous savez à quelles turpitudes les emportements de ma passion avaient voué nos corps. Ni le respect de la décence, ni le respect de Dieu, même dans les jours de la Passion de Notre-Seigneur et des plus grandes solennités, ne pouvaient m’arracher du bourbier où je roulais. Vous ne vouliez pas, vous résistiez de toutes vos forces, vous me faisiez des remontrances ; et quand la faiblesse de votre sexe eut dû vous protéger, j’usais de menaces et de violences pour forcer votre consentement ! Je brûlais pour vous d’une telle ardeur, que, pour ces voluptés infâmes dont le nom seul me fait rougir, j’oubliais tout, Dieu, moi-même : la clémence divine pouvait-elle me sauver autrement qu’en m’interdisant à jamais ces voluptés ?Dieu s’est donc montré plein de justice et de clémence en permettant l’indigne trahison de votre oncle. C’est afin que je pusse gagner en accroissements de toute sorte que j’ai été diminué de cette partie de mon corps, siége du libertinage, cause première de ma concupiscence.C’est que, pour Abélard, le corps est une damnation et le monde un cloaque qu’il convient de fuir au plus vite.Quelle déplorable perte, quel lamentable malheur, si, livrée aux impuretés des plaisirs charnels, vous enfantiez dans la douleur un petit nombre d’enfants pour le monde, au lieu de cette innombrable famille que vous enfantez dans la joie pour le ciel ; si vous n’étiez qu’une femme, vous qui aujourd’hui surpassez les hommes, vous qui avez transformé la malédiction d’Ève en bénédiction de Marie. Quelle profanation, si ces mains sacrées, habituées aujourd’hui à feuilleter les livres sacrés, étaient vouées aux soins vulgaires du commun des femmes ! Dieu a daigné nous arracher lui-même au contact de ce cloaque, aux voluptés de cette fange, et nous attirer à lui par un coup de cette puissance dont il frappa saint Paul pour le convertir. Peut-être aussi, par notre exemple, a-t-il voulu intimider l’orgueil des savants.Il y a, chez lui comme chez Augustin (qui, lui aussi, rejeta la femme qu’il aimait et dont il avait eu un enfant), une haine du corps et de l’homme, comme si l’incarnation, qui fonde pourtant le christianisme, était une malédiction.La comparaison, pourtant, des lettres d’Abélard et de celles d’Héloïse ne laisse pas le moindre doute : entre l’amour universel et abstrait d’Abélard et l’amour charnel et particulier d’Héloïse, le seul véritable amour est celui, sensible et incarné, d’Héloïse. Abélard a de belles et grandes idées ; il connaît ses textes, il raisonne à merveille ; il peut parler d’amour divin et de grands tralalas mais il n’y a au fond de tout cela que sécheresse de cœur, orgueil et souci de soi-même. Et face à cela, l’amour simple et charnel d’Héloïse est une pure lumière.  L’illustration en tête d’article est une estampe d’Epinal, datée de 1842. Elle est issue du Fonds Gallica de la Bibliothèque nationale de France.Par une coïncidence qui me laisse muet, France Culture diffuse ces 29 février et 1er mars une série de deux émissions sur Héloïse et Abélard.Cet article Héloïse est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  44. 121

    Dieu a rougi la cime ensoleillée des monts du sang de la tulipe

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/attar.mp3 La conférence des oiseaux, de Farid-ud-Din ‘Attar, est un long poème mystique de tradition soufie. Il raconte la quête par les oiseaux de Simorgh, leur roi, et est un hymne à Dieu et à la création.Ce texte du XIIè siècle est plein de grâce, de joie, d’humour et de beauté : chacun des oiseaux accompagnant la huppe, qui mène la troupe parce qu’elle fut la compagne du roi Salomon, incarne un caractère dont la présentation est le prétexte de contes et d’anecdotes illustrant la mouvance des choses, la beauté et la fragilité de l’amour, la grandeur et la magnanimité de Dieu, tout ce qui justifie de tout abandonner pour partir à sa quête : Que sommes-nous, vivants, auprès de Lui, l’Unique ? Une poignée de sable. Même en rêve nous ne pouvons imaginer sa découverte, pauvres petits poissons qui d’un bond hors de l’eau voudraient toucher le ciel ! A espérer Le voir mille fronts insensés se cognent, s’entrechoquent comme boules lancées sur un terrain de jeu. Voulez-vous vraiment parcourir ce long chemin qui mène à Lui ? Il est fait d’eau profonde et de terre rugueuse. Avez-vous un cœur de lion ? Assurément il le faudra pour affronter jour après jour les ébahissements sans fond, les fatigues, les désespoirs, les joies aussi qui nous attendent. Et que pouvons-nous espérer au bout de ce pèlerinage ? A peine un soupçon de Son souffle, peut-être un écho de Son pas. « A peine un soupçon de Son souffle, peut-être un écho de Son pas« . Rien de plus subtil et d’aérien que l’objet de cette quête dont l’issue incertaine est faite de vaporeux, d’indiscernable, comme le sont le charme et la grâce des femmes : Elle dit et s’en alla, légère, comme une brume à l’aube bleue. Vaporeuse, indiscernable et légère comme l’est la nuance qui sépare la foi de ce qui ne l’est pas. Ainsi, dans ce petit récit où, à l’ange Gabriel choqué de voir Dieu préférer à ses fidèles un moine chrétien de Byzance, Dieu répond : « Cet homme là ne sait pas qu’il s’est égaré. Sa seule faute est d’ignorer. Je lui pardonne, évidemment. Il Me cherche. Il faut qu’il Me trouve. je dois lui ouvrir le Chemin. Comment ne pas prendre la main du perdu qui vous tend la sienne ? » « A la Cour du Seigneur, est-il alors conclu, il est des actes pieux qui ne trouvent pas grâce. Il est aussi des riens bénis ». La foi mystique chantée par La Conférence des oiseaux est légère, joyeuse, émerveillée. Elle est l’expression du bonheur d’être, un feu d’artifice de couleurs et d’émotions, bien loin du noir qui domine dans les poèmes de Jean de la Croix.Et cette foi est pleine d’espérance ! L’Islam qu’on voit à l’œuvre est sûr de lui – et donc tout le contraire d’être dominateur. C’est un Islam ouvert, enrichi de tradition hellénistique, hébraïque et chrétienne, ravi d’y plonger ses racines et de s’y référer. Non pas un repliement angoissé sur soi mais un élan généreux vers l’autre. C’est un Islam dont l’assurance sereine s’exprime dans l’ouverture et l’humilité.Quel superbe poème ! Et maintenant le passage lu, qui est une louange à Dieu figurant au début du poème, dans la magnifique adaptation qu’en a faite Henri Gougaud : Dieu a rougi la cime ensoleillée des monts du sang de la tulipe. Il a fait dans le ciel de fumées envolées des champs de nénuphars. De vulgaires cailloux Il a fait des agates et de terre pétrie des rubis rubiconds. Il a fait clair le jour, ténébreuse la nuit. Au seuil du crépuscule, à l’entrée du matin, la lune et le soleil posent, pour L’honorer le front dans la poussière. Ils saluent. Pourraient-ils sans cela cheminer ? Il a fait de l’azur un oiseau impatient de cogner tous les soirs à Sa porte fermée. A Lui la huppe doit l’art de guider les êtres. A Lui le perroquet doit sa gorge dorée. Qu’Il souffle sur l’argile et voilà que naît l’homme. De quelques grains d’écume Il crée des univers. Il arrive qu’un chat découvre Son chemin, ou qu’un chien mal famé fasse de Son manteau son lit définitif, et voilà les chercheurs à l’âme de lion rabaissés au-dessous de cet humble comparse. Dieu choisit Ses amis. Il décide à Son gré qui mangera chez Lui le pain rond du soleil sur la nappe du ciel. D’un bâton Il peut faire un serpent venimeux ou, s’Il veut, un sultan plus haut que Salomon. Il peut à la fourmi accorder le pouvoir de parler comme un homme ou faire déferler un ouragan d’un four. Au ciel Il a cloué comme au cheval le fer le croissant de la lune. Il a fait d’un rocher sortir une chamelle et du veau d’or sortir des plaintes affolées. Il nous offre en hiver l’argent des champs de neige, et l’automne venu les feuillages dorés. D’autres souillent de sang la pointe de leurs flèches. Lui, le pourpre vivant, Il l’insinue au cœur de la rose en bouton, Il en orne le front de mille fleurs des champs. Le bonnet du jasmin, c’est Lui qui l’a tissé, et la couronne d’or du frémissant narcisse, c’est Lui qui l’a sertie de perles de rosée. Par Lui seul le cœur bat et la raison s’émeut de voir la terre stable et les astres mouvants. Qui fit les monts rocheux et les océans bleus, qui voulut à Ses pieds la poussière du monde et le ciel déployé semblable à cet oiseau qui heurte tous les soirs du bec contre Son huis ? Lui seul, encore Lui ! Que sont les sept enfers, pour Lui ? Sept étincelles. Et les huit paradis ? Quelques cailloux perdus au seuil de Sa maison. Il est l’Un sans second qui fascine les mondes, et même s’il est vrai que, des cieux aux poissons il n’est pas un atome hors de Son Être aimant, notre humble état terrestre au sein de l’univers suffit à témoigner de son immensité. Il créa l’air, le feu, la terre, l’eau, le sang et sema dans chacun le secret de la vie. Quarante jours durant il façonna l’argile. Il en fit notre corps, Il y posa notre âme et notre corps fut vif. En nous Il alluma la lampe de l’esprit. Il nous offrit aussi le désir de savoir et le discernement. Ainsi nous avons pu choisir et décider, nous avons découvert l’amertume du doute et nous avons cherché obstinément Celui qui nous avait bâtis. Amis ou ennemis nous Lui devons tous d’être, et tous Il nous protège, et nous Le portons tous. Au premier jour des temps Il fit des monts les clous qui fixèrent la terre, sur elle Il répandit les eaux des océans et la rendit ainsi foisonnante et féconde. Il posa l’univers sur le dos d’un taureau. Il posa le taureau sur le ds d’un poisson. Sous le poisson n’est rien. Sur l’absence de tout repose toute chose. Dieu maintient tout sur rien. De l’atome aux soleils tout est signe qu’Il est. Ce monde où nous vivons n’est qu’un caillou au fond de Son jardin. Oublie l’eau, l’air, le feu. Oublie tout. Tout est Dieu. Vois la Terre. C’est Lui. Vois l’au-delà. C’est Lui. Tout n’est que Sa parole infiniment diverse, tout n’est que Son habit infiniment changeant. Reconnais donc ton Roi sous Ses mille manteaux. Tu ne peux te tromper puisque tout n’est que Lui ! Hélas, nul ne le voit. Nous sommes aveuglés par l’éclat de Son Être. Si tu Le percevais, voyant que tout est Lui, tu serais aussitôt corps et âme défait. Tous ceux qui ont atteint le seuil de Sa maison ont oublié le monde. Ils ne sont plus eux-mêmes. Ils sont Ses compagnons. La photo de titre a été prise il y a plusieurs années à Hauteluce. Et voici une autre photo, prise ce soir 12 février 2020 au même endroit mais dans la direction contraire. On y voit le Mont Blanc dont la cime ensoleillée a été, elle aussi, « rougie du sang de la tulipe ». Cet article Dieu a rougi la cime ensoleillée des monts du sang de la tulipe est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  45. 120

    Dame Eboshi

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/mononoke.mp3 Dame Eboshi n’est pas le personnage principal de Princesse Mononoké, non plus que le meilleur ou le plus admirable, mais il a longtemps été celui que je préférais. Le prince Ashitaka, qui est le personnage principal du film, est vraiment un héros à la Franck Capra : il est courageux, bon, généreux, compréhensif, profondément humain dans la meilleure acception du terme, sans vanité et plein de sensibilité. Il est celui dont l’amour et l’intelligence profonde des choses et des êtres permettront que se réconcilient, à la fin du récit, les hommes et la nature. Et pourtant, c’est Dame Eboshi, qui est loin d’avoir toutes ces qualités, que je préférais, parce que je me sentais plus proche d’elle. Dame Eboshi est l’incarnation à la fois de l’humanité dans son sens prométhéen, et d’une certaine féminité – traits que possède également, mais d’une autre façon, le prince Ashitaka. Elle est l’humanité en guerre contre les dieux et la nature, une humanité qui recherche la victoire mais non pas le pouvoir ; peut-être est-ce en cela qu’elle est féminine. Et aussi en ceci que, sans se soucier des convenances, elle accueille et rend leur dignité aux réprouvés et aux exclus : prostituées des villes, lépreux, paysans chassés de leurs terres. Dame Eboshi a de nombreuses qualités, mais le prince Ashitaka plus encore : profondément bon, il a, comme le prince Mychkine, de l’Idiot, la capacité de comprendre immédiatement les êtres, et de déceler le bien qui est en eux. Il a cette empathie, cette compréhension magique et christique du monde qui n’est au fond que le regard sans haine que la chamane lui a souhaité d’acquérir, un regard objectif et détaché, comme dirait l’aimée. Le prince Ashitaka, ainsi doté de toutes ces qualités, pourrait être insupportable. Mais il ne l’est pas. Il ne l’est pas parce qu’il est humble, ne serait-ce que dans son habillement, qu’il ne donne aucune leçon et qu’il aime, sans s’en cacher. Le prince Ashitaka est admirable ; et pourtant je préférais Dame Eboshi, pour sa féminité gracieuse, sans doute, mais aussi parce que je la voyais plus proche de moi, plus humaine, plus entraînée par ses passions et ses émotions – ce qui faisait probablement que j’avais plus confiance en elle. C’est cela que je réalise aujourd’hui : des personnages de ce film, qui depuis si longtemps rejouent leur rôle dans ma mémoire, j’ai longtemps (et jusqu’à maintenant, à vrai dire) préféré non pas le meilleur mais le plus familier, celui que je considérais comme le plus proche de moi, avec ses défauts et ses passions, comme le plus à même de tenir compte de moi. J’admirais le prince Ashitaka mais aurait-il fallu choisir que pas une seconde je n’aurais hésité, suivant Dame Eboshi, comme Nastasia Filipovna suit Rogojine plutôt que le Prince. Il y a là un biais fascinant : on peut, en toute connaissance de cause, ne pas choisir le meilleur mais celui avec lequel on se sent mieux parce qu’il est plus proche de nous, prenant ainsi le contre-pied de la règle du détachement que suivent, chacun à sa façon, le prince Ashitaka et le prince Mychkine. Et si l’on peut agir ainsi vis-à-vis de personnages imaginaires, que doit-il en être vis-à-vis de personnes vraies ? L‘image de tête,extraite de Princesse Mononoké, représente Dame Eboshi – (c) Studios Ghibli. En illustration sonore, la lecture du prologue du film : C’était il y a bien longtemps, dans une contrée lointaine, jadis recouverte de forêts. En ce temps-là, l’esprit de la nature veillait sur le monde sous la forme d’animaux gigantesques. Hommes et bêtes vivaient en harmonie. Mais les siècles passants, l’équilibre se modifia, les rares forêts que l’homme n’avait pas saccagé furent alors protégées par des animaux immenses qui obéissaient au grand esprit de la forêt. C’était le temps des dieux et le temps des démons. Cet article Dame Eboshi est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  46. 119

    Femmes puissantes

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/soeurs.mp3 Trois femmes puissantes, de Marie NDiaye, et Soeurs, de Wajdi Mouawad, dont je lis un extraordinaire monologue, racontent l’histoire de femmes qui, acculées à un destin de sacrifice et de renoncement, y font face avec détermination et dignité, tandis que les hommes qu’elles côtoient – et qui souvent sont responsables des malheurs qui les frappent – demeurent dans l’hébétude ou la veulerie. Là est leur immense et magnifique puissance. Cette puissance n’est pas celle des magazines. Elle ne fait pas les couvertures de Forbes et n’est pas arrogante comme l’est souvent la puissance dans son acception masculine, cette façon de pérorer et de tirer la couverture à soi. C’est une puissance humble, faite d’acceptation, une assomption, une assomption qui n’est pas prise dans son sens religieux même si Marie, elle aussi, en fit preuve, Ô combien !, lorsqu’elle consentit au sort qui lui était échu, et à la vie de sacrifices que ce sort signifiait. Prendre sur soi. Prendre sur soi même si cela est injuste, même si nous n’avons pas mérité de payer pour les autres, parce qu’il faut bien que quelqu’un se dévoue et que tout le monde ne peut pas éternellement se débiner. au prétexte, pourtant vrai, qu’il n’est pas responsable. Prendre sur soi et affronter ce qui nous est donné, imposé, pour sauver ce qui peut l’être, pour sauver ceux qui peuvent l’être, sans illusion et sans fierté, sans rodomontades et sans éclat mais avec abnégation et tendresse, qui sont les fils avec lesquels se tisse la dignité. Layla Bintwarda, l’héroïne de Soeurs, qui dut, dans Beyrouth dévasté, devenir tout à la fois mère, épouse et grande soeur, Norah, Fanta, Khady Demba, qui, dans Trois femmes puissantes, doivent, de leur vie piétinée, apaiser la catastrophe que d’autres ont suscitée, font leur assomption, épousant leur destin et tâchant de faire au mieux, dans une ombre qui ni ne recherche la gloire, ni ne baisse les bras dans le désespoir ; « Nayla ne s’est pas résignée au malheur, elle se bat, elle résiste, pleine d’espoir, même si c’est un espoir sisyphien puisque les plis, il faudra demain les repasser à nouveau« , écrit dans son prologue Wajdi Mouawad, quand il pense à sa soeur qui fut le modèle de Soeurs. Je ne sais si cette abnégation, qui est puissance maîtrisée acceptant de se fondre dans le paysage, est de nature féminine. Il est, bien sûr, des hommes qui la partagent : un Rainer Maria Rilke, un Jean de la Croix, un Charles Péguy et sans doute bien d’autres ; mais c’est dans la figure d’Antigone servant de guide à son père Oedipe, ou dans celle d’Etty Hillesum réconfortant du mieux qu’elle peut les âmes et les corps éplorés, qu’elle trouve son expression la plus haute. Peut-être est-ce là une vision d’homme, une façon à peine détournée de reléguer les femmes au second rang, de les laisser une nouvelle fois dans l’ombre – en quelque sorte une ruse pas très fine du machisme. Peut-être. Laissons donc là les sexes et les genres. Mais qu’il serait triste de ne voir en l’abnégation, l’humilité et la tendresse qu’une ambition bridée, une fierté écrasée, des vertus honorées faute de mieux, quand elles sont la vraie puissance et la vraie dignité. Un extrait du morceau lu : « Mais la statue ne bouge pas, elle ne pleure pas, les miracles c’est pour les autres, les visions prophétiques c’est pour les autres, toi, tu n’as pas le temps, tu dois t’occuper de tes frères, de ton père, tu dois faire le repassage, la cuisine, la vaisselle, tu dois faire les bagages, fuir le pays, accompagner ta mère à l’hôpital et à la préfecture, comprendre les procédures des séances de chimiothérapie, et celles du renouvellement des visas, comprendre les sous-textes des médecins, les espoirs, les désespoirs, les chutes, les rémissions et les rechutes, et puis l’interdiction de demeurer sur le territoire, alors les bagages encore, et l’exil encore, et la neige et le froid et, au-dessus du cadavre de ta mère, tendre un billet de vingt dollars à ton petit frère pour le consoler et devenir sa mère avant d’aller enterrer ta mère et te marier avec ton père. Pas de temps pour les miracles. Alors dans le silence de tes nuits, pour tuer les germes des regrets, soir après soir tu étrangles tes rêves. » L’image de tête a été prise au Musée Rolin, à Autun, qui possède la merveilleuse Ève de Gislebertus. Frog suggérait que ce soit Anne mais Marie Martinez m’apprend qu’il s’agit de la Vierge de la Déposition de Croix, fragment de peinture murale, reporté sur toile, qui provient de la chapelle Saint-Vincent de la cathédrale Saint-Lazare. L’artiste engagé par le Cardinal Rolin pour réaliser ce décor peint dans la chapelle qu’il a fondée en 1453 est resté anonyme. Cet article Femmes puissantes est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  47. 118

    L’art du chat merveilleux

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/chatmerveilleux.mp3En annexe de son livre sur le Hara, Karl Graf Dürckheim reproduit un vieux conte taoïste souvent cité dans les écoles japonaises d’escrime : l’art du chat merveilleux. C’est l’histoire d’un maître d’escrime dont la maison est occupée par un rat agressif que ni chats, ni le maître d’escrime lui-même ne parviennent à chasser et qui ne partira que lorsqu’il sera fait appel à une vieille chatte, apparemment nonchalante, qui, le plus simplement et le plus calmement du monde, prend le rat dans sa gueule et le dépose dehors.Tous les chats sont stupéfaits et demandent à la vieille chatte par quel prodige elle a réussi là où tous ont échoué. Il s’en suit un long dialogue – celui que je lis et reproduis plus  bas – durant lequel la vieille chatte écoute chacun, explique ce qui a manqué ou qui a été mal fait, avant d’exposer sa propre méthode, essentiellement fondée sur l’abandon de la conscience de soi :Une seule chose importe : que pas le moindre soupçon de conscience de soi n’entre en jeu, sinon tout est perdu. Si on pense au but, même d’une façon fugitive, tout devient artificiel.Les chats qui, avant elle, avaient tenté d’expulser le rat, s’y sont mal pris parce qu’ils comptaient trop sur eux-mêmes, leur savoir, leur technique, leur habileté, leur volonté, leur souplesse ou leur astuce. Or, même dans ce dernier cas, c’est-à-dire quand, au lieu de s’opposer frontalement, on laisse aller et on suit le mouvement avec fluidité, même dans ce cas là, quand l’intention demeure, elle est en trop et fait obstacle.Le secret de la vieille chatte, que je comprends parfois dans un éclair avant qu’il ne replonge dans l’obscurité, est l’absence d’intention consciente :Tout ce que tu entreprends avec une intention consciente entrave la vibration originelle de la grande Nature, gêne le surgissement de sa source secrète et perturbe le cours de son mouvement spontané. D’où viendrait alors l’efficacité miraculeuse ? C’est uniquement en ne pensant à rien, en ne voulant rien et en ne faisant rien, mais en t’abandonnant dans ton mouvement à la vibration de l’Être, que tu n’aurais pas de forme saisissable. Ne penser à rien, ne vouloir rien et ne faire rien ; là est le secret de la réussite qui ne fait que s’abandonner, sans rien prévoir ni planifier, sans rien réfléchir, en se laissant aller au destin et à l’invention de l’instant, dans une sorte d‘Amen sans fin.Je ne comprends pas directement cela mais comprends bien que le charme s’évanouit dès lors qu’il est recherché, que qui parle au nom de l’intelligence s’enfonce au plus profond de la bêtise et que les choses les plus subtiles et les plus aériennes ne survivent pas à la conscience qu’on en prend :C’est seulement si tu es dans l’état où tu es libre de toute conscience du moi, seulement si tu agis « sans agir », sans intention et sans astuce – en harmonie avec la grande Nature – c’est alors seulement, que tu es sur la vraie Voie. Abandonne toute intention, entraîne-toi à la non-intentionnalité et laisse faire l’Être. Cette Voie est sans fin et inépuisable. »Je ne comprends pas tout à fait ce que dit la vieille chatte mais sens qu’elle a raison. Et voici le début du conte, que je lis :Il était une fois un maître d’escrime du nom de Shoken. Dans sa maison, un gros rat causait du désordre. Même en plein jour il courait partout. Un jour, le maître de maison l’enferma dans sa chambre et dit à son chat de l’attraper. Mais le rat sauta à la gorge du chat et le mordit si cruellement qu’il se sauva en miaulant. Ensuite Shoken amena plusieurs chats du voisinage, réputés pour leur grande vaillance, et les fit entrer dans la chambre. Le rat était assis, ramassé sur lui-même dans un coin. Dès que l’un des chats l’approchait, il lui sautait dessus et le faisait fuir. Le rat avait un air si féroce qu’aucun des chats n’osait l’approcher à nouveau. Alors le maître se mit en colère et courut lui-même après le rat pour le tuer. Mais celui-ci évitait tous les coups du savant maître d’escrime, lequel cassa portes, shojis, karamis et autres objets, tandis que le rat fendait l’air, rapide comme l’éclair, esquivant chacun de ses mouvements. Enfin, lui sautant au visage, il le mordit. Finalement, ruisselant de sueur, Shoken appela son serviteur. « Il paraît » dit-il, « qu’à six ou sept cho d’ici, vit le chat le plus vaillant du monde. Va, et amène-le. » Le serviteur amena le chat. C’était en fait une chatte qui ne semblait pas bien différente des autres chats. Elle n’avait l’air ni particulièrement intelligente, ni particulièrement dangereuse. Aussi le maître d’escrime ne lui fit pas d’emblée particulièrement confiance. Néanmoins, il lui ouvrit la porte et la fit entrer. Calme et silencieuse, comme si elle ne s’attendait à rien de singulier, la chatte s’avança dans la pièce. Le rat eut un sursaut et ne bougea plus. La chatte en toute simplicité s’approcha lentement de lui, le prit dans sa gueule, et le porta dehors.Dans la soirée les chats battus se réunirent dans la maison de Shoken. Respectueusement, ils offrirent à la vieille chatte la place d’honneur s’agenouillèrent devant elle et dirent modestement : « Tous, nous avons la réputation d’être vaillants. Nous nous sommes entraînés dans cette voie et nous avons aiguisé nos griffes afin de vaincre n’importe quel rat, ou même des loutres et des belettes. Jamais, nous n’aurions cru qu’il put exister un rat aussi fort. Par quel art l’avez-vous vaincu aussi facilement ? N’en faites pas un secret, dîtes-le nous. »Alors, la vieille chatte rit et dit : « Vous autres jeunes chats, tout en étant assez vaillants, vous ignorez la vraie Voie. C’est ainsi que vous manquez de réussite quand vous trouvez en face de quelque chose dont vous n’aviez aucune idée. Mais d’abord, dites-moi comment vous vous êtes entraînés ? »Un chat noir s’approcha et dit : « Je suis issu d’une lignée célèbre en capture de rats. Aussi, je décidai de poursuivre dans cette voie. Je sais sauter des paravents hauts de deux mètres. Je sais m’insérer dans un trou minuscule où seul un rat peut se glisser. Tout petit, je me suis exercé dans tous les arts acrobatiques. Même si, sortant du sommeil, quand je ne suis pas encore tout à fait présent, au moment où je rassemble mes esprits, je vois un rat courir sur une poutre, d’un saut je m’en empare. Mais ce rat-ci était le plus fort que j’aie jamais rencontré et j’ai subi la plus épouvantable défaite de ma vie. J’en ai honte. » Alors, la vieille chatte dit : « Ce en quoi tu t’es exercé, ce n’est proprement rien d’autre qu’une technique. Quand les anciens enseignèrent la technique c’était pour eux une des formes de la Voie. Leur technique était simple mais enfermait dans son sein la plus haute sagesse. Le monde d’aujourd’hui s’occupe uniquement de technique. Certes, beaucoup de choses furent inventées ainsi d’après la recette : « à condition de faire ceci ou cela, on obtient ceci ou cela. » Mais qu’obtient-on ? Rien que de l’habileté. En abandonnant la Voie traditionnelle, on instaura, par usage de l’intelligence jusqu’à l’abus, la compétition dans la technique et maintenant on n’avance plus. C’est toujours ainsi, si on ne pense à rien d’autre qu’à la technique et si on ne se sert que de son intelligence. Bien sûr, elle est une fonction de l’esprit, mais si elle ne prend pas racine dans la Voie et si elle vise l’habileté seulement, elle devient le germe du faux et le résultat est néfaste. Donc recueille-toi et exerce-toi dorénavant dans le sens juste. »Alors, un gros chat au pelage tigré s’approcha et dit : « C’est, je pense, uniquement l’esprit qui compte dans l’art chevaleresque. Ainsi, depuis toujours, je me suis exercé en ce pouvoir. Maintenant, il me semble, mon esprit est dur comme l’acier et libre ; rempli de l’esprit qui comble terre et ciel. A peine l’ennemi perçu, déjà cet esprit tout puissant le fascine et d’avance, la victoire est à moi. Alors seulement j’approche, sans réfléchir, tout comme la situation l’exige. Je m’oriente d’après le « son » de mon adversaire. Je fascine le rat d’après mon bon vouloir, à droite, à gauche, j’appréhende chacun de ses mouvements. Quant à la technique comme telle, je n’en ai cure. Elle se fait d’elle-même. Un rat qui court sur une poutre : je le fixe et déjà il tombe, il est à moi. Mais ici, ce rat mystérieux arrive sans forme et s’en va sans trace. Qu’est-ce ? Je l’ignore. » Alors, la vieille chatte dit : « Ce pourquoi tu t’es donné de la peine, n’est qu’une force psychique et ne ressort pas du bien qui mérite le nom de bien. Le fait seul d’être conscient du pouvoir dont tu veux te servir pour vaincre suffit pour agir contre ta victoire. Ton moi entre en jeu. Mais si le moi de l’autre est plus fort que le tien, qu’arrivera-t-il ? Si tu veux vaincre l’ennemi uniquement par ta force supérieure, il t’oppose la sienne. T’imagines-tu être le seul fort, et crois-tu tous les autres faibles ? Mais comment se comporter s’il existe quelque chose que l’on ne peut pas vaincre, avec la meilleure volonté, par sa propre force, fut-elle supérieure ? Voilà 1a question ? La force spirituelle que tu sens en toi, « dure comme l’acier, libre et remplissant terre et ciel », ce n’est pas la grande Puissance elle-même, mais son reflet seulement. Et ainsi ton propre esprit est seulement l’ombre du grand Esprit. Il paraît être la vaste Puissance, mais en réalité il est tout autre chose. L’Esprit dont parle Mencius est fort parce qu’il est éclairé en permanence d’une grande clairvoyance. Mais ton esprit ne dispose de sa puissance que dans certaines conditions. Ta force et celle dont parle Mencius sont d’origine différente et ainsi leur effet aussi est différent. Elles sont tout aussi opposées que le courant éternel du Yang-Tsé-Kiang et un raz de marée nocturne, subit. Mais de quel esprit faut-il faire preuve, quand on se trouve en présence de ce qui ne peut être vaincu par aucune force spirituelle contingente. Un dicton dit : « Un rat piégé mord même le chat ». L’ennemi, en face de la mort, ne dépend de rien. Il oublie sa vie, il oublie tout besoin, il s’oublie lui-même, il est libre de vaincre et d’échouer. Il ne vise plus à préserver son existence. Et c’est ainsi que sa volonté est telle que l’acier. Comment le vaincre avec une force spirituelle que l’on s’attribue soi-même ? »Alors un chat gris, plus âgé, s’inclina et dit : « Oui, en vérité, c’est ainsi que vous le dites. Aussi grande que puisse être la puissance psychique, elle a en soi une forme. Mais tout ce qui a une forme, quelque subtil qu’il soit, est saisissable. C’est pourquoi, depuis longtemps, j’ai entraîné mon âme. Ce n’est pas moi qui exerce cette puissance qui terrasse l’autre spirituellement (le « soi », comme le deuxième chat). Je ne me bagarre pas non plus (comme le premier chat). Je me « concilie » celui qui est en face de moi, ne fais qu’un avec lui et ne m’oppose d’aucune façon. Quand l’autre est plus fort que moi, je cède et m’abandonne, pour ainsi dire, à sa volonté. D’une certaine façon, mon art consiste à s’emparer d’un jet de gravier avec un filet souple. Le rat qui veut m’attaquer, aussi fort qu’il soit, ne trouve rien où s’appuyer, rien d’où s’élancer. Or, ce rat-ci n’a pas joué le jeu. Il est arrivé, il est parti, insaisissable comme une divinité. Jamais je n’ai rien vu de pareil. » Alors la vieille chatte répondit : « Ce que tu appelles conciliation ne procède pas de l’Être, de la grande Nature. C’est une conciliation voulue, artificielle, une astuce. Consciemment, tu veux échapper ainsi à l’agressivité de l’ennemi. Mais, si tu y penses, fût-ce furtivement, il s’aperçoit de ton intention. Or si dans une telle disposition tu te montres conciliant, ton esprit prêt à l’attaque se trouble ; ta perception et ton acte sont perturbés dans leur tréfonds. Tout ce que tu entreprends avec une intention consciente entrave la vibration originelle de la grande Nature, gêne le surgissement de sa source secrète et perturbe le cours de son mouvement spontané. D’où viendrait alors l’efficacité miraculeuse ? C’est uniquement en ne pensant à rien, en ne voulant rien et en ne faisant rien, mais en t’abandonnant dans ton mouvement à la vibration de l’Être, que tu n’aurais pas de forme saisissable. Rien sur terre ne peut surgir comme antiforme. Et ainsi il n’y a plus d’ennemi qui puisse résister. Je ne suis nullement d’avis que tout ce que vous vous êtes efforcés d’acquérir soit sans valeur. Tout et n’importe quoi peut être une manière de suivre la Voie. Technique et Voie peuvent être identiques. Dans ce cas, le grand Esprit, « l’agissant », est intégré en elle et se manifeste dans l’action du corps. La force du grand Esprit (ki) sert la personne humaine (ishi). Celui dont le Ki est libre sait affronter tout, de la juste manière, dans sa liberté infinie. Au combat, sans se servir d’une force particulière, son esprit, en état de conciliation, ne cédera ni à l’or ni à la pierre. Une seule chose importe : que pas le moindre soupçon de conscience de soi n’entre en jeu, sinon tout est perdu. Si on pense au but, même d’une façon fugitive, tout devient artificiel. Cela ne procède pas de l’Être, de la vibration originelle de la voie-corps. Dans ce cas, l’ennemi ne sera pas à votre merci, il vous résistera.Alors quel procédé, quel art, doit-on utiliser ? C’est seulement si tu es dans l’état où tu es libre de toute conscience du moi, seulement si tu agis « sans agir », sans intention et sans astuce – en harmonie avec la grande Nature – c’est alors seulement, que tu e sur la vraie Voie. Abandonne toute intention, entraîne-toi à la non-intentionnalité et laisse faire l’Être. Cette Voie est sans fin et inépuisable. »Et puis, la vieille chatte ajouta encore quelque chose d’étonnant : « Vous ne devez pas croire que ce que je viens de vous dire soit ce qu’il y a de plus élevé. Il n’y a pas longtemps, dans un village voisin du mien, vivait un matou. A longueur de journée il dormait. Rien en lui ne laissait soupçonner quoi que ce soit ressemblant à une force spirituelle. Il était là, étendu comme un morceau de bois. Jamais personne ne l’avait aperçu attrapant un rat. Or là où il dormait et vivait aussi bien qu’aux environs, il n’y avait pas de rats. Où qu’il apparut et s’étendit, on ne voyait plus aucun rat. Un jour je lui rendis visite et lui demandai comment il fallait interpréter ce fait. Je ne reçus point de réponse. Trois fois encore, je posai ma question. Il se tut. Non parce qu’il ne voulait répondre, mais parce que, de toute évidence, il ne savait quoi répondre. Ainsi je sus : « Celui qui sait quelque chose, ne le sait pas ». Ce matou s’était oublié lui-même et avait du même coup oublié toutes choses autour de lui : il était devenu « rien » et avait atteint le plus haut degré de non-intentionnalité. Et nous pouvons dire qu’il avait trouvé la divine Voie du chevalier : Vaincre sans tuer. Je suis loin derrière lui. » La photo est celle d’une chatte à l’épaisse toison rousse que nous avions croisée un soir dans le quartier de l’Arsenal, à Venise. Sa sérénité ensommeillée me rappelle celle de la chatte de Shoken.Cet article L’art du chat merveilleux est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  48. 117

    À la merci

    Sur un berceau, couvert de paille ou non, l’être le plus fragile et le plus faible qui soit, un petit d’homme nouveau-né. Il dépend entièrement de l’amour et des soins qu’on lui donne, sans lesquels il mourrait. Aucune créature n’est plus faible : seule, elle ne survivrait pas un jour, incapable qu’elle est de se nourrir, de boire, de se protéger du froid et de la chaleur, de se déplacer : un être à la merci du monde. À la merci. Je me souviens de mes enfants nouveau-nés et de la crainte qui me saisissait quand je les portais dans mes bras, eux si frêles et si abandonnés à moi. Je me souviens de tous les enfants nouveau-nés que j’ai connus et de cette même panique ressentie devant tant de faiblesse recueillie en une si petite créature. Je me souviens des infirmières, des infirmiers et de leur dévouement. De la tendresse et de l’amour donnés aux enfants, à la mère et au père. De cette humanité pleine d’humanité qui fleurissait au milieu de la nuit et qui nous apaisait. Je me souviens aussi de mon père, devenu pauvre chose immobile et muette, et de ses yeux qui restaient seuls ouverts. Lui aussi était à la merci. À la merci. Être tout entier entre les mains des autres et s’en remettre à eux. Amen et Inch Allah. N’être que cet abandon, que ce saut dans le vide. Au plus profond de la faiblesse, pourtant, quelque chose murmure et hurle à la fois, que nous entendons dans tous les tintamarres, qui nous parle et que nous écoutons,  toute affaire cessante. Certains, qui entendent, ne l’écoutent cependant pas, et c’est dans cette surdité de l’âme aux appels du coeur, dans ce refus de se laisser toucher, dans cette peur d’être affaibli par la faiblesse que meurt l’espérance et que naît le mal, petite mort du monde. C’est de cette peur que naissent la cruauté et l’indifférence, de cette peur d’être aspiré par la faiblesse, de cette panique face à l’amour : être fort de peur d’être faible ; n’être fort que de sa propre peur. Ô camps, Ô massacres des innocents, Ô crimes si souvent perpétrés ! Et Ô pauvres créatures élevées comme des choses et mal tuées dans de sinistres abattoirs ! Ô surdité de l’âme ! Les autres entendent, ce pourquoi il ne faut pas désespérer. Sont-ils venus, les mages, s’agenouiller, et mettre leur pouvoir entre les mains du nouveau-né ? Sont-ils venus se mettre à la merci de cet enfant qui s’était mis à la merci du monde ? Je ne sais. Mais chaque jour, partout, recommence cet échange de mercis. Cette abdication de puissance envers qui n’est que faiblesse. Ce don de tout à qui n’est rien. Rien d’autre qu’un appel, un espoir d’espérance. Une étoile dans la nuit. Noël tous les jours et chaque nuit recommencé. Et le monde vit et se recrée sans cesse de cette nativité, de cet abandon partagé, de cet amour qui fut, est et sera donné à des milliards de créatures. L’amour est l’autre nom de cette recréation continuelle du monde. L’amour est l’autre nom de Dieu.  L’image est celle d’une jolie crèche photographiée en décembre 2017 rue de Grenelle, à Paris.Et revenu ce soir, 25 décembre 2019, au même endroit, je la revois au Centre Saint-Guillaume, aumônerie de Sciences-Po, enrichie de Jésus, d’un ange et des rois mages :Cet article À la merci est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  49. 116

    Shangri-La ou l’éloge de la modération

    https://aldoror.fr/wp-content/uploads/lost.mp3  Les horizons perdus, de James Hilton, dont on connaît plus souvent le film éponyme qu’en a tiré Frank Capra, raconte la découverte, par des occidentaux des années 1930 dont l’avion a été détourné, d’une vallée perdue au milieu du Tibet, au sein de laquelle s’épanouit, depuis le XVIIIè siècle et sa fondation par le Père Perrault, venu du Luxembourg, une société fondée sur un mélange de bouddhisme et de christianisme. Shangri-La est le nom de cette contrée qui vit en autarcie, dans l’isolement de la haute montagne, épargnée du temps et des vicissitudes du siècle, et dans les temples de laquelle on entend « aussi bien le Te Deum Laudamus que le Om Mane Padme Hum« .La vie à Shangri-La est fondée sur la modération, comme l’explique Chang aux visiteurs  :Notre doctrine principale est la modération. Nous inculquons la qualité d’éviter les excès de toutes sortes, y compris, si vous voulez bien excuser le paradoxe, l’excès de vertu. Dans la vallée que vous avez vue et où plusieurs milliers d’habitants vivent sous notre domination spirituelle, nous avons remarqué que ce principe amène un degré considérable de bonheur. Nous gouvernons avec une sévérité modérée et, en retour, nous sommes gratifiés d’une obéissance modérée. Et je crois pouvoir prétendre que nos gens sont modérément sobres, modérément chastes et modérément honnêtes.Le héros du livre, Conway, aime bien cette modération qui est en harmonie avec son propre flegme, et que nombre de ses interlocuteurs voient comme une apathie et un manque de caractère. J’aime bien, moi aussi, cette approche pragmatique qui, s’appliquant également à elle-même, garde ses distances avec les absolus et les doctrines, y compris celle de la modération. Ce n’est pas un scepticisme généralisé mais plutôt une façon de reconnaître l’imbrication des choses et l’impossibilité dans laquelle nous sommes le plus souvent – même si pas toujours ! – de distinguer non pas le mal du bien mais le tracé exact de la ligne les séparant.Cette modération est placée sous le signe du et ; elle revient à embrasser la totalité du monde, en en reconnaissant l’épaisseur, la richesse, la contradiction, et en essayant de tout englober, au lieu de rejeter hors du monde les parcelles ou les grands pans de réalité ne collant pas à notre théorie, à la vision simplificatrice que nous avons des choses, à l’image idolâtre que nous en avons bâtie et qui n’est que la projection de notre esprit.Cette modération, qui fait avec le monde beaucoup plus qu’elle ne prétend le réformer, s’apparente plus au radical-socialisme de Créon qu’à l’exigence absolue de pureté incarnée par Antigone. Elle est rondouillarde et bonhomme comme les statues du Bouddha devenu sage et non tranchante, fière et étique comme les anges de l’Apocalypse. Elle ne délivre pas d’autre idéologie que sa propre modération ; elle n’est d’ailleurs porteuse d’aucun message mais seulement d’une pratique.Là est l’essence de Shangri-La et le sens de son utopie. Mais là aussi est sa faiblesse. Car Shangri-La, ne révélant rien au monde, doit indéfiniment se nourrir des idées et des apports exterieurs, comme elle doit se nourrir de nouveaux arrivants. Shangri-La conserve mais ne crée pas. Elle a du reste été créée comme une arche de Noé, un sanctuaire permettant aux œuvres et à l’humanité d’échapper aux soubresauts et aux destructions du monde moderne. C’est ce que confie à Conway, dans le passage que je lis, le maître des lieux, ce Grand Lama qui n’est autre que le Père Perrault, dont l’existence s’est miraculeusement allongée dans l’ombre des montagnes :Nous ne suivons pas une expérience vaine, un simple caprice. Nous suivons un rêve et une vision. C’est la vision qui est apparue au vieux Perrault la première fois quand il se mourait dans cette pièce, en l’an 1789. Il revit alors sa longue vie, comme je vous l’ai déjà dit, et il lui parut que toutes les plus belles choses étaient passagères et périssables, tandis que la guerre, la convoitise et la brutalité les écraseraient peut-être un jour et alors elles disparaîtraient totalement de la surface de la terre. Il se rappela les scènes qu’il avait vues de ses propres yeux et il en imagina d’autres ; il vit les nations cultivant, non pas la sagesse, mais les passions vulgaires et la volonté de destruction ; il vit la puissance de la machine se développer jusqu’à ce qu’un seul homme armé puisse combattre l’armée entière du Grand Monarque. Et il perçut que, quand ils auraient ruiné la terre et la mer, ils s’empareraient des airs… Pouvez-vous dire que cette vision était fausse ?— Très juste, au contraire.— Mais ce n’est pas tout. Il prévit un temps où l’homme, exultant de sa technique homicide, se jetterait si violemment sur le monde que toute chose précieuse serait en danger, chaque livre et chaque tableau, chaque harmonie, chaque trésor vieux de deux mille ans, ce qui est petit, délicat, sans défense – tout serait perdu comme le livre de Livie, ou détruit comme les Anglais ont détruit le Palais d’Été à Pékin.— Je partage votre opinion sur ce sujet.— Évidemment. Mais que valent les opinions d’hommes raisonnables contre le fer et l’acier ? Croyez-moi, la vision du vieux Perrault se réalisera. Et c’est pourquoi, mon fils, je suis ici, et pourquoi vous y êtes aussi et nous pouvons prier pour survivre à la ruine qui menace de tous côtés.— Survivre ?— Il existe une chance. Tout ceci se produira avant que vous ne soyez aussi vieux que moi.— Et vous pensez que Shangri-La y échappera ?— Peut-être. Nous ne pouvons attendre aucune pitié, mais nous pouvons faiblement espérer d’être négligés. Nous resterons ici avec nos livres, notre musique et nos méditations, conservant la fragile élégance d’un âge se mourant, et cherchant la sagesse dont les hommes auront besoin quand leurs passions seront épuisées. Nous avons un héritage à conserver et à léguer. Prenons tout le plaisir que nous pouvons jusqu’à ce que vienne ce temps.— Et alors ?— Alors, mon fils, quand les forts se seront mangés entre eux, la morale chrétienne pourra enfin se réaliser et « les doux hériteront la terre ».Shangri-La est une arche de Noé, vouée à préserver les beautés du monde de sa destruction, et Les horizons perdus rappelle en cela Fondation, d’Isaac Asimov, ou Le jeu des perles de verre, de Hermann Hesse, ces livres qui eux aussi parlent de sanctuaires conçus pour abriter le savoir des hommes de la folie des hommes.C’est toujours l’idée que, laissée à la part créatrice de ses penchants, l’humanité nourrit la catastrophe, tandis qu’une autre part d’elle-même, paisible mais stérile, embrasse la sagesse, et peut, au cœur des monastères, sauver ce qui fut fait. Et c’est de ces deux êtres opposés et complémentaires que l’homme est fait, et de leur danse continuelle que l’histoire, comme l’amour, se construit.  La photo d’illustration a été prise à Hauteluce, un soir que nous descendions des Saisies tandis que la lune se levait derrière les montagnes. Cet article Shangri-La ou l’éloge de la modération est apparu en premier sur Aldor (le blog).

  50. 115

    Le mépris, le déni et le monde qui se délite

    Le mépris, d’Alberto Moravia, raconte la progressive découverte, par un homme, de ce qu’il sait déjà, de ce qu’il sait depuis le début. C’est le récit d’un déni qui s’achève, pareil à celui que nous ressentons face au monde qui s’abîme, le voyant se déliter sans cependant y croire vraiment, écartelés que nous sommes entre l’aveuglement, le refus de la culpabilité, une précoce nostalgie et une trop tardive espérance. Au premier chapitre, que je lis, tout se noue, et le reste du roman ne sera qu’une exploration des ondes et du chaos nés de cette singularité première, non reconnue comme telle mais pourtant immédiatement perçue, sentie – plus d’ailleurs, dans le film de Godard que dans le roman de Moravia. Nous savons, nous savons depuis toujours, ayant vu devant nous le monde s’effilocher et se salir ; nous savons, et pourtant nous ne croyons pas. De même que c’est dans son exil que Riccardo reconnaît le bonheur émanant d’Emilia, c’est dans la disparition du monde qui fut que nous reconnaissons sa beauté : Plus on est heureux et moins on prête attention à son bonheur. Cela pourra sembler étrange, mais au cours de ces deux années j’eus même parfois l’impression que je m’ennuyais. Non, je ne me rendais pas compte de mon bonheur. En aimant ma femme et en étant aimé d’elle je croyais faire comme tout le monde ; cet amour me semblait un fait commun, normal, sans rien de précieux, comme l’air que l’on respire et qui n’est immense et inestimable que lorsqu’il vient à vous manquer. C’est quand le monde nous échappe, qu’on voit le flux continu de la vie se tarir, les oiseaux moins chanter, les glaciers disparaître, les mers devenir des poubelles, que sa magnificence, si longtemps dédaignée, l’humble magnificence chantée par François, nous submerge, comme elle submerge les personnages de Soleil vert qui se donnent à la mort et qui découvrent un monde qu’ils n’ont jamais connu. C’est quand le monde nous échappe, comme Camille échappe à Paul, pour emprunter cette fois-ci ses prénoms à Godard, que l’amour nous avons pour lui, qui était discret et inavoué, secret et presque honteux, s’exprime et éclate, se découvre : Au temps où Emilia montrait un déplaisir de mon absence, je la quittais le cœur léger, content au fond de ce déplaisir comme d’une preuve supplémentaire du grand amour qu’elle me portait. Mais dès que je m’aperçus que non seulement elle ne manifestait aucun dépit mais qu’elle semblait préférer sa solitude, je commençais à éprouver une sourde angoisse, comme lorsqu’on sent manquer le sol sous ses pieds. Et c’est maintenant que tout ce qui paraissait naturel et donné, allant de soi et éternel, révèle sa fragilité, maintenant que le monde s’en va, que nous voulons le retenir, l’embrasser, nous montrer tendres et aimants avec nos pauvres gestes, nos gestes maladroits et un peu niais qui succèdent à des décennies de violence et de pillage. Nous découvrons que nous aimons le monde, que nous ne pouvons vivre sans lui, que nous formons avec lui un seul être, et pourtant nous n’allons pas jusqu’au bout de notre amour. Comme Riccardo-Paul, qui refuse de reconnaître sa pusillanimité et qui va toujours demandant à Emilia-Camille pourquoi elle le méprise, lui qui pourtant au fond de lui le sait, nous ressassons le passé, feignons de ne pas connaître les causes du désastre qui s’annonce et continuons sur notre lancée, dans un endormissement tranquille et mortifère dont ne peuvent nous sortir que les cris de nos modernes Antigone. Et de même que Paul croit qu’il suffit d’être brutal pour être l’homme que Camille lui reproche de ne pas être, nous manquons de sincérité, d’entièreté et de virilité dans notre amour et nos résolutions. Nous manquons de courage pour changer résolument de cap, babouinons, singeons, tenons de grandes conférences mais ne décidons rien, préférant négocier, calculer, mégoter. Dans la course à l’abîme, nous cherchons à gagner du temps. Cet article Le mépris, le déni et le monde qui se délite est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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