EPISODE · Jun 17, 2026 · 58 MIN
1776, l’indépendance de treize États unis : Populations esclavisées et autochtones, les exclues de la liberté américaine
4 juillet 1776, signature de la déclaration d’indépendance des États-Unis. Que signifie un tel texte, au cœur de la révolution américaine, pour des individus privés de liberté, sous domination, et souvent en lutte contre cette domination : les personnes réduites en esclavage, les populations autochtones ou encore les femmes ? Des regards différents, et donc des mémoires plurielles, bien loin de ce qu’ont vécu les pères fondateurs. Les Amérindiens et l’indépendance À l’aube de la guerre d’indépendance, les populations amérindiennes occupent les neuf dixièmes de l’actuel territoire états-unien. Ces populations autochtones "ne mènent pas leur guerre d'indépendance, [comme] on le lit parfois dans l'historiographie", précise Gilles Havard, historien et directeur de recherche au CNRS. "Les autochtones sont des peuples, pour la plupart d'entre eux, souverains. Donc ce ne sont pas des subalternes. Si on brosse un tableau général de ce que deviendront les États-Unis plus tard, on peut distinguer trois zones. À l'ouest du Mississippi, une vaste zone où les Amérindiens vivent de façon 'traditionnelle'. [...] La première grande zone n'est pas trop concernée par ces événements révolutionnaires. Vous avez une deuxième zone entre les Appalaches et le fleuve Mississippi. Dans cette zone, vous avez des peuples qui sont également souverains. [...] Ce sont des populations qui sont dans des relations d'alliance et d'interdépendance avec les puissances coloniales, les Espagnols et les Britanniques à cette date. Enfin, vous avez les Treize Colonies, où nous avons des individus amérindiens, des fragments de tribus qui étaient puissantes deux siècles auparavant, qui ont été brisés par la colonisation." Durant l’été 1776, les débats sont vifs quant à la question de savoir quel statut leur accorder. La Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 affirme que les Amérindiens sont des “sauvages sans pitié”. Malgré la philanthropie de Thomas Jefferson, le texte est rédigé à un moment où les colons américains se sentent menacés par l’alliance de certains peuples amérindiens avec les Britanniques. Loin de se cantonner au simple rang d’observateur, les Amérindiens jouent un rôle crucial dans le conflit anglo-américain. Les populations amérindiennes peuvent être des guides dans certaines régions et participent à des batailles massives. La plupart des peuples s’allient aux Britanniques par peur de l’expansionnisme américain. En 1783, le traité de Paris consacre l’existence des États-Unis sans même évoquer les Amérindiens. Un très vaste territoire, à l’ouest des Appalaches, est cédé aux colons américains, sans l’accord des Amérindiens, à commencer par les peuples Cherokees et Creeks. 1776, vers l’émancipation des personnes esclavisées ? En 1776, la Déclaration d’indépendance marque un tournant pour l’émancipation des esclaves africains-américains. Présente sur le continent depuis le début du 17ᵉ siècle, la communauté africaine-américaine reçoit ce texte comme une déclaration de liberté et d’engagement solennel. Loin de se cantonner à un rôle marginal, les populations esclavisées participent activement au conflit anglo-américain. Près de 5 000 personnes noires décident de rejoindre les patriotes américains et de s’enrôler dans l’armée continentale de George Washington. Certaines populations esclavisées décident également de s’engager aux côtés des Britanniques avec la promesse d’une mise en liberté. Les personnes esclavisées sont alors présentes sur l'ensemble du territoire, "du nord au sud, mais dans des proportions très variables", explique Marie-Jeanne Rossignol, historienne et autrice de Noirs et Blancs contre l’esclavage. Une alliance antiesclavagiste ambigüe aux États-Unis, 1754-1830 (Karthala, 2022). "Dans le Massachusetts, dans les États de Nouvelle-Angleterre, la proportion est très légère, 1 %, 2 % ." La colonie de New York, qui va devenir un État, et le New Jersey, qui va aussi devenir un État, ont des proportions beaucoup plus fortes, autour de 10 % . Quand on passe à la Virginie, on est dans un taux de 40 %, 50 % en Caroline du Sud : il y a déjà l'amorce d'une séparation nord-sud. Il y a des débats, qui proviennent aussi bien du milieu colon, sur la validité de l'esclavage, que du milieu des esclavisés eux-mêmes, qui portent des pétitions dans les années qui précèdent le début des hostilités. Il y a, en particulier au Massachusetts, toute une série de pétitions, en 1773, 1777, qui exigent une égalité parfaite dans la filiation de ce qui est écrit dans la Déclaration d'indépendance." Les débats entamés durant la guerre d’indépendance aboutissent à l’abolition de l’esclavage dans tous les États du nord. Ces années de guerre permettent la constitution d’une communauté africaine-américaine dans le nord, qui s’organise et se fait entendre. Les anciens esclaves créent des associations d’aides mutuelles et écrivent des pamphlets. Ils constituent peu à peu un pôle de combat et de ralliement pour les Noirs du Sud. Le rôle des femmes dans l’indépendance La Déclaration d’indépendance ne parle pas du tout des femmes. Les rédacteurs parlent d’une 'masculinité universelle'. Ce sont bien des hommes qui sont “créés égaux”. Tout au long de la construction des États-Unis, les femmes jouent pourtant un rôle crucial. Le moment de la contestation coloniale et celui de l'indépendance sont caractérisés notamment par un débat, qui porte "sur ce qui va cadrer la société des Treize Colonies", souligne Virginie Adane, historienne et autrice de Des femmes en Amérique. Une histoire des États-Unis de Pocahontas à #MeToo (Perrin, 2025). "Cette société des Treize Colonies est calquée, en partie du moins, sur la société britannique et notamment sur le droit britannique, la common law, qui dispose notamment que les femmes [blanches] mariées sont 'couvertes 'par leur mari, 'covered'. La couverture, ça veut dire la subordination des femmes mariées à l'autorité de leur époux. Elles n'ont pas le droit de posséder des biens propres, de signer de contrat, d'hériter. [Avec] cette subordination, on a tendance à penser que les femmes sont complètement absentes de la vie publique. Ce n'est pas tout à fait vrai. Elles sont présentes dans la vie publique, notamment dans la vie économique, dans la production. Ce sont des productrices, des maîtresses de maison." Beaucoup d’épouses restent à l’arrière et s'occupent de la gestion du foyer, comme Abigail Adams. Certaines épouses accompagnent les hommes sur le front, côté patriote comme loyaliste, et contribuent aux soins, à l’approvisionnement en nourriture, aux habits. Certaines participent aussi au conflit par l’espionnage, comme Margaret Kemble Gage. Celles qui sont éduquées ont accès à l’imprimé et peuvent le faire circuler. Mises à l’écart des droits politiques en 1776, la guerre d’indépendance change pour autant les consciences vis-à-vis du statut des femmes blanches dans la société américaine. Elles sont considérées comme les éducatrices des citoyens américains à venir. Pour en savoir plus Marie-Jeanne Rossignol est professeure émérite d’études américaines à l’Université Paris Cité. Ses publications : (avec Michaël Roy, Marlène L. Daut et Cécile Roudeau), Anthologie de la pensée noire. États-Unis et Haïti (XVIIIᵉ-XIXᵉ siècles), Hors d'atteinte, 2023. Noirs et Blancs contre l’esclavage. Une alliance antiesclavagiste ambigüe aux États-Unis, 1754-1830, Karthala, 2022. Gilles Havard est historien, directeur de recherche au CNRS. Ses publications : Les Natchez. Une histoire coloniale de la violence, Flammarion, 2025. L'Amérique fantôme. Les aventuriers francophones du Nouveau Monde, Flammarion, 2019. Virginie Adane est maîtresse de conférences en histoire moderne à Nantes Université. Ses publications : 1619. L'autre naissance des États-Unis, Presses universitaires de France, 2025. Des femmes en Amérique. Une histoire des États-Unis de Pocahontas à #MeToo, Perrin, 2025. Références sonores de l’émission : Description de la Virginie, RTF, 1962. Lecture par Oriane Delacroix d'un extrait d'une lettre d'Abigail Adams à son mari John Adams, mars 1776. Lecture par Thomas Beau d'un extrait de Mary Jemison, Récit de la vie de Mrs Jemison enlevée par les Indiens, 1824. Lin-Manuel Miranda, "Cabinet battle #1", Hamilton : An American Musical, Original Broadway Cast Recording, 2015. Lecture d'un extrait de la Proclamation royale de George III, 7 octobre 1763, France Culture, 26 décembre 1995. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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