PODCAST
Le Cours de l'histoire
Du lundi au vendredi, "Le Cours de l'histoire" remet au goût du jour le récit de l'histoire, réservant un traitement à toutes ses occurrences dans l'espace public comme dans les productions culturelles, tout en restant très attentif à l'actualité de la recherche.
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Des bains au comptoir, histoires de convivialité : Tournée générale ! Les heures heureuses des bistrots
Rediffusion de l'épisode du 2024-01-01 Nous voici installés au comptoir mais, attention, avant de débuter cette émission, une mise en garde est nécessaire ! L’abus d'alcool est dangereux pour la santé. Car il est fort probable, et sans doute inévitable, qu’au cours de cet échange, l’absinthe, le pastis, le whisky et certains noms de vins cuits soient mentionnés. Une histoire populaire des bistrots, comme lieu de rencontre, d’échange, et de convivialité ; un récit spirituel, et avec quelques spiritueux, pour une histoire à consommer sans modération ! Le débit de boisson : une pratique ancienne ? Au 19e siècle, l’élite bourgeoise se rend le plus souvent dans les cafés des Grands Boulevards pour consommer, se faire voir et remarquer. À l’opposé, les classes populaires se retrouvent dans les cabarets près des faubourgs, des lieux qu'elles surnomment communément "l'assommoir" et qu'Émile Zola a si bien décrit. Ainsi, chaque classe sociale se rend dans un débit de boisson qui lui est propre et familier, comme l'atteste le nom des établissements : Café des militaires, Café du commerce, Café des mineurs... Au 20e siècle, la tertiarisation de la société ainsi que l’exode rural tendent à faire du débit de boisson un espace de culture urbaine. Les établissements s’homogénéisent et deviennent des lieux conviviaux de brassage social. Un endroit réunit cette assemblée multiple : le bistrot. Pour l'historien Didier Nourrisson, cet éclatement de l'entre soi est très novateur : "Un homme du peuple peut accéder à des bistrots et même à des cafés un peu huppés". Si certains prétendent que le terme "bistrot" est apparu lors de l'occupation de Paris par les Russes en 1814, Didier Nourrisson précise qu'il a dans un premier temps une connotation péjorative : "(Il) désigne le patron de l'établissement, qui est plus ou moins une crapule chargée de dénoncer ses clients aux autorités publiques. Il joue un rôle électoraliste très fort. On parle d'ailleurs de bistrocratie dès la Belle Époque." L’entre-deux-guerres : véritable "bistrocratie" ? Après la Grande Guerre, la pratique du bistrot connaît un âge d’or. Si la distinction entre la campagne et la ville existe, il faut à présent distinguer la buvette de gare, le café des imprimeurs ou encore le grand café des artères prestigieuses. Le bistrot devient un lieu de convivialité autour du sport. L'historien Laurent Bihl, auteur d'Une histoire populaire des bistrots, insiste sur la dimension médiatique des cafés, en particulier avant l'apparition de la télévision : "La situation de l'étape (du Tour de France) était affichée de quart d'heure en quart d'heure, car le café relayait la radio." Quand les habitués ne sont pas pris par l'événement du Tour de France, apparu dès 1903, ils peuvent pratiquer eux-mêmes du sport dans l’arrière-salle, transformée en salle de boxe ou d’haltères. Le soir, l’heure de l’apéro devient un véritable rite social. À cette fin, la gamme des boissons alcoolisées s'étoffe, comme l'explique Didier Nourrisson : "L'industrie de l'apéro – si j'ose dire – se met en place avec des marques qui utilisent des vins classiques et y font infuser des plantes. On peut citer les vins Mariani qui, dès le milieu du 19e siècle, (mélangent) vin de Bordeaux avec une infusion de feuilles de coca et de noix de cola." Le lever de coude et la santé qu’on se souhaite se font à présent avant le temps du repas. Toute une publicité accompagne l’essor industriel de l'apéritif. Les slogans choquent, comme "Dubo, Dubon, Dubonnet", et marquent les esprits autant qu’ils animent les murs de la ville jusque dans les gares de chemin de fer. Les "Trente Glorieuses", la jeunesse au rendez-vous du bistrot ! Dans les années 1950-1960, le bistrot devient un lieu d’émancipation pour la jeunesse. Laurent Bihl décrypte le changement structurel sous-jacent : "Avec l'arrivée des routes bitumées et de la bicyclette, les jeunes vont boire dans des cafés (en dehors) du village. Ainsi ils ne boivent plus sous l'œil de leur père. Cela correspond à une contestation de l'ordre patriarcal fondamentale". La mode des loisirs anglo-saxons triomphe, le baby-foot et les juke-box remplaçant les jeux de dés et billard. De nouvelles boissons non alcoolisées prennent place sur le comptoir, tels que les sodas comme Coca-Cola. Le bistrot des "Trente Glorieuses" témoigne ainsi de l’uniformité nouvelle d’une société. Il n’y a plus de frontière entre ouvriers, bourgeois, artisans, ou bohèmes, mais une seule frontière palpable entre jeunes et adultes. À partir des années 1970, la pratique du bistrot décline progressivement. Les foyers privés sont de plus en plus confortables, le domicile assure un isolement social qui éloigne le consommateur du bistrot en ville. Pour aller plus loin Laurent Bihl, Une histoire populaire des bistrots, Nouveau Monde, 2023 Didier Nourrisson, L’Amérique en bouteille. Comment Coca-Cola a colonisé le monde, Vendémiaire, 2023 Didier Nourrisson, Une histoire du vin, Perrin, 2017 Didier Nourrisson, Crus et cuites, Histoire du buveur, Perrin, 2013 Références sonores Chanson Les Petits Bistrots par Jean Ferrat, 1962 Extrait du film La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara, 1956 Chanson Ah quel rêve d’être bistrot par Pauline Carton et Albert Pierjac, 1915 Musique du générique : Gendèr par Makoto San, 2020
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Fou d'histoire : Ernest Pignon-Ernest, l’artiste, la rue et l’histoire
Rediffusion de l'épisode du 2026-05-29 Ernest Pignon-Ernest, l'artiste, la rue, l'histoire. Le temps et l'artiste ont cela de commun qu'ils laissent des traces. Une enfance méditerranéenne Ernest Pignon-Ernest est né à Nice en 1942, d'un père qui travaille aux abattoirs de la ville, et d'une mère coiffeuse. Sa famille vit dans le quartier ouvrier de Riquier, lieu de fabrication des chars du carnaval de Nice. Si, enfant, Ernest Pignon-Ernest est élevé dans une culture sportive, il se distingue rapidement de ses camarades par ses qualités de dessinateur. En 1954, à 12 ans, il découvre l’œuvre de Picasso dans un numéro de Paris-Match. C'est une révélation : l'artiste peut aborder des sujets qui concernent directement les hommes et les femmes. Ernest Pignon-Ernest travaille à partir de ses 14 ans dans un cabinet d'architecture. En 1961, il est appelé dans le cadre de la guerre d’Algérie et part en Kabylie. Il découvre les violences coloniales, ce qui engendre chez lui une prise de conscience politique. Malgré la guerre, il continue de dessiner. Sur une page d’un journal, il trace le taureau de Guernica, tableau que Picasso a peint en 1937. Avec cette reproduction d’un élément d’une toile de maître sur du papier journal, les modalités de ses œuvres à venir sont déjà présente, ainsi que leur fort lien à l’histoire. 1966, la première œuvre in situ En 1966, Ernest Pignon-Ernest s'installe dans le Vaucluse pour peindre. À quelques kilomètres de son atelier aménagé dans un ancien café, naît le projet de la construction de la base aérienne 200 Apt-Saint-Christol. Le plateau d’Albion est destiné à accueillir des silos à missiles, des constructions souterraines qui contiennent des missiles prêts à être tirés en riposte à une menace nucléaire. Scandalisé par l’implantation des missiles, qui évoque pour lui les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945, Ernest Pignon-Ernest souhaite réagir par une création artistique. Seulement, le médium et le format de la peinture et de l’exposition lui semblent impuissants à exprimer l'importance de la menace qu'il perçoit sur le plateau d'Albion. Il décide alors d'investir les lieux eux-mêmes, porteurs de cette menace. Il veut marquer les rochers et les routes qui mènent au plateau de l'empreinte d'une victime soufflée par le bombardement d'Hiroshima. D'elle, il ne reste qu'une silhouette gravée sur un mur, qu'une photo prise après l'attaque a capturée. L'empreinte de cette personne, "je l'ai tracée avec le pinceau à pochoir et ça aboutissait à cette espèce de silhouette, grandeur nature", explique Ernest Pignon-Ernest. "Je ne savais pas que ça serait la base de mon travail à venir, inscrire l'image humaine dans des lieux, réinscrire l'histoire humaine dans les lieux. Finalement, mon travail se développait de cette façon. On dit que l'origine du dessin, c'est une ombre portée, la fille d'un potier qui a tracé son fiancé. Il se trouve qu'à l'origine de mon travail, il y a une ombre portée, pas par le soleil, mais par l'éclair nucléaire." Depuis 1966, Ernest Pignon-Ernest n’a eu de cesse de coller dans des lieux divers, la plupart du temps sur des murs dans les rues des villes, des images qu’il a composées, et ce dans le monde entier. Le plus souvent, il produit un dessin, qu’il sérigraphie en noir et blanc, grandeur nature, sur du papier journal. Il colle ensuite ces images à même les murs, la nuit. Le papier, fin et fragile, colle au plus près de la pierre et ne permet qu'une œuvre éphémère. L'histoire comme palette L'histoire impose à Ernest Pignon-Ernest les thèmes de ses œuvres. Elles reflètent les évènements historiques auxquels il a été confronté. Invité en 2003 pour une exposition en Algérie, il décide de coller dans Alger l'image du militant communiste Maurice Audin. Exposer l'image de ce jeune homme arrêté et tué à la suite de la bataille d’Alger en 1957 est une manière d'interroger la complexité des relations contemporaines entre la France et l’Algérie, héritées de la guerre et des silences qui entourent la violence coloniale, et de remédier à l’oubli de Maurice Audin. L’exposition “Ernest Pignon-Ernest. Ombres de Naples” à la bibliothèque-musée de l’Inguimbertine à Carpentras expose des œuvres qui retracent le processus artistique qui a mené Ernest Pignon-Ernest à coller des centaines d'images sur les murs de Naples. Il se sent dans cette ville italienne en terrain familier, du fait de ses origines niçoises. Il est particulièrement attentif dans son travail à l’histoire de la ville. Dans ses collages, il souhaite refléter la superposition des "mythologies" grecque, romaine et chrétienne présentes dans les rues napolitaines. Il installe ses images dans des lieux héritiers des histoires croisées et parfois oubliées de la ville, pour les révéler. Les œuvres d'Ernest Pignon-Ernest sont traversées d'une forte relation à l'histoire. Ses interventions dans différents lieux sont parcourues d'hommages, notamment aux poètes, comme le Chilien Pablo Neruda, l'Italien Pier Paolo Pasolini, les Français Gérard de Nerval et Robert Desnos, ou encore à l'écrivain cubain Alejo Carpentier. Collées sur des murs dans un contexte historique précis sur lequel il s'est documenté, les images d'Ernest Pignon-Ernest sont peuplées d'anachronismes, comme pour mieux faire rejaillir leur histoire profonde. "J'ai fait un travail sur le centième anniversaire de la Commune de Paris, où j'avais visé les lieux des dernières barricades", raconte-t-il. "J'avais fait une image de gisant que je collai là. Ces images, je les ai collées sur les marges du Sacré-Cœur [à Paris]. On sait qu'il a été construit, c'est un vœu des Versaillais. J'avais fait un décalage, un anachronisme volontaire, [j'ai collé les mêmes images] sur les escaliers du métro Charonne. Les gens passent tous les jours là, et ils ont oublié le drame qui s'est passé là, lié à la guerre d’Algérie en 1962 [la répression de la manifestation du 8 février 1962]. L'œuvre, c'est le lieu lui-même avec son histoire, son passé tragique, et mon image vient d'un coup le réactiver, le faire remonter à la surface." Pour en savoir plus Ernest Pignon-Ernest est artiste plasticien. Il présente plus de 200 œuvres, dont certaines inédites, issues de son travail entre 1988 et 2015 à Naples, dans le cadre de l’exposition “Ernest Pignon-Ernest. Ombres de Naples”, du 23 mai au 1e novembre 2026 à la bibliothèque-musée de l’Inguimbertine à Carpentras. Il présente également les expositions : “Carte blanche” du 23 mai au 15 novembre 2026 au musée Ziem à Martigues. “Le Printemps d’Ernest” du 20 mars au 10 juin 2026 à la Maison Ladevèze à Cordes-sur-Ciel dans le Tarn. Il a publié, avec Pascal Bonafoux, Le Dessin, la mémoire ou la poésie. Citations et traductions, chez Actes Sud en 2024. Références sonores de l'émission : Entretien avec le peintre Edouard Pignon dans l'émission Le Monologue du peintre, RTF, 19 février 1957. Le journaliste Michel Droit sur son voyage à Hiroshima au Japon, RTF, 10 décembre 1957. “Christian Guémy alias C215, fou d'histoire”, Le Cours de l’histoire, 11 février 2022. Reportage sur la fête populaire napolitaine de Piedigrotta, RTF, 21 février 1950. Actualités sur la mort du poète chilien Pablo Neruda, France Inter, 24 septembre 1973. Interview du peintre Pablo Picasso, RTF, 1ᵉʳ janvier 1954. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Les "mystères" de l’histoire : Loup, y es-tu ? Quels visages donner à la bête du Gévaudan ?
Rediffusion de l'épisode du 2022-12-22 Cette émission s'inscrit dans la programmation "L'Étrange Noël de France Culture". Dans l’ancienne région du Gévaudan, qui correspond à l’actuel département de la Lozère, une région d’élevage montagneuse et forestière, le 30 juin 1764, une bête insaisissable fait une première victime. La jeune Jeanne Boulet, quatorze ans, est tuée près de Langogne. Tout au long de l’été 1764, les attaques continuent, tandis que les paysans organisent des battues pour traquer la bête anthropophage. Certaines confrontations entre la bête et des bergers et des bergères locaux rentrent dans les annales, à la fois par la férocité dont fait preuve la bête, qui attaque parfois même à proximité des habitations, et le courage de certaines de ses victimes, qui parviennent à lui échapper et à sauver les leurs. Jacques Portefaix, Jeanne Jouve ou Marie-Jeanne Vallet, surnommée la Pucelle du Gévaudan, sont quelques-uns de ces héros. Il demeure néanmoins impossible de mettre la main sur la bête, qui semble résister aux coups et aux blessures et reparaître toujours aussi assoiffée de sang. Une affaire médiatique et politique L'écho de ce mystère sanglant est tel que la presse nationale et même internationale s’en emparent. Le Courrier d’Avignon ou La Gazette de France publient de nombreux articles et des gravures qui diffusent une image fantasmée de la bête. Fléau divin envoyé pour punir les pécheurs selon l’évêque de Mende, loup-garou, animal exotique, créature monstrueuse et surnaturelle… Les hypothèses, toutes plus farfelues les unes que les autres, agitent et déchirent les contemporains. Le roi Louis XV lui-même ne tarde pas à intervenir, notamment en envoyant en Gévaudan son porte-arquebuse, François Antoine. Le 20 septembre 1765, celui-ci abat un loup de taille exceptionnelle, qui est reconnu par plusieurs victimes de la bête, dont Marie-Jeanne Vallet, comme l’animal auquel ils ont été confrontés. La dépouille est empaillée et apportée à Versailles où elle est exposée dans les jardins du roi. L'affaire semble close. La cour et la presse ne se préoccupent plus beaucoup de l’affaire. Une bête réapparaissante... En décembre 1765 pourtant, les attaques reprennent. La population continue à organiser des battues et des chasses, en vain. Jusqu’à ce jour de juin 1767, où Jean Chastel, un paysan du pays, tue un animal de grande taille, qui est identifié comme un loup ou comme un canidé ressemblant à un loup. Les attaques cessent alors, et la sanglante histoire de la bête du Gévaudan semble toucher à sa fin. Ce n’est que le début du mythe de la bête du Gévaudan, qui a suscité jusqu’à aujourd'hui un engouement impressionnant, une vaste littérature scientifique et pseudo-scientifique, de multiples interprétations et fictionnalisations théâtrales, romanesques ou cinématographiques. La fiction popularise ainsi la thèse selon laquelle la bête du Gévaudan dissimulerait un sérial killer, un pervers sexuel, ou serait une bête dressée par un fou qui lui aurait appris à s’en prendre aux humains. Certains protagonistes réels de l’affaire, comme Antoine Chastel, le fils de Jean Chastel, ou le comte de Morangiès, sont accusés rétrospectivement d’avoir une responsabilité dans les crimes de la bête. Une veine romantique ou franchement fantastique se développe chez les chroniqueurs de l'affaire, ce qui contribue à la notoriété de la bête du Gévaudan. Le roman d’Abel Chevalley, La Bête du Gévaudan, paru en 1936, ou le film Le Pacte des loups de Christophe Gans, sorti en 2001, sont ainsi des interprétations fictionnelles de l’affaire qui ont durablement marqué les esprits, même si elles ne reposent sur aucune preuve historique. Le "mystère" de la bête du Gévaudan Les historiens savent aujourd’hui, en l’état actuel des connaissances, que la bête du Gévaudan était probablement un loup ou plusieurs loups qui seraient devenus anthropophages. Les curieux continuent néanmoins à alimenter des thèses alternatives. Le mystère, pourtant dissipé par la recherche historique, continue à passionner le public, et accède au rang de véritable mythe populaire. L’affaire de la bête du Gévaudan dit aussi beaucoup du rapport conflictuel de l’homme et du loup à travers les siècles, du Moyen Âge au XIXe siècle. Le loup est en effet l’ennemi par excellence de l’homme, l’animal méchant et mauvais, qui constitue un danger et une menace. Dans cette perspective, il faut aussi replacer l’histoire de la bête du Gévaudan dans une histoire plus large, celle des “bêtes” dévorantes qui ont sévi ailleurs en France et en Europe, avant et après celle du Gévaudan. La "bête", terme employé par les contemporains et qui est parvenu jusqu'à nous, se définit ainsi comme un animal capable d’attaquer l’homme et de faire des dizaines de victimes, remettant ainsi en cause la suprématie humaine sur le règne animal. Jean-Marc Moriceau revient sur l'utilisation de ce terme : "Il y a des milliers d'attaques recensées depuis le début du XVe siècle jusqu'au milieu du XIXe siècle. On a ainsi plus de 10 000 cas d'attaques sur l'homme en France, avec de fortes variations selon les époques. La plupart des attaques de loups se concentrent sur le gibier et les animaux domestiques. On peut imaginer que dans la France du XVIIIe siècle, chaque année, de l'ordre de 8 à 10 000 chevaux, vaches, bœufs et veaux étaient prélevés, blessés ou tués par les loups. Il est vrai qu'il y avait entre 10 000 et 15 000 loups et peut-être 100 à 120 000 moutons. Occasionnellement, le loup attaquait l'homme et dans ces circonstances-là, les contemporains considéraient que ce n'était pas un comportement habituel du loup. Peut-être que c'était une très faible minorité, de l'ordre de 1% des loups qui pouvaient attaquer l'homme. On parait ces loups de caractéristiques, de qualificatifs tout à fait particuliers pour montrer qu'ils sortaient de l'ordinaire. Ce n'étaient en général pas les loups du pays, parce que les loups du pays, on les connaît, on y est habitué. Si un loup fait des attaques sur l'homme et remet en question la place de l'homme dans l'univers, c'est qu'il vient de l'extérieur, que c'est un méchant loup, un loup étranger, comme on le disait très souvent. On le parait de toute une série de qualificatifs : loup carnassier, loup redoutable. On parlait de 'bête', parce que quand le loup remet en question la place de l'homme dans l'univers, il sort de sa condition animale ordinaire. Dans les mentalités de l'époque et dans ces conditions, c'est un monstre. Le terme de monstre n'existe pas. On a un terme qui existe depuis la fin de l'Antiquité qui est la bestia, la bête. On qualifie le loup qui sort de cette condition ordinaire de bête, de bête féroce, de bête terrible. Et c'est la bête d'un pays quand il sévit pendant plusieurs mois ou plusieurs années. En l'occurrence, c'est la bête du Gévaudan." Le traitement de l’affaire met également en évidence l’imaginaire associé à la nature et à la faune, qui convoque une représentation de la montagne et de la ruralité vues comme sauvages et archaïques, voire obscurantistes, à l’opposé de la ville et de la cour des Lumières, qui en plein XVIIIe siècle semblent tournées vers la rationalité, la modernité et le progrès. Un jalon dans la longue histoire des rapports entre l'homme et le loup L’affaire de la bête du Gévaudan, comme les autres affaires de bêtes dévorantes, notamment celle des Cévennes, qui sévit entre 1809 et 1817 non loin du Gévaudan, ont contribué à ternir l’image du loup, qui apparaît comme une créature sanguinaire, qui fait la terreur des éleveurs et des paysans. Par sa médiatisation particulièrement importante, et peut-être aussi par la prolifération des représentations contemporaines et ultérieures qui lui sont associées, il semble que le cas de la bête du Gévaudan, qui n’est pourtant pas isolé, ait particulièrement fait date et contribué à forger un imaginaire négatif attaché au loup. Dans les débats récents qui opposent les pourfendeurs et les défenseurs du loup, en particulier depuis la réapparition du loup en France en 1992, l’héritage de l’affaire de la bête du Gévaudan peut ainsi être réactivé et réinterprété dans un but polémique voire idéologique. Jean-Marc Morceau souligne le caractère protéiforme de l'affaire : "Comme elle a été médiatisée très fortement dès le début, elle a laissé une cicatrice dans notre histoire culturelle. Cette cicatrice rejoue selon les besoins des époques, selon les goûts et les modes. Ça a été le goût pour le romanesque au XIXe siècle ou au début du XXe siècle, c'est le goût pour le sauvage ou la biodiversité au milieu du XXe siècle. C'est le goût pour ou contre le loup depuis vingt ou trente ans également. Tous ces contextes rajoutent des épaisseurs, qui constituent des caisses de résonance à cette affaire qui se rejoue sans cesse, sans toujours distinguer ce qui est historique de ce qui est affabulé." Notre invité Jean-Marc Moriceau est historien, professeur émérite à l'université de Caen-Normandie, spécialiste d’histoire rurale. Il a notamment travaillé sur la question du loup dans les sociétés rurales. Bibliographie La Bête du Gévaudan. Mythe et réalités (Tallandier, 2021) La Mémoire des paysans. Chroniques de la France des campagnes (1653-1788) (Tallandier, 2020) Le Loup en Normandie (OREP Éditions, 2019) Le Loup en questions : fantasme et réalité (Buchet Chastel, 2015) Sur les pas du loup. Tour de France et atlas historiques et culturels du loup, du Moyen Âge à nos jours (Montbel, 2013) L'Homme contre le loup : une guerre de deux mille ans (Fayard, 2011) Histoire du méchant loup. 3 000 attaques sur l’homme en France (XVe-XXe siècle) (Fayard, 2007) Le Pourquoi du comment : histoire Toutes les chroniques de Gérard Noiriel sont à écouter ici. En fin d'émission Valérie Hannin, directrice du magazine L'Histoire, présente le numéro de décembre intitulé Mille et une vie de la forêt française. Références sonores Extrait de l'enregistrement La Légende de la bête du Gévaudan par Jean-Jacques Aslanian, Jean Colomb, La Bourée, 1960, BNF Collection, 2014 Archive des Annales de l'insolite : la bête du Gévaudan, ORTF, 14 septembre 1972 Chanson sur la bête du Gévaudan en occitan, interprétée par le groupe La Bourée, 1960, BNF Collection, 2014 Archive de l'émission La Tribune de l'histoire : Chasses royales et impériales, ORTF, 6 octobre 1952 Extrait du film La Bête du Gévaudan de Patrick Volson, 2002 Générique de l'émission : Origami de Rone
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Fou d'histoire : Tania de Montaigne, l'histoire pour déjouer le racisme
Rediffusion de l'épisode du 2026-02-06 Il y a l’histoire des sensibles et Sensibilités. Il y a l’histoire de la violence et Un violent désir de chaleur humaine. Il y a tant d’histoires à découvrir, comme dans Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin. Avec l'écrivaine Tania de Montaigne, l'histoire aide à penser et à déjouer le racisme. Interroger les évidences et les catégories raciales Née en 1971 à Paris, Tania de Montaigne grandit à Draveil, en Essonne. Après des études en science politique et une carrière en tant que journaliste, elle s’investit dans l’action sociale. Aujourd’hui, aux côtés de son activité d’écrivaine, elle mène des actions éducatives et sociales dans des établissements scolaires et pénitentiaires. À travers ses ouvrages, Tania de Montaigne interroge la construction historique et sociale des catégories raciales et identitaires. Ses réflexions s’inscrivent notamment dans la continuité de la pensée du philosophe et psychiatre Frantz Fanon (1925-1961). Dans son ouvrage Peau noire, masques blancs, publié en 1952, Fanon décrit "l’expérience vécue du Noir", et notamment la fixation d’une identité raciale à travers le regard d’autrui. "C'est par Fanon que quelque chose se déplie pour moi, décrit Tania de Montaigne. Avoir quelqu'un qui dit :'Tu es multidimensionnelle. Il y a ce qu'on dit et ce qui est', cela change tout. Il remet la possibilité de l'invention." Dans L’Assignation. Les Noirs n’existent pas (Grasset, 2018), Tania de Montaigne raconte quant à elle s’être perçue comme noire à partir du moment où on la considérait comme telle. L’écriture de Tania de Montaigne interroge en ce sens l’usage des mots et leur pouvoir réifiant. Dans Sensibilités (Grasset, 2023), elle met en scène une correctrice d’une maison d’édition en charge de l’effacement des mots offensants quand, dans Un violent désir de chaleur humaine (Grasset, 2026), elle montre l’explosion de la violence et de la haine sur les réseaux sociaux. Écrire sur Claudette Colvin, une figure oubliée Dans Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin (Grasset, 2015), Tania de Montaigne met en lumière la vie de Claudette Colvin, actrice du mouvement pour les droits civiques que la mémoire collective a laissée de côté. Le 2 mars 1955, à Montgomery en Alabama (États-Unis), Claudette Colvin refuse de laisser son siège de bus à une passagère blanche. Neuf mois plus tard, Rosa Parks effectue le même geste. Parks est alors déjà secrétaire de la section locale de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), Association nationale pour la promotion des gens de couleur en français. Elle est considérée comme une femme exemplaire pour incarner le combat mené contre la ségrégation raciale, tandis que le geste de Claudette Colvin s’efface. Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin appartient à la collection "Nos héroïnes" des éditions Grasset. Tania de Montaigne raconte avoir été marquée par la démarche de l'historienne Michelle Perrot dans Mélancolie ouvrière, premier opus de la collection, quand elle retrace l'histoire de l'ouvrière Lucie Baud, figure alors oubliée du syndicalisme. "Michelle Perrot amène l'histoire à l'endroit du vivant. C'est quelque chose qui doit se chercher, qui n'est pas donné. Une fois qu'on a tiré un fil, il faut essayer de le raccorder à un autre élément pour essayer de dire ces gens qui ont une voix extrêmement ténue", observe Tania de Montaigne. Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin a fait l’objet de plusieurs adaptations, en bande dessinée (avec Émilie Plateau, Dargaud, 2018), en pièce de théâtre (avec Stéphane Foenkinos) et en une expérience immersive (co-réalisée par Stéphane Foenkinos et Pierre-Alain Giraud). Tania de Montaigne souligne la plasticité de la transmission de l’histoire grâce à des médiums différents, qui accompagnent aussi son travail social et éducatif. Bibliographie de Tania de Montaigne Un violent désir de chaleur humaine, Grasset, 2026. Sensibilités, Grasset, 2023. L’Assignation. Les Noirs n’existent pas, Grasset, 2018. (avec Danielle Mérian) Lettre à ma petite fille, Grasset, 2016. Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin, Grasset, 2015, prix Simone Veil 2015. Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin a été adapté en bande dessinée par Émilie Plateau (Dargaud, 2018), en pièce de théâtre (en collaboration avec Stéphane Foenkinos), et en expérience immersive en 2024 (réalisée par Stéphane Foenkinos et Pierre-Alain Giraud, prix de la Meilleure œuvre immersive au 77ᵉ Festival de Cannes). Œuvre citée pendant l'émission : Boycott en Alabama. Les femmes dans le mouvement noir américain de Jo Ann Gibson Robinson, traduit par Michel Fabre, Presses du CNRS, 1988. Références sonores de l'émission : Le centre de loisirs de Draveil, Actualités régionales Île de France, 17 août 1979. Reportage sur Martin Luther King et la marche pour l'intégration raciale de Selma à Montgomery, RDF, mars 1965. Lecture par Raphaël Laloum d'un extrait de Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon, 1952. Christian Huitema, président de la commission technique d'Internet, dans l'émission "La marche du siècle", France 3, 26 octobre 1994. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Histoires d'eau : Irriguer la Mésopotamie, quand l'eau rugit entre le Tigre et l'Euphrate
Rediffusion de l'épisode du 2023-03-13 Le Tigre et l'Euphrate, des fleuves qui invitent aux rêves et à l'imagination, des cités aussi, Sumer, Uruk, Mari, Babylone… et des millénaires d'histoires avec quelques notions à discuter : Croissant fertile, empire hydraulique... et pourquoi pas "paradis", longtemps imaginé en Mésopotamie. La Mésopotamie, une région propice à la vie ? Bordée par deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, la Mésopotamie est le berceau de l’agriculture. L’aridité du climat et la nature calcaire des sols rendent nécessaire un ensemble d’innovations techniques, comme l’irrigation. L'assyriologue et historien Bertrand Lafont nous décrit cette région : "Les montagnes du Croissant fertile qui composent la région sont de véritables châteaux d'eau qui jouent un rôle fondamental dans la région. Seulement, dès qu'on s'en éloigne, on arrive dans une zone extrêmement aride jusqu'au flanc sud vers le désert d'Arabie. Si la diagonale, qui fait couler le Tigre et l'Euphrate, imaginée par les hommes n'existait pas, la région entière ne serait que désert". Dès le cinquième millénaire avant notre ère, des canaux sont creusés dans la plaine de basse Mésopotamie. Les techniques se perfectionnent peu à peu : il ne s’agit pas seulement d’acheminer l’eau vers les champs, mais aussi d’apprendre à la stocker, à drainer les sols, à prévenir les pénuries et les inondations. Des barrages, réservoirs, digues et vannes d’irrigation accompagnent ce développement agraire et technique sans précédent. Aménagement, gestion et entretien : apprivoiser les fleuves L’aménagement, la garde et l’entretien des canaux d’irrigation incombent aux dirigeants : toute négligence peut entraîner la ruine de la cité entière, ce qui fait de l’eau un enjeu politique et idéologique majeur. Pour l'assyriologue Dominique Charpin, "la relation des Mésopotamiens avec l'eau est ambivalente. Les populations en ont autant besoin qu'ils la redoutent (...). S'il est primordial d'amener l'eau pour les villes et les cultures, la contrôler est tout aussi important afin d'échapper aux crues et aux inondations". L’importance cruciale de la gestion de l’eau se traduit à travers divers phénomènes : si les "noms d’années", typiques du monde mésopotamien, portent le plus souvent des noms de batailles ou de grands événements politiques, ils font parfois référence à de grands travaux, notamment aux percements de nouveaux canaux. Certains canaux sont eux-mêmes pourvus d’un nom qui rend le plus souvent hommage au roi, tandis que le creusement des réseaux d’irrigation fait l’objet d’inscriptions commémoratives. Comment les innovations techniques relatives à l’acheminement, au stockage et à la gestion de l’eau ont-elles permis de faire de la Mésopotamie le berceau de l’agriculture ? Comment l’eau est-elle devenue une donnée politique majeure du monde mésopotamien, jusqu’à devenir, parfois, une arme de guerre ou un casus belli lourd de conséquences ? 🎧 Pour en savoir plus, écoutez l'émission… Le Pourquoi du comment : l'histoire Toutes les chroniques de Gérard Noiriel sont à écouter ici. Pour en parler Bertrand Lafont est assyriologue et historien, directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste des périodes de la haute histoire du Proche-Orient ancien. Il a notamment publié avec Francis Joannès, Philippe Clancier et Aline Tenu La Mésopotamie. De Gilgamesh à Artaban (3300 av.–120 av. J.-C.) (Belin, 2017, version compact disponible le 22 mars 2023) Dominique Charpin est assyriologue, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire "Civilisation mésopotamienne". Il a notamment publié En quête de Ninive. Des savants français à la découverte de la Mésopotamie (1842-1975) (Les Belles Lettres, 2022) Références sonores Archive sur le Chatt-el-Arab, ORTF, 31 juillet 1972 Lecture par Jean-Pierre Leroux d'un extrait de Thalie d'Hérodote, Les lundis de l'histoire, France Culture, 11 juin 1990 Lecture d'un extrait de Mes cahiers de Maurice Barrès, tome XIV, Analyse spectrale de l'Occident, RTF, 1958 Archive de Jean Bottero à propos des tablettes de Mari, À la recherche des mondes disparus, RTF, 20 avril 1963 Archive d'un reportage sur un barrage sur l'Euphrate, Journal de 13h, TF1, 7 novembre 1978 Générique de l'émission : Origami de Rone
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Afghanistan, une histoire des droits des femmes
Rediffusion de l'épisode du 2024-09-20 1972, des femmes en jupe, cheveux dehors, circulent librement dans les rues de Kaboul. Ces images ont ressurgi après la prise de la capitale par les talibans en 2021 et alertent sur les conséquences du retour des fondamentalistes religieux au pouvoir. En effet, les talibans rétablissent leur Émirat islamique et l'application stricte des lois coraniques. Les effets sont mortifères, en particulier pour les femmes. À cet égard, l'ONU parle d'apartheid de genre, une disparition programmée des femmes, qui touche à son paroxysme avec l'interdiction de faire entendre le son même de leur voix. Comme tout document historique, ces photographies de 1972 demandent à être replacées dans leur contexte et examinées avec une profondeur historique. Comment la condition des femmes a-t-elle évolué en Afghanistan ? En quoi les disparités sociales et régionales sont-elles essentielles pour comprendre cette histoire ? Premières réformes "modernisatrices" Dès le début du 20e siècle, le roi Amanullah entreprend de moderniser et de libéraliser le pays, dans le sillage du modèle turc. Sous l'influence de sa femme, la reine Soraya Tarzi, il passe des réformes en faveur des femmes et porte un intérêt particulier sur leur accès à l'éducation. Ce courant dit "modernisateur" est renversé en 1929 et laisse place à un régime religieux. Trois décennies plus tard, le roi Mohammad Zaher Shah lance un plan de modernisation qui comprend une série d'avancées des droits des femmes et leur donne notamment accès à l'université. Fakhera Moussavi, docteure en science politique, soulève à ce titre que l'ouverture de la condition des femmes afghanes passe essentiellement par les milieux intellectuels et étudiants : "Leurs lectures viennent d'Iran, du parti Tudeh et des communistes iraniens, qui publient beaucoup sur la liberté des femmes et les idées marxistes. [Ces idées] leur viennent aussi de l'Union soviétique. Certains vont faire leurs études à Moscou." Toutefois, ces réformes peinent à pénétrer les milieux ruraux, encore fortement empreints de l'ordre traditionnel patriarcal. Les photographies de femmes habillées "à l'occidental" font dès lors figure d'exception. "Il ne faut pas imaginer pour autant que leur vie était totalement libre", fait remarquer la chercheuse Carol Mann, spécialiste de l'Afghanistan. "Il est probable que le mariage de ces jeunes filles était arrangé." De la révolution communiste à la guerre En 1973, Mohammed Daoud Khan, le cousin du roi, mène un coup d'État à son encontre, avec le soutien de l'URSS. En 1978, Daoud Khan est à son tour renversé. C'est la révolution de Saur. Les communistes instaurent la République démocratique d'Afghanistan et répriment violemment leurs opposants. Alors que les émeutes et les protestations se multiplient, l'Union soviétique envoie ses troupes à Kaboul pour restaurer l'ordre. Ce qui devait être une offensive éclair devient une guerre longue de dix ans. Sous l'État communiste, de nombreuses femmes accèdent à des fonctions politiques, à l'instar d'Anahita Ratebzad, figure éminente du Parti Démocratique du Peuple Afghan. "L'État essaye aussi d'investir les milieux ruraux, mais [sans succès] parce que la résistance y est très forte", note Fakhera Moussavi. "On voit beaucoup de femmes adhérer aux partis islamistes et s'opposer à l'État communiste. L'État ne pouvait pas rentrer dans ces milieux." Ainsi, les moudjahidines appuient leur résistance sur le soutien logistique des femmes, qui acheminent les armes et les vivres. Depuis le Pakistan voisin, l'association RAWA apporte son soutien aux veuves et aux enfants des camps de réfugiés. Fondée en 1977 par la militante Meena Keshwar Kamal, l'association œuvre clandestinement pendant la guerre, en opposition aux partis islamistes, qui gèrent les camps de réfugiés, et à l'occupation soviétique. "[RAWA] a cherché à construire l'idée d'une nation afghane", explique Carol Mann. Dans ces mêmes camps, les fondamentalistes religieux fondent des écoles coraniques, les madrasas, véritables viviers de jeunes recrues, et tracent les contours de leur doctrine d'effacement des femmes. Pour en savoir plus Gilles Dorronsoro est professeur de science politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’Afghanistan et de la Turquie. Il a notamment publié : Le Gouvernement transnational de l'Afghanistan : une si prévisible défaite, Karthala, 2021 La Révolution afghane : des communistes aux tâlebân, Karthala, 2000 Carol Mann est chercheuse en sociologie, spécialisée dans la problématique du genre et du conflit armé. Elle est présidente de l’association FemAid, qui organise des cours clandestins pour les filles afghanes. Elle a notamment publié : De la burqa afghane à la hijabista mondialisée : une brève sociologie du voile afghan et ses incarnations dans le monde contemporain, L'Harmattan, 2017 Femmes afghanes en guerre, éditions du Croquant, 2010 Fakhera Moussavi est docteure en science politique de l'Université Lyon II, spécialiste des droits des femmes en Afghanistan. Elle est présidente de la faculté de droit et science politique pour les femmes afghanes en ligne. Elle a publié : Des hirondelles en cage. Le rôle des migrations et de l'éducation dans la mobilisation et les combats des femmes afghanes, Éditions universitaires européennes, 2022 Références sonores Archive du Magazine des femmes, RTF, 30 avril 1973 Archive d'Aziza Aziz, présidente du Mouvement des femmes, TF1, 15 novembre 1979 Lecture par Jeanne Delecroix d'un extrait de "Je ne reviendrai jamais", poème de Meena Keshwar Kamal, écrit vers 1977 Archive d'Hassina Youssof, Aujourd'hui madame, A2, 11 décembre 1980 Archive sur la femme politique afghane Anahita Ratebzad, Le nouveau vendredi, FR3, 30 juillet 1982 Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020
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Fou d'histoire : David Dufresne, enquête sur Françoise d'Eaubonne, une grand-mère écoféministe
Rediffusion de l'épisode du 2025-10-03 Remember Fessenheim, souviens-toi de Fessenheim. C’est une enquête intime sur Françoise d’Eaubonne, pionnière écoféministe et impossible grand-mère, comme l'indique le bandeau du livre de David Dufresne. Sur ce bandeau, une photo : une femme est allongée dans les herbes hautes, un pistolet à la main. Nous sommes peu nombreux à avoir une telle photo de notre grand-mère. David Dufresne, lui, enquête sur Françoise d'Eaubonne, sa grand-mère écoféministe. Une grand-mère sur les barricades La Françoise d’Eaubonne que David Dufresne connaît est une grand-mère rieuse, corpulente, militante et insaisissable. Pendant des dizaines d’années, Françoise d’Eaubonne habite une chambre de bonne de la rue Lécluse, dans le 17ᵉ arrondissement de Paris. Ses conditions d’existence sont souvent très modestes. À la naissance de son petit-fils, en 1968, elle participe à l’occupation du théâtre de l’Odéon. Quelques années plus tard, elle participe à la fondation du Mouvement de libération des femmes (MLF) et du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FAHR). Un militantisme de confrontation directe Françoise d’Eaubonne parle à voix basse de ses actions militantes et David Dufresne lit rarement les livres de sa grand-mère. Grâce à son enquête, il redécouvre le militantisme violent et la confrontation directe qu’elle revendique. "Ses jeunes amis, que j'ai retrouvés, mettent en avant que son passage dans la Résistance lui a donné un courage physique qu'on ne connaît pas forcément chez beaucoup d'intellectuels. Pour elle, se battre physiquement, c'est une option", rapporte David Dufresne. Le 3 mai 1975, Françoise d’Eaubonne et Gérard Hof plastiquent la centrale nucléaire de Fessenheim, alors en construction. Un mois plus tard, le même commando provoque des explosions au siège et à l’atelier de Framatome, entreprise franco-états-unienne qui pilote le programme nucléaire français. Françoise d’Eaubonne méprise la non-violence. "Elle a fait des commandos-saucisson : armée de saucissons, elle a attaqué les 'soldats' du professeur Lejeune – qui était contre l'avortement – à la Mutualité", se souvient David Dufresne. Dans son ouvrage On vous appelait terroristes, publié en 1979, elle raconte les vies d’Andreas Baader et Ulrike Meinhof, membres du groupe terroriste allemand Fraction armée rouge. Une figure alternative À travers cette grand-mère militante, David Dufresne a appris à penser librement d’autres possibles. Il reconnaît aujourd’hui une filiation politique et intellectuelle. À travers ses écrits et ses films, il aborde lui-même l’histoire des libertés et des pratiques policières, telles que les violences policières exercées pendant le mouvement des gilets jaunes. "Ce livre est une forme de refus du narratif qu'on nous impose, celui de la réaction triomphante, de la contre-révolution qui mènerait le monde", explique David Dufresne, à propos de Remember Fessenheim. "[Dans] le passé, on voit des figures alternatives qui ont amené des choses. Il ne s'agit pas de les mettre dans le formol ou de faire des panégyriques, mais de se demander si on peut sortir de l'agenda crypto-fasciste à l'œuvre dans le monde occidental aujourd'hui." Biographie de David Dufresne : Remember Fessenheim. Enquête intime sur Françoise d'Eaubonne, pionnière éco-féministe et impossible grand-mère, Grasset, 2025 19h59, Grasset, 2022. Corona Chroniques, Éditions du Détour, 2020. Dernière Sommation, Grasset, 2019. On ne vit qu'une heure. Une virée avec Jacques Brel, Seuil, 2018. New Moon, café de nuit joyeux, Seuil, 2017. Tarnac, magasin général, Calmann-Lévy, 2012. Maintien de l'ordre. Enquête, Hachette littératures, 2007. Ils ont filmé la guerre en couleur. France, 1939-1945 : les trésors des archives, l'histoire de leur découverte, le choc de la couleur, avec René-Jean Bouyer, Bayard, 2003. Toute sortie est définitive. Loft Story autopsie, Bayard, 2002. Pirates et flics du Net, avec Florent Latrive, Seuil, 2000. Sur le quai. La vie dans le métro parisien, Corlet & Arléa, 1996. Yo ! Révolution rap. L'histoire, les groupes, le mouvement, Ramsay, 1991. Filmographie de David Dufresne : Un pays qui se tient sage, 2020. Le Pigalle : une histoire populaire de Paris, 2019. Hors-Jeu, réalisé avec Patrick Oberli, 2016. Dada Data, réalisé avec Anita Hugi, 2016. Fort McMoney, votez Jim Rogers, 2015. Fort McMoney, 2013. Prison Valley, réalisé avec Philippe Brault, 2010. Quand la France s'embrase, réalisé avec Christophe Bouquet, 2007. Merci à l'Institut mémoires de l'édition contemporaines (IMEC) pour l'utilisation exceptionnelle de la photographie de Françoise d'Eaubonne. Références sonores de l'émission : Françoise d'Eaubonne au micro de Jacques Chancel, "Radioscopie", France Inter, 10 mai 1977. Extrait du film L'inspecteur ne renonce jamais (The Enforcer) réalisé par James Fargo en 1976 avec Clint Eastwood dans le rôle de l'inspecteur Harry. Le secrétaire général de la préfecture de Colmar interrogé dans le journal Inter actualités, France Inter, 3 mai 1975. Manifestation contre Menie Grégoire dans une émission en public à la salle Pleyel, RTL, 10 mars 1971. Françoise d'Eaubonne chante une parodie de "La Mauvaise réputation" de Georges Brassens écrite pour le FHAR. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020
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Histoire du rire : Quand le rire s’empare de la radio, les ondes se gondolent
Rediffusion de l'épisode du 2021-04-01 Le 1er janvier 1955, Louis Merlin lance la radio Europe N°1. Il met en place un "Petit manuel du parfait M.J.", comprendre meneur de jeu : "Le meneur de jeu est un soleil. Le speaker est une lune. Le speaker est un monsieur en col raide à coins cassés qui s’adresse à des auditeurs en corps de chemise. C’est pour cela que ces derniers ne se sentent pas à l’aise avec lui. Le meneur de jeu s’assied à la table de l’auditeur, sur le bras du fauteuil de l’auditrice (ce qu’il ne veut pas dire qu’il soit débraillé ou discret). Il est "l’ami de la maison". Le speaker s’adresse d’une voix puissante à ses "chers-z-auditeurs". Le meneur de jeu parle à l’oreille de ses confidents. Le speaker s’écouter parler, le meneur de jeu se fait écouter". Le Tribunal des flagrants délires, Signé Furax, ou encore Les Grosses têtes, l’humour est consubstantiel de l’histoire radiophonique : quand le rire s’empare de la radio, les ondes se gondolent ! (Xavier Mauduit) La radio s’impose comme un média de masse dès l’entre-deux-guerres. Les présentateurs et autres animateurs y délivrent des informations concernant la météo, la bourse ou l’actualité, alors que le reste de l’antenne est dédiée aux causeries et aux pièces radiophoniques. La présence de l’humour est résiduelle et elle se résume bien souvent aux performances fantaisistes des chansonniers ou à quelques feuilletons comiques signés Pierre Dac. Au cours des décennies suivantes, les progrès technologiques de la radiodiffusion permettent aux animateurs de se défaire d’une diction très lente et d’une articulation exagérée. Le ton est plus léger, la voix plus chaude, et la connivence avec l’auditeur devient une composante essentielle du son radiophonique. En Mai 68, avec la libération des mœurs et l’essor d’une culture jeune, l’humour entre de plain-pied sur les ondes. Les humoristes comme Coluche, Thierry le Luron ou Pierre Desproges deviennent des vedettes populaires. L’humour se fait plus insolent, plus spontané, sans pour autant renoncer à une certaine écriture dans les sketchs. Le début des années 1980 marque aussi l’apparition des radios libres. Des stations comme Carbone 14 privilégient l’esprit de bande et les animateurs osent un humour libertaire, transgressif, qui ne s’interdit aucune thématique. Le rire devient un élément central de la culture radiophonique, les interventions des humoristes-vedettes et de leurs bandes marquent un rendez-vous quotidien immanquable pour des millions d’auditeurs. Comment le rire s’est-il peu à peu imposé comme une composante majeure du son radiophonique ? L’humour des ondes est-il plus transgressif que les autres formes de rire médiatique ? Avec Matthieu Letourneux, professeur de littérature à l’université Paris-Nanterre. Spécialiste de l’histoire des pratiques culturelles, il est l’auteur de Fictions à la chaîne. Littératures sérielles et culture médiatique (Le Seuil, 2017). Plus récemment, il a co-dirigé, avec Alain Vaillant, L'Empire du rire XIXe - XXIe siècle (CNRS Éditions, 2021). Et Jean-Didier Wagneur, historien de la littérature des XIXe et XXe siècles et critique littéraire. Il est notamment l’auteur, avec Françoise Cestor, de l’ouvrage Les bohèmes 1840-1870 : Écrivains journalistes artistes (Champ Vallon, 2012) et, avec Laurent Portes, d’un livre intitulé Les petits Paris ; promenade littéraire dans le Paris pittoresque du XIXe siècle (Éditions de la BNF, 2019). Il est l’auteur du chapitre “Le rire radiophonique” dans L'Empire du rire XIXe - XXIe siècle (CNRS Éditions, 2021). Le rire va être le moteur d’une conception publicitaire de la radio comme média de masse avec l’émergence de figures comme Pierre Dac ou encore Noël-Noël. (Matthieu Letourneux) Louis Merlin [l'un des fondateurs de Europe N°1] est le premier à associer la publicité au rire sur les ondes françaises – en s’inspirant des pratiques états-uniennes. Désormais, la radio va à la rencontre de son public lors d’événements comiques, à l’instar du cirque (Radio Circus) ou encore de flash-mobs organisés à Paris. (Jean-Didier Wagneur) Avec le développement du transistor, le rire à la radio produit une forme de proximité grâce à des effets de connivence avec l’auditeur : création d’une culture commune et de références collectives populaires. (Matthieu Letourneux) À l’époque radiophonique de Jean Yanne et de Coluche, l’auditeur attendait que l’émission déraille, que le comique explose comme un "lion en cage". Même si l’humour était d’une certaine manière plus classique, plus fumiste et tourné vers l’absurde. (Jean-Didier Wagneur) Le rire était très contrôlé dans les années 70. Progressivement, la provocation radiophonique se professionnalise et l’esprit libertaire des FM se commercialise. (Matthieu Letourneux) Sons diffusés : Extrait - Louis Merlin raconte la création de Europe N°1. Extrait - Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil avec et de Jean Yanne (1972). Extrait - “Poubelle Night”, émission présentée par Supernana et David Grossexe à l’antenne de Carbone 14 (1981). Extrait - Poisson d'avril dans l'émission Culture Matin de Jean Lebrun sur France Culture (01/04/1998). Archive - Passage de Coluche sur l'antenne de Europe 1 (1978 - 1979 - 1985).
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Seconde Guerre mondiale, le Pacifique en guerre : De Pearl Harbor à Hiroshima, la guerre dans le Pacifique
Rediffusion de l'épisode du 2025-09-02 Du 7 décembre 1941 au 2 septembre 1945, c’est une histoire qui s’écrit d’îles en îles et de batailles en batailles : Hawaï, Midway, Guadalcanal, Guam, Iwo Jima, ce sont des individus pris et broyés par la guerre et des regards opposés du Japon et des États-Unis. 1941, Pearl Harbor, coup d’envoi du conflit entre le Japon et les États-Unis Les affrontements entre le Japon et les États-Unis sur le théâtre Pacifique s’inscrivent dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale, puisque le Japon fait partie des forces de l’Axe, tandis que les États-Unis appartiennent au groupe des Alliés. Néanmoins, il faut aussi replacer ce conflit dans le cadre plus large de la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945) et des tensions entre le Japon et d’autres États de la région, comme la Chine, la Birmanie, la Malaisie, l’Indonésie ou les Philippines, qui impliquent des puissances coloniales comme le Royaume-Uni et les Pays-Bas. La période de la guerre du Pacifique se caractérise par une intensité guerrière exceptionnelle, qui se déploie à la fois sur mer, dans les airs, et dans les îles. Le 7 décembre 1941, les forces aéronavales japonaises attaquent la base militaire des États-Unis à Pearl Harbor. L'armée impériale du Japon compte sur l'inertie des États-Unis pour pouvoir s'installer en Asie du Sud-Est. "C'est un double faux calcul de leur part", analyse l'historien Jean-Louis Margolin, auteur de L’Autre Seconde Guerre mondiale 1937-1945 : Asie-Pacifique, de Nankin à Hiroshima (Perrin, 2025). "D'une part, ils ont sous-estimé la capacité de réaction et d'indignation des Américains, puisqu'une fois que Pearl Harbor est attaquée, l'isolationnisme des Américains s'est terminé. [...] Et puis, ils ont surestimé les capacités militaires de l'Allemagne." Dans une première phase du conflit, les Japonais remportent plusieurs victoires. C’est à partir de la bataille de Midway, atoll le plus occidental des îles Hawaï, en juin 1942, que l’affrontement entre le Japon et les États-Unis prend un nouveau tour, avec la première grande défaite des Japonais dans le Pacifique. L'armée nippone continue de perdre du terrain lors de la bataille de la mer des Philippines en juin-juillet 1944. 1944, les kamikazes, nouvelle arme tactique À partir de 1944, la marine japonaise met en place une nouvelle arme tactique : les "forces spéciales d’attaque", dites aussi kamikazes, terme qui signifie littéralement "vent divin". La première mission-suicide a lieu lors de la bataille du golfe de Leyte, aux Philippines, en octobre 1944. Loin d’être des opérations militaires particulièrement efficaces, ces attaques kamikazes servent la propagande japonaise, qui glorifie le sacrifice pour la patrie et pour l’empereur. De même, ces pilotes, qui vont au devant d’une mort certaine, impressionnent les soldats états-uniens, même s'ils se rendent vite compte que leur sacrifice n’est pas toujours payant. Ils surnomment ainsi les Oka, planeurs utilisés par les kamikazes, des "baka", c'est-à-dire des crétins en japonais. Les kamikazes sont officiellement tous des soldats volontaires, qui ont décidé de donner leur vie à la nation. Néanmoins, certaines sources, comme des écrits du for intérieur transmis subrepticement à leurs proches, permettent de jeter une lumière différente sur les motivations profondes des kamikazes, et de nuancer l’idée qu’ils seraient tous des soldats fanatisés qui iraient à la mort de gaieté de cœur. Beaucoup d’entre eux tiennent, dans des lettres ou des journaux intimes, des propos critiques du régime, de l’état-major et de la guerre. Ainsi, l'historienne Constance Sereni Delespaul, enseignante à l'Université de Genève et autrice, avec Pierre-François Souyri, de Kamikazes (Flammarion, 2015), interroge l'adhésion à la propagande impériale : "On est en face d'un patriotisme de façade. Il est martelé dans les écoles et à la radio, mais la dévotion personnelle des gens envers l'empereur est plus que discutable." Vers la capitulation japonaise Après la victoire états-unienne lors de la bataille d’Iwo Jima en février-mars 1945, les Alliés se rapprochent de plus en plus de l’archipel japonais. La bataille d’Okinawa en avril-juin 1945 est la dernière étape avant l'invasion des îles principales du Japon. De la fin de l’année 1944 au mois de juillet 1945, les Alliés bombardent les villes japonaises, et en particulier Tokyo, dans la nuit du 9 au 10 mars 1945. Le raid est d’une violence rare. Enfin, les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, frappent très cruellement le Japon. Le 2 septembre 1945, la capitulation japonaise est signée, et le Japon est déclaré sous occupation alliée. Pour en savoir plus Jean-Louis Margolin est historien de l’Asie orientale moderne et contemporaine, spécialiste de Singapour et du crime politique de masse en Asie de l'Est. Ses publications : L’Autre Seconde Guerre mondiale 1937-1945 : Asie-Pacifique, de Nankin à Hiroshima, Perrin, 2025 (avec Claude Markovits) Les Indes et l'Europe. Histoires connectées XVᵉ – XXIᵉ siècles, Gallimard, 2015 L'Armée de l'empereur : Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, Armand Colin, 2006 Les Sociétés, la guerre, la paix (1911-1946), ouvrage collectif, Sedes, 2003 Singapour, 1959-1987. Genèse d'un nouveau pays industriel, L'Harmattan, 1989 Constance Sereni Delespaul, enseignante de l’histoire du Japon à l'Université de Genève. Elle est l'autrice, avec Pierre-François Souyri, de Kamikazes (Flammarion, 2015). Références sonores Archives INA : L'émission "Cinq colonnes à la une" en juillet 1960 L'attaque de Pearl Harbor présentée par les Actualités françaises, 12 décembre 1967 Discours du président Roosevelt devant le Congrès des États-Unis au lendemain de l'attaque de Pearl Harbor, 8 décembre 1941 Le général Renondeau à propos de l'esprit de l'armée impériale japonaise, RTF, 19 mars 1956 Témoignage de Goro Kasahahra, ancien combattant japonais, A2, 24 octobre 1992 Musique : Anciens poèmes adoptés comme hymne de la Marine impériale japonaise Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020
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Fou d'histoire : Jakuta Alikavazovic, une voix pour les fantômes de l'exil
Rediffusion de l'épisode du 2026-01-30 Jakuta Alikavazovic préfère les mots et les langues aux dates. Avant tout romancière et traductrice, la chronologie des faits historiques ne l’intéresse que peu. Son histoire même est faite d’incohérences et d’incertitudes, de dates de naissance qui s’avèrent être fausses et d’un nom hérité d’un père monténégrin souvent mal orthographié. "Il y a beaucoup d'histoires sur les circonstances de l'arrivée [en France de mes parents] au début des années 1970, quelques années avant ma naissance. La fiction occupe une place de choix dans la généalogie familiale. Je ne sais pas, à ce jour, laquelle est la plus précise et la plus exacte, mais ce sont de belles histoires. Ce sont des histoires de désir d'art, de désir de culture, de désir d'études et de vie intellectuelle… Dans toutes les versions de l'histoire que j'ai eues, ce qui pousse mes parents à venir en France – ma mère d'abord, mon père ensuite –, c'est un grand appétit de vivre dans la Ville Lumière", raconte l'écrivaine. Alors que les formulaires officiels et autres documents administratifs peinent à renfermer les histoires d’émigration, Jakuta Alikavazovic réinvestit ces interstices par l’écriture. Son père, qui lui répétait pendant leurs visites au musée du Louvre, "et toi, comment t’y prendrais-tu pour voler la Joconde ?", serait-il vraiment un voleur d’art ? L’activité de poétesse de sa mère était-elle la couverture d’un agent double ? À la recherche de la poétesse perdue Dans Au grand jamais (Gallimard, 2025), Jakuta Alikavazovic esquisse le portrait d’une mère qui vient de s’éteindre et dont la vie échappe à la narratrice, sa fille. Ce portrait est celui d’une femme née en Bosnie, dans les années 1960, qui fut poétesse et qui apprit, à son arrivée en France, à reproduire les gestes de la bourgeoisie. Il est aussi celui d’une femme dont les ambitions se sont évanouies dans la vie domestique et dont la voix littéraire s’est tue pendant la guerre d’ex-Yougoslavie. "Qu'est-ce qu'une poétesse qui n'est plus dans sa langue ? Qu'est ce qu'une poétesse en exil, non pas seulement de son pays, de son système économique et politique, mais de sa langue ? Est-ce qu'elle peut continuer à écrire ? Pour cette poétesse-ci, la réponse a été non", décrit-elle à travers ce roman d’inspiration autobiographique. Jakuta Alikavazovic y souligne l’incarnation des événements historiques dans les trajectoires individuelles et dans leur intimité. Une famille marquée par la guerre L’histoire des Balkans est avant tout celle des parents de Jakuta Alikavazovic et de leur émigration. L’écrivaine est née à Paris en 1979 et a grandi entre le français et le serbo-croate. Lorsque la guerre éclate en Yougoslavie, au début des années 1990, elle voit sa mère perdre un frère et regarde le conflit de loin. Dans ses récits, cette histoire reste alors fantomatique. Elle ne se dévoile qu’au détour d’un souvenir, d’un cinéma où se retrouve la diaspora bosniaque dans les années 1920, ou bien de la quête d’une femme mystérieuse qui veut retrouver sa mère à Sarajevo. Jakuta Alikavazovic explique la place de l'histoire dans son travail de romancière : "Pour faire de la fiction, il faut avoir un appui ferme dans le réel. Parce que la fiction, c'est le réel augmenté. Il faut maîtriser la base pour ensuite pouvoir édifier quelque chose qui raconte la nature intime de notre rapport au temps, de notre rapport à nous-même, de notre rapport au monde dans lequel nous évoluons." Bibliographie de Jakuta Alikavazovic Au grand jamais, Gallimard, 2025. Comme un ciel en nous, Stock, 2021, prix Médicis 2021. L'Avancée de la nuit, éditions de l'Olivier, 2017. La Blonde et le Bunker, éditions de l'Olivier, 2011. Le Londres-Louxor, éditions de l'Olivier, 2010. Romeo y Julieta (un cratère), éditions de l'atelier, 2008. Corps volatils, éditions de l'Olivier, 2007. Histoires contre nature, éditions de l'Olivier, 2006. Références sonores de l'émission : Les obsèques de Jean-Paul Sartre, journal de 20 heures, A2, 19 avril 1980. Le maréchal Tito acclamé par la foule, Actualités Françaises, 8 juillet 1948. Predrag Matvejević, critique et essayiste, au moment du festival international de poésie de Struga en Yougoslavie (aujourd'hui en Macédoine), France Culture, 25 septembre 1978. Entretien avec Agota Kristof de la Radio Suisse Romande, France Culture, 5 février 1989. Reportage sur la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'hiver à Sarajevo en 1984, France 2, 8 février 1984. L'écrivain Julien Green raconte la nostalgie laissée par l'exil de sa mère dans l'émission "À voix nue", France Culture, 22 mars 1995. Le comédien Jean Marais à propos des fantômes, RTF, 10 février 1950. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Louise Labé et le temps de l’humanisme : À la recherche de Louise Labé, poétesse de l'humanisme
Rediffusion de l'épisode du 2024-03-06 Louise Labé, "la Belle Cordière" ! Un cordier est une personne qui fabrique et vend des cordes… à ne pas confondre avec le cordier, la pièce de bois sur laquelle sont attachées les cordes pour un violon ou pour un luth ; à ne pas confondre non plus avec un Cordelier, le surnom donné aux frères mineurs de l'Observance, ordre religieux fondé au XIVe siècle. Quant à la cordelière, c’est une petite corde tressée qui sert de ceinture, mais si elle est belle, il s’agit de la poétesse Louise Labé, qui savait jouer du luth, qui était fidèle à l’observance des règles de la poésie et qui dans son Débat de Folie et d'Amour évoque tant de pommes d’or, chaînes, bagues, et de ceintures ! "La Belle Cordière de Lyon" : le mythe de la poétesse courtisane Louise Labé naît à Lyon vers 1524. La ville est alors le principal foyer de développement de l’humanisme en France. Au carrefour des routes commerciales transalpines, Lyon bénéficie d’un climat cosmopolite favorable à la propagation des idées nouvelles. Une diaspora italienne, et notamment florentine, y diffuse le goût pour la poésie d’amour, les canzoniere, et notamment les sonnets de Pétrarque. Fille d’un cordier aisé, Louise Labé se forge vite une réputation de femme de lettres. Cependant écrire et surtout publier ses écrits constitue pour une femme un acte de transgression qui la fait sortir de l’univers domestique. Cela explique l’accusation de "fille publique" qui lui est portée à travers le mythe de "la Belle Cordière de Lyon", où une femme aux mœurs légères et au comportement répréhensible, assimilée à Louise Labé, est dépeinte. Élise Rajchenbach, biographe de Louise Labé, le résume ainsi : "La Belle Cordière est une figure qu'on retrouve plus ou moins dans le même temps à Lyon. C'est peut-être une figure légendaire, peut-être Louise Labé, peut-être un peu des deux. Il y a certainement une contamination réciproque. Elle représente en tout cas une figure sulfureuse que l'on rencontre à la fois dans des poèmes et dans des polémiques religieuses." Le parcours d'une autrice humaniste Pour faire taire les rumeurs, Louise Labé publie en 1555 ses Œuvres, où elle revendique fièrement sa qualité de poétesse et appelle les femmes à s’émanciper par la littérature. Ce recueil comporte trois parties principales : un débat allégorique entre la Folie et l’Amour, une série d’élégies et de sonnets qui traitent du sentiment amoureux, et un corpus de poèmes de louanges de la poétesse, écrits par des auteurs amis. Selon la professeure de lettres Blandine Perona, "l'humanisme dans la poésie de Louise Labé se ressent dans le choix des genres. L'élégie est un genre emprunté à la littérature antique, relativement nouveau en langue vernaculaire. Le sonnet est un genre identifié à Pétrarque, introduit en France via Clément Marot. C'est un genre italianisant très à la mode". Femme d’affaire avisée, Louise Labé sait par ailleurs faire jouer ses connexions avec les banquiers florentins installés à Lyon pour investir son patrimoine dans les foires environnantes. Les bénéfices qu’elle en tire lui permettent de se consacrer exclusivement à la littérature. À la fin de la vie de Louise Labé, le climat intellectuel lyonnais est de moins en moins favorable à l'épanouissement de la poésie humaniste : catholiques et calvinistes s'opposent vivement, et à partir de 1562, les guerres de Religion nuisent au commerce et appauvrissent la ville. Louise Labé s’y éteint en 1566, laissant derrière elle un ouvrage qui a traversé les siècles. Pour en savoir plus Blandine Perona est maîtresse de conférence en langue et littérature française à l’Université Polytechnique Hauts de France et membre junior de l’Institut universitaire de France. Ses recherches portent sur la place de la rhétorique antique et moderne dans le courant humaniste, plus particulièrement sur la déclamation. Publications : Fabrique du scandale et rivalités mémorielles en France et en Europe (1550-1697), codirigé avec Isabelle Moreau et Enrica Zanin, Presses universitaires de Bordeaux, 2022 Prosopopée et persona à la Renaissance, Classiques Garnier, 2013 Élise Rajchenbach est maîtresse de conférences en littérature française de la Renaissance à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne et membre junior de l’Institut universitaire de France. Publications : Louise Labé. La Rime féminine, Calype, 2024 "Mais devant tous est le Lyon marchant." Construction littéraire d’un milieu éditorial et livres de poésie française à Lyon (1536–1551), Droz, 2016 Charles Fontaine, un humaniste parisien à Lyon, Droz, 2014 Références sonores Archives : Passé historique du Vieux Lyon, Dimanche en France, ORTF, 23 octobre 1960 Le métier de cordier, Midi Atlantique, 12 mai 1966 Pascal Copeau à propos de Rabelais et Louise Labé, France 3, 1978 Madame Simone à propos de Marguerite de Navarre, France Culture, 3 octobre 1968 Sonnet VIII dans "Soirée chez Louise Labé", ORTF, 8 janvier 1967 Lectures par Frédérique Labussière : Louise Labé, Épitre dédicatoire à Mademoiselle Clémence de Bourges, 24 juillet 1555 Louise Labé, Sonnets, XVIII, 1955 Louise Labé, Sonnets, VIII, 1955 Musique : Baise m'encor par Cyrius, d'après le Sonnet VIII de Louise Labé Musique du générique : Gendèr par Makoto San, 2020
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Fou d'histoire : Ariane Ascaride, histoires de luttes et de résistance
Rediffusion de l'épisode du 2026-03-13 C’est un voyage qui s’offre à nous, de Marseille à Erevan, en passant par Naples. Ce sont des rencontres aussi, Marius et Jeannette, Missak et Mélinée, et tant d’autres. C'est l'histoire de gens dont les vies sont souvent invisibilisées et qui rendent Ariane Ascaride "folle d'histoire", ou plutôt fada d'histoire. Marseille et sa mosaïque culturelle Ariane Ascaride est née en 1954 à Marseille, ville-mosaïque vers laquelle ont historiquement convergé des flux migratoires. "À l'école, la mairie offrait des cahiers au début de l'année pour les élèves. Dans la quatrième de couverture, il y avait la légende de Gyptis et Protis. J'ai été élevée avec ça. Je viens d'une ville qui s'est constituée avec l'arrivée de l'étranger", se souvient Ariane Ascaride, à propos du mythe fondateur de Marseille. "La fille du chef du clan, au mois de mai, [à] l'époque où les filles choisissent leur mari, va choisir ce garçon, [un marin grec venu de Phocée, ndlr.] qui est arrivé en bateau." Le père d'Ariane Ascaride est issu d’une famille italienne qui rejoint la France pour des raisons économiques. Pourtant, dans un souci d’intégration culturelle, il ne lui a jamais appris le napolitain. Plus tard, la comédienne s’est réapproprié cette histoire : elle tourne des films en Italie et en apprend la langue. L'enfance marseillaise d'Ariane Ascaride est marquée par un père communiste et une tradition ouvrière et syndicaliste. Ces engagements la mènent vers des études en sociologie et sur les chemins du syndicat de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF). C’est par le militantisme qu’elle rencontre le réalisateur Robert Guédiguian, avec qui elle achève sa maîtrise de sociologie. En 1980, ils tournent ensemble Dernier été, premier film d’un long compagnonnage artistique. Ariane Ascaride incarne également ses engagements sociaux au cinéma. Dans La Pie voleuse (de Robert Guédiguian, 2025), elle joue Maria, auxiliaire de vie dont le conjoint est endetté. Dans Rouge midi (de Robert Guédiguian, 1983), elle est cette fois Maggiorina, une Calabraise qui a immigré vers l’Estaque, à Marseille, dans les années 1920. "Moi, en tant qu'artiste, c'est peut-être prétentieux à dire, mon rôle est de faire entendre la parole de ceux qu'on croise dans la rue et sur lesquels on ne se retourne pas. Mais c'est ceux-là qui font le monde", explique la comédienne. Incarner la résistance Ariane Ascaride s’intéresse aux histoires incarnées et rappelle son attachement aux résistantes Lucie Aubrac et Charlotte Delbo. Dès l’adolescence, elle lit le Journal d’Anne Frank et prête attention aux récits de la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1960, Marseille porte encore les traces du conflit, à l’image des impacts de balles sur les murs de la basilique Notre-Dame de la Garde. Son père, engagé dans la Résistance, ne lui en a jamais fait le récit. Comme comédienne, Ariane Ascaride choisit des personnages qui s'opposent aux injustices et aux abus de pouvoir. Au théâtre, elle incarne Gisèle Halimi, dans l’adaptation théâtrale de Gisèle Halimi, une farouche liberté (co-écrit par Annick Cojean, 2020). Au cinéma, dans Les Héritiers (de Marie-Castille Mention-Schaar, 2014), elle est une professeure d’histoire-géographie qui inscrit sa classe de seconde au Concours national de la Résistance et de la Déportation. Pour en savoir plus Ariane Ascaride est en tournée pour la pièce Touchée par les fées, co-écrite avec l’écrivaine Marie Desplechin et mise en scène par Thierry Thieû Niang. Prochaines dates : Le 13 mars, salle Gérard-Philipe à Bonneuil-sur-Marne. Le 21 et 22 mars au festival Univers’elles, à Villefranche-sur-Saône, pour une Carte blanche et une représentation deTouchée par les fées. Le 27 mars, C3 Le Cube à Douvres-la-Délivrande. Du 31 mars au 11 avril, Théâtre des Bernardines à Marseille. Filmographie sélective d'Ariane Ascaride : La Pie voleuse de Robert Guédiguian, 2025. Et la fête continue ! de Robert Guédiguian, 2023. Sous le tapis de Camille Japy, 2023. Le Processus de paix d'Ilan Klipper, 2023. Les Héroïques de Maxime Roy, 2021. Les Chatouilles d'Andréa Bescond et Éric Métayer, 2018. La Villa de Robert Guédiguian, 2017. Une histoire de fou de Robert Guédiguian, 2015. Les Héritiers de Marie-Castille Mention-Schaar, 2014. L'Armée du crime de Robert Guédiguian, 2009. Le Voyage en Arménie de Robert Guédiguian, 2006. Marie-Jo et ses deux amours de Robert Guédiguian, 2002. Marius et Jeannette de Robert Guédiguian, 1997. Rouge Midi de Robert Guédiguian, 1985. Vive la sociale ! de Gérard Mordillat, 1983. Retour à Marseille de René Allio, 1980. Dernier Été de Robert Guédiguian, 1981. La Communion solennelle de René Féret, 1977. Références sonores de l'émission : Le terme "fada" expliqué en 1958. Reportage à l'occasion des quinze ans de la Libération de Marseille, Reportages régionaux pour le journal national, RTF, 24 août 1959. Antoine Vitez au Conservatoire en 1976. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Histoires oubliées du Moyen Âge : Ségurant, le chevalier au dragon, nouveau venu à la Table ronde
Rediffusion de l'épisode du 2023-10-09 En 1895, Léon Maître, archiviste paléographe, fait paraître un ouvrage sur les Côtes bretonnes et vendéennes. Il constate que "plus nous descendons vers la ville de Saint-Nazaire et plus les habitations se pressent et se succèdent à de courtes distances". L’auteur nous conduit au “frais vallon de Porcé" situé "dans un petit golfe où quelques bateaux de pêche pouvaient trouver un abri avant son envahissement par les sables". On le nommait jadis le Port Ségurant. Pourquoi ? Nul ne le sait. Il a une grande réputation de fraîcheur et de fertilité". Étrange nom que celui de Ségurant. Il est probable qu’il vienne de Seguranus, c'est-à-dire "protégé" en latin, un port protégé. Si nous nous plongeons dans le cycle arthurien, Ségurant nous renvoie à un chevalier oublié et aujourd’hui redécouvert. La recherche d’un roman arthurien perdu, pour un archiviste paléographe, c’est la quête du Graal ! À la recherche du roman arthurien perdu Les aventures de Ségurant, le chevalier au dragon, ont sans doute été écrites entre 1240 et 1279 en Italie du Nord. Ce roman en prose s’inscrit dans le vaste cycle des péripéties des chevaliers de la Table ronde. Longtemps oublié, le roman refait aujourd’hui surface à la faveur du travail d’Emanuele Arioli, qui a d’abord retrouvé la trace dans un autre ouvrage, Les Prophéties de Merlin. Rapidement, le médiéviste comprend que Ségurant n’est pas qu’un personnage secondaire du cycle arthurien, mais bien un héros à part entière : "En dix ans, j'ai réuni vingt-huit manuscrits qui m'ont permis de reconstituer l'histoire complète de Ségurant. (…) C'était une quête très difficile parce qu'on cherchait les aventures de Ségurant dans des manuscrits qui portent des titres très vagues – Les Aventures du roi Arthur, Le Graal, Les Chevaliers de la Table ronde… Il fallait tous les consulter (…), Ségurant pouvait être potentiellement partout." Le mirage de Ségurant Après dix ans de recherches, Emanuele Arioli parvient à restaurer le récit dans sa "version cardinale", soit originelle. D’autres versions de l’histoire de Ségurant existent en effet, mais elles sont plus tardives, et sont qualifiées de "complémentaires" ou "alternatives". La version cardinale décrit l’épopée d’un jeune chevalier venu de l'Île Non Sachant, qui prouve sa valeur en triomphant d’un lion, et en faisant preuve de sa force et de sa vaillance lors de tournois. Les fées Morgane et Sybille, conscientes du puissant allié que ce chevalier représente pour Arthur et sa quête du Graal, mettent Ségurant à l’épreuve et lui confient une quête impossible : celle de tuer un dragon qui, en réalité, n’est qu’une illusion. Dans l'univers arthurien, les aventures de Ségurant s'inscrivent en parallèle de celles de Tristan et Lancelot. "Il fallait expliquer pourquoi Ségurant n'apparaît pas dans les romans antérieurs", note Emanuele Arioli. Pour l'archiviste paléographe, l'auteur a recours à l'inventive "stratégie de l'illusion" : "(Quand) Ségurant disparaît à la poursuite du dragon, Morgane raconte au roi Arthur que Ségurant n'existait pas, que c'était juste un mirage. Le personnage est oublié à la cour du roi Arthur." Comment ce roman retrouvé s’inscrit-il dans la geste arthurienne ? Comment, par son humour et son désintérêt pour les règles de l’amour courtois, Ségurant s’illustre-t-il comme un héros profane et atypique ? Pour aller plus loin Emanuele Arioli (éd. et trad.), Ségurant, le chevalier au dragon, Les Belles Lettres, 2023 Emanuele Arioli (éd.), Ségurant ou le chevalier au dragon, Tome I. Version cardinale, Honoré Champion, 2019 Emanuele Arioli, Ségurant ou le chevalier au dragon (XIIIe-XVe siècles). Étude d’un roman arthurien retrouvé, Honoré Champion, 2019 Actualité : Le documentaire Le Chevalier au dragon, le roman disparu de la Table ronde, réalisé par Marie Thiry et coécrit par Emanuele Arioli (ZED/ARTE France) sera diffusé le samedi 25 novembre sur ARTE. Avant-première le 21 octobre à 15 h au Lavoir numérique de Gentilly. Adaptations : Le Chevalier au dragon, bande dessinée d'Emanuele Arioli et Emiliano Tanzillo, Dargaud, 2023 Ségurant. Le chevalier au dragon, livre pour enfants d'Emanuele Arioli, Emiliano Tanzillo et Alekos, Le Seuil Jeunesse, 2023 Ségurant. Le chevalier au dragon, audiolivre, textes d'Emanuele Arioli lus par Daniel Mesguich, Frémeaux & Associés/Les Belles Lettres, 2023 Références sonores Archive de la pièce de théâtre Les Chevaliers de la Table ronde, RDF, 2 novembre 1961 Archive du reportage "Un Anglais à la recherche du roi Arthur en forêt de Paimpont", Bretagne Actualités, 5 avril 1965 Archive de l'adaptation radiophonique du Chevalier à la charrette, France Culture, 8 avril 1975 Archive de l'émission "Vie et aventures de Don Quichotte de la Manche, l'ingénieux hidalgo", RDF, 23 octobre 1954 Lecture par Marion Malenfant d'extraits de Ségurant, le chevalier au dragon, traduit par Emanuele Arioli, Les Belles Lettres, 2023 Extrait de la série télévisée Kaamelott d'Alexandre Astier, saison 4 épisode 88 "Les biens nommées"
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Histoires oubliées du Moyen Âge : Gueuses et manants, pour une histoire populaire du Moyen Âge
Rediffusion de l'épisode du 2023-10-10 En 1846, Jules Michelet fait paraître un ouvrage dont le titre claque comme un étendard au vent de l’histoire : Le Peuple. Le premier chapitre annonce le programme : "Servitudes du paysan", où il est beaucoup question de la terre. Le deuxième chapitre s’intitule : "Servitudes de l’ouvrier dépendant des machines". Puis viennent les servitudes du marchand, du fonctionnaire, du riche et du bourgeois… avant de s’interroger sur "L’instinct du peuple, peu étudié jusqu’ici". De quel peuple s’agit-il quand Michelet réfléchit au XIXe siècle ? Quel regard porte-t-il sur le peuple au Moyen Âge, souvent présenté comme constitué de gueux, de manants, de vilains ? Des chroniques aux fabliaux, le mépris du petit peuple Le petit peuple existe au Moyen Âge, l’expression apparaît d’ailleurs dès le XVe siècle. On parle le plus souvent de "menus" ou de "communs" pour désigner ces gens ordinaires. Loin de former un groupe social homogène, le petit peuple est divers et dépend des lieux géographiques étudiés. Souvent silencieux dans les sources, le petit peuple est présent dans la littérature médiévale où il est décrit de manière négative. Des Chroniques de Froissart aux fabliaux de Rutebeuf, les mots ne manquent pas pour évoquer ces gens d’en bas. Sous la plume des auteurs médiévaux, les humbles et modestes sont décrits comme "grossiers", "crotteux" voire "vilains". Ces discours méprisants, écrits par une élite lettrée, permettent d’opposer le petit peuple à la noblesse et d’affirmer plus facilement les valeurs et qualités de l’aristocratie. Ces discours idéologiques sont repris par certains historiens du XIXe siècle, comme Siméon Luce qui, dans son Histoire de la Jacquerie en 1859, suit l’avis des chroniqueurs médiévaux. Qui est le "menu peuple" au Moyen Âge ? Le rôle actuel des historiens et des historiennes est justement de faire la part entre les discours et la réalité. Loin des stéréotypes véhiculés par la littérature médiévale, les petites gens sont en effet loin d’être ignorants, mais sont au contraire sensibles à l'écrit. "Certains paysans attachent une grande valeur à l’écriture. Ils ont des coffres dans lesquels ils enferment les chartes ou les privilèges qu’ils ont pu obtenir. Ils savent lire et écrire plus qu’on ne le pense. Il y a des écoles locales dans certaines régions, comme en Champagne ou en Normandie. Ces petites écoles sont animées par un clerc local", explique Claude Gauvard. Les "gens simples" ont surtout des valeurs qui leur sont propres. L’honneur y occupe une place importante. On se bat avant tout pour sauver sa réputation avant qu’elle ne soit démolie par les injures des haineux. Le petit peuple, un acteur politique Dans ce monde d’en bas, l’information circule. Laboureurs, manouvriers, tavernières s’informent par le cri public, s'expriment par la rumeur. Ce bruit populaire court de villages en villages et se diffuse à travers le royaume. À travers l'information, le petit peuple se forge une opinion, prend position et possède une conscience politique. C'est notamment pendant la guerre que le petit peuple prend part à la ville politique : "La guerre pèse lourd, elle coûte cher. On est obligé de faire appel à l’impôt et aux forces actives de la ville. On fait le guet et la garde. On réunit des assemblées au cours desquelles on discute. Des assemblées villageoises permettent au petit peuple de prendre position et de décider de l’avenir", souligne Claude Gauvard. Ainsi, les voix du petit peuple au Moyen Âge sont multiples, à l'historien de les faire revivre grâce aux sources. Bibliographie sélective de Claude Gauvard Passionnément Moyen Âge. Plaidoyer pour le petit peuple, Tallandier, 2023 Condamner à mort au Moyen Âge. Pratiques de la peine capitale en France XIIIe-XVe siècle, Presses universitaires de France, 2018 La France au Moyen Âge du Ve au XVe siècle, Presses universitaires de France, 2014 Violence et ordre public au Moyen Âge, Picard, 2005 Références sonores Extrait du film Les Visiteurs de Jean-Marie Poiré, 1993 Archive INA d'une lecture des Chroniques de Jean Froissart par Jacques Morel, France Inter, 27 mai 1972 Archive INA de Daniel Kenigsberg, La fabrique de l'histoire, 19 mars 2013 Lecture par Marion Malenfant d'un extrait du fabliau du Pet du vilain de Rutebeuf, XIIIe siècle Archive INA sur la renaissance des soufflaculs, Journal des Actualités françaises, 1947 Chanson de Jean Béranger, Les Gueux, 1839
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Histoires oubliées du Moyen Âge : Mérovingiens, la recette du succès
Rediffusion de l'épisode du 2023-10-11 Prenez vos manuels ! Dans L’Histoire de France pour le cours élémentaire, Ernest Lavisse consacre le deuxième chapitre de son manuel aux Francs en Gaule, avec une présentation très claire : "Les Romains restèrent maîtres de la Gaule pendant quatre cents ans. Ensuite, ils furent attaqués par des peuples venus d’Allemagne. L’un de ces peuples, les Francs, s’établit dans le nord de la Gaule. Les Francs étaient commandés par un roi. Ils le choisissaient dans une famille appelée mérovingienne, parce qu’un roi célèbre de cette famille s’appelait 'Mérovée'." Dès lors, les écoliers peuvent écouter la leçon et se préparer pour l’interrogation… avec le vase de Soissons, des rois fainéants et une culotte à l’envers. Diviser pour mieux régner Les Mérovingiens sont des Francs, qui, au fil des conquêtes et des alliances, parviennent à fonder une véritable dynastie, qui se maintient au pouvoir pendant trois siècles, du Ve au VIIIe siècle. Celle-ci se distingue par sa longévité, mais aussi par son extension géographique exceptionnelle, à tel point que l'historien Bruno Dumézil parle à présent d'un "empire mérovingien". "Le mode de fonctionnement de la dynastie mérovingienne est impérial. Le monde franc se construit comme un petit empire romain. Au centre une construction étatique et en périphérie des conquêtes et annexions. (…) On frappe des monnaies d’or comme dans l’empire romain", souligne Bruno Dumézil. Les historiens s’interrogent sur les conditions qui permettent d’expliquer une telle pérennité, alors que les successions au moment de la mort des rois sont généralement réglées par des partages, qui pourraient sembler morceler le territoire, et multiplier les figures d’autorité royale. En réalité, selon Bruno Dumézil, ce mode de succession qui relève souvent du bricolage, et est de fait un équilibre précaire, n’est pas inefficace ni néfaste pour la pérennité du royaume. Les sous-royaumes créés par les partages ne deviennent pas des royaumes indépendants, mais restent dans le giron du royaume principal, et les rois mérovingiens savent réunifier quand cela s’avère nécessaire. "Il y a un royaume central qui est celui de Clovis et à l’intérieur plusieurs rois. Il y a trois ou quatre sous-royaumes qui sont donnés aux descendants de Clovis. Les différents membres de la dynastie espèrent toujours avoir quelque chose. La force des Mérovingiens est d’avoir su diviser intelligemment", explique l’historien. Un système politique souple Les Mérovingiens disposent ainsi d’un système politique souple, composé d’une multiplicité d’acteurs et particulièrement adaptable face aux crises. Le dialogue permanent entre les souverains et leurs élites, composées à la fois des autorités religieuses et des grands du royaume, permet d’instituer des rapports équilibrés, qui protègent la dynastie en favorisant les accords et les compromis. Ni les rois, ni les élites n’ont en effet intérêt à contester un système dont ils profitent. Il existe néanmoins un certain nombre de conflits et de guerres fratricides, illustrées notamment par les figures devenues légendaires des reines Frédégonde et Brunehaut, qui s’affrontent jusqu'à la mort dans leur conquête du pouvoir. De telles personnalités, dépeintes par l’historiographie comme assoiffées de sang et de luxure, ont contribué à créer une légende noire autour des Mérovingiens, encore accentuée par le manque de documentation sur la période. Les sources sont en effet lacunaires, car l’essentiel des écrits contemporains étaient conservés sur papyrus égyptien, une matière qui se conserve très mal. Les historiens sont donc tributaires d’une documentation qui favorise un biais des sources, et qu’il faut manier avec précaution et savoir mettre en perspective. La principale source est ainsi Grégoire de Tours, évêque de Tours au VIe siècle, et ses chroniques (Histoire des Francs). En chrétien et en moraliste, Grégoire de Tours propose une histoire édifiante de la dynastie, où il n’hésite pas à présenter les souverains et les souveraines mérovingiens comme corrompus, méchants, violents et débauchés. Une dynastie fantasmée au XIXe siècle La lacune des sources explique sans doute que les Mérovingiens soient connus par quelques images d’Épinal, parfois fondées sur une part de réalité, mais largement mythifiées, qui témoignent des relectures et des fantasmes associés à la dynastie. "Au moment de la Grande Guerre, on présente ces rois comme des rois nationaux qui ont vaincu les étrangers. On parle de Clovis qui a vaincu les Alamans. Les Mérovingiens sont le fantasme des origines, le miroir vers lequel on se projette" , explique Bruno Dumézil. L’enseignement de l’histoire à l’école, en particulier sous la Troisième République, a aussi une responsabilité dans la diffusion de ces stéréotypes, qui persistent jusqu'à nos jours, mais ne sont pas vraiment représentatifs de la richesse et de la complexité de cette époque clé du Moyen Âge. Bibliographie sélective de Bruno Dumézil L’Empire mérovingien. Ve-VIIIe siècle, Passés composés, 2023 Le Baptême de Clovis. 24 décembre 505 ?, Gallimard, 2019 (dir.) Les Barbares, Presses universitaires de France, 2016 La Reine Brunehaut, Fayard, 2008 Références sonores Extrait du film Le Bon Roi Dagobert de Pierre Chevalier, 1963 Archive INA de Michel François sur le royaume des Francs, Heure de Culture française, RTF, 1955 Archive INA d'Henri Labussière présentant Astérix Lecture par Marion Malenfant d'un extrait des Nouvelles Lettres sur l’histoire de France. Scènes du VIe siècle d’Augustin Thierry sur la reine Frédégonde, 1833 Lecture d'une lettre de l'évêque de Vienne au roi Clovis, Les lundis de l'histoire Chanson Le Bon Roi Dagobert de Colette Renard, 1963 Lecture par Marion Malenfant d'un extrait des Histoires (tome I, livre II) de Grégoire de Tours sur le vase de Soissons
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Histoires oubliées du Moyen Âge : "La Fleur des histoires de la terre d’Orient", itinéraire d'un livre oublié
Rediffusion de l'épisode du 2023-10-12 Dans la littérature médiévale, qui nous conduit vers des mondes lointains, la vedette est sans nul doute Le Devisement du monde de Marco Polo. Toutefois, un ouvrage postérieur de quelques années mérite qu’on s’y attarde. Son titre est magnifique : La Fleur des histoires de la terre d’Orient. Il est présenté en 1307 à Poitiers au pape Clément V. Débute un voyage qui nous fait passer par Bordeaux, Avignon, Rome, jusqu’en Arménie et bien au-delà : la fleur peut éclore. Le Moyen Âge, un monde connecté Au début du XIVe siècle, le petit royaume indépendant d’Arménie-Cilicie est menacé par l’extension du sultanat Mamelouk. Ce royaume, situé au sud de l’actuelle Turquie, entretient des liens ténus avec l’Occident. La création des États latins d’Orient quelques siècles auparavant et la circulation des savoirs, des idées et des croyances le long des routes de la soie expliquent cette promiscuité. C’est ainsi qu’Héthoum, seigneur érudit d’Arménie-Cilicie, arrive à Poitiers à l’été 1307 afin de présenter au pape son ouvrage, La Fleur des histoires de la terre d’Orient. "Héthoum est un prince lettré qui vient de la famille royale arménienne. C’est un cousin du roi Léon II. On sait qu’il a fait traduire un ouvrage arménien en français. Au-delà de sa fonction de lettré, c’est un prince impliqué dans les affaires politiques de son temps", souligne Thomas Tanase. Une description des mondes d’Asie La Fleur des histoires de la terre d'Orient est avant tout un texte de propagande destiné à mobiliser les lecteurs au service d’un petit pays présenté comme ami de l’Occident — et menacé par l’impitoyable ennemi mamelouk. Héthoum supplie Clément V, et à travers lui le roi Philippe le Bel, de mener une nouvelle croisade en Terre sainte, notamment en s’alliant avec les armées mongoles contre les ennemis de la terre d’islam. Le texte d’Héthoum n’est pas qu’un simple traité de croisade comme il y en a alors à profusion. Il présente également des qualités littéraires indéniables et propose une description complète des quatorze pays d’Asie, une synthèse consacrée aux dynasties arabes et turques de Mahomet au XIIe siècle, une histoire des Tartares et des Mongols en Orient et en Occident en plus de son plan de reconquête de la Terre sainte. Le goût pour l’exotisme : l’Asie vue d’Occident La Fleur des histoires de la terre d’Orient est plus que le témoin de la géopolitique complexe du début du XIVe siècle. L’ouvrage d’Héthoum participe à ancrer durablement en Occident un goût et une fascination pour ces royaumes du bout du monde, et à alimenter une mode de l’exotisme en Europe. "Quand on est voyageur, on n'arrive jamais en terre vierge. On a toujours des idées ou des choses que l'on a lues et qui peuvent ressortir. Il est possible qu'Héthoum ait entendu parler des textes de Marco Polo qui commençaient à circuler à cette époque-là", explique Thomas Tanase. L’ouvrage peut ainsi être considéré comme un miroir tendu au Devisement du monde de Marco Polo, et marque profondément la vie des idées européennes, jusqu’à être cité quelques siècles plus tard par Rabelais dans son Pantagruel. Pour aller plus loin Thomas Tanase (trad. et éd.), La Fleur des histoires de la terre d’Orient, Anacharsis, 2023 Thomas Tanase, Histoire de la papauté en Occident, Gallimard, 2019 Thomas Tanase, Marco Polo, Ellipses, 2016 Références sonores Lectures par Marion Malenfant et Raphaël Laloum d'extraits de La Fleur des histoires de la terre d'Orient, Héthoum Archive INA de Jacques Madaule au sujet du royaume d'Arménie-Cilicie, France Culture, 1970 Archive INA de Jean-Pierre Arrignon, France Culture, 1991 Archive INA de Gian Andreï Bezzola au sujet des Mongols et de l'Europe, France Culture, 1972 Archive INA d'André Velter à propos de Marco Polo, France Culture, 1989 Extrait de la série Les Rois maudits de Claude Barma d'après les romans du même nom de Maurice Druon, 1972 Chant arménien de l'époque médiévale, XIIIe siècle
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Textiles, une histoire étoffée : Indiennes et toile de Jouy, l’histoire file un bon coton
Rediffusion de l'épisode du 2025-01-21 Qu’elles sont belles ces cotonnades, quand de sympathiques saynètes champêtres, entre le sépia et la framboise écrasée, s’égaient sur une fond blanc ou écru. Un nom surgit dans cette histoire : Oberkampf. Les toiles de coton imprimées, un produit en vogue et prohibé À la fin du 16ᵉ siècle, des toiles de coton imprimées et colorées commencent à être importées depuis les Indes. "Le coton pousse naturellement en Inde, mais pas en Europe. Les Indiens ont les matières premières à disposition et ce sont eux qui développent les premières techniques de peinture, de teinture, et d'impression sur coton", explique Esclarmonde Monteil, conservatrice en chef du patrimoine au ministère de la Culture. Ces "indiennes" deviennent des textiles en vogue et sont prisées par les élites européennes. Pour autant, les manufactures textiles françaises ne produisent pas des imprimés d’une qualité comparable et craignent la concurrence des importations. En ce sens, le Conseil du roi adopte en 1686 un arrêt qui interdit l’importation, la production et l’usage des toiles imprimées. Cette mesure s’inscrit dans une politique colbertiste – du nom de Colbert, contrôleur général des Finances de Louis XIV jusqu'en 1683 –, qui prône la défense de la production nationale au détriment des importations de produits manufacturés. Les indiennes continuent toutefois à être importées illégalement depuis l’Allemagne et la Suisse notamment et, dans des cas exceptionnels, à être produites en France. Le port de Marseille bénéficie, par exemple, d’une législation spéciale. La manufacture royale d'Oberkampf L’interdiction des indiennes est levée en 1759, après une période de libéralisation progressive. Un marché s’ouvre alors aux entrepreneurs et des manufactures sont fondées à travers le royaume de France. Pour produire des toiles imprimées, il faut importer un savoir-faire depuis la Suisse et l’Angleterre, et favoriser la recherche d’innovations techniques. L’historiographie a principalement retenu la trajectoire de la manufacture de Jouy-en-Josas, fondée par Christophe-Philippe Oberkampf en 1760. Cet industriel, né en Suisse en 1738, a lui-même été formé à la production d’indiennes dans la fabrique de son père, qui lui fournit alors des matières premières et une main-d’œuvre qualifiée. Oberkampf adjoint à la fabrique de Jouy-en-Josas des laboratoires d’expérimentation pour obtenir des colorants chimiques et diversifier les nuances des imprimés. En 1806, le vert solide est mis au point : "C'est un colorant qui applique directement le vert, sans superposition du jaune sur le bleu. C'est une innovation importante, reprise par d'autres manufactures", explique Aziza Gril-Mariotte, professeur en histoire de l’art à Aix-Marseille université et chercheur au laboratoire TELEMMe. La manufacture de Jouy-en-Josas croît et conquiert une renommée européenne. Elle reçoit le titre de manufacture royale en 1783. Son histoire illustre également le processus de proto-industrialisation en œuvre à partir de la seconde moitié du 18ᵉ siècle, c’est-à-dire de concentration progressive des moyens de production dans un lieu unique. Le "camayeu à personnage" ou "toile de Jouy" À partir des années 1790, Christophe-Philippe Oberkampf fait produire des textiles aux imprimés pastoraux, inspirés de productions anglaises. Le peintre et académicien Jean-Baptiste Huet dessine pour lui de nouveaux motifs. Ces tissus sont alors utilisés pour l’habillement et l’ameublement, et rencontrent une large clientèle. Ils sont déclinés en plusieurs gammes de prix, selon la densité du tissage et la qualité du dessin et des colorants. Au 18ᵉ siècle, ces textiles sont appelés "camayeu à personnages" ou "meubles à personnages" et ne revêtent le nom de "toile de Jouy" qu’à partir de leur réimpression et de leur patrimonialisation, à la fin du 19ᵉ siècle. Ce motif, aujourd’hui associé par son nom à la fabrique de Jouy-en-Josas, a été produit par d’autres manufactures, telle que celle d’Orange. Selon Aziza Gril-Mariotte, "Oberkampf n'a jamais voulu protéger ses dessins et appliquer le dépôt légal. Il considère qu'il a toujours un temps d'avance. C'est lui qui invente la collection bisannuelle (hiver, été). Tous les ans, il propose de nouveaux motifs à succès. Il considère le fait d'être copié comme une forme de reconnaissance." Pour en savoir plus Aziza Gril-Mariotte est professeur en histoire de l’art à Aix-Marseille université, chercheur au laboratoire TELEMMe et directrice générale du musée des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon. Publications : 160 ans de collections. Les trésors du musée des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon, codir. avec Marion Falaise, Lienart, 2024 Des étoffes pour le vêtement et la décoration. Vivre en indiennes - France (XVIIIᵉ-XIXᵉ siècle), Presses universitaires de Rennes, 2023 Les Indiennes. La création des toiles imprimées, des Indes aux manufactures alsaciennes (XVIIIᵉ-XIXᵉ siècle), Silvana Editoriale, 2022 Les Toiles de Jouy : histoire d'un art décoratif : 1760-1821, Presses universitaires de Rennes, 2015 Esclarmonde Monteil est conservatrice en chef du patrimoine au ministère de la Culture. Elle est co-commissaire scientifique de l’exposition "Made in France. Une histoire du textile". Publication : Made in France. Une histoire du textile, codir. avec Anne-Sophie Lienhard, catalogue de l'exposition présentée aux Archives nationales, Michel Lafon, 2024 Exposition "Made in France. Une histoire du textile" Du 16 octobre 2024 au 27 janvier 2025 aux Archives nationales - Site de Paris - Hôtel de Soubise Informations pratiques Références sonores Évocation de la vallée de la Bièvre, RTF, 20 juin 1969 Lecture par Raphaël Laloum d'un extrait de Le Peuple de Jules Michelet, paru en 1846 Chanson "La complainte de Mandrin" interprétée par Kiki de Montparnasse Évocation de la manufacture de Mulhouse, inaugurée en 1746, dans l'émission Ainsi va le monde, RTF, 16 juin 1950 Archive sur Christophe-Philippe Oberkampf, Actualités Île-de-France, 5 janvier 1980 "Ouverture (Prologue)", Les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau, interprétée par l'orchestre La Simphonie du Marais sous la direction d'Hugo Reyne, label Musiques à la Charbotterie, 2014 Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020
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Fou d'histoire : Ariane Ascaride, histoires de luttes et de résistance
Rediffusion de l'épisode du 2026-03-13 C’est un voyage qui s’offre à nous, de Marseille à Erevan, en passant par Naples. Ce sont des rencontres aussi, Marius et Jeannette, Missak et Mélinée, et tant d’autres. C'est l'histoire de gens dont les vies sont souvent invisibilisées et qui rendent Ariane Ascaride "folle d'histoire", ou plutôt fada d'histoire. Marseille et sa mosaïque culturelle Ariane Ascaride est née en 1954 à Marseille, ville-mosaïque vers laquelle ont historiquement convergé des flux migratoires. "À l'école, la mairie offrait des cahiers au début de l'année pour les élèves. Dans la quatrième de couverture, il y avait la légende de Gyptis et Protis. J'ai été élevée avec ça. Je viens d'une ville qui s'est constituée avec l'arrivée de l'étranger", se souvient Ariane Ascaride, à propos du mythe fondateur de Marseille. "La fille du chef du clan, au mois de mai, [à] l'époque où les filles choisissent leur mari, va choisir ce garçon, [un marin grec venu de Phocée, ndlr.] qui est arrivé en bateau." Le père d'Ariane Ascaride est issu d’une famille italienne qui rejoint la France pour des raisons économiques. Pourtant, dans un souci d’intégration culturelle, il ne lui a jamais appris le napolitain. Plus tard, la comédienne s’est réapproprié cette histoire : elle tourne des films en Italie et en apprend la langue. L'enfance marseillaise d'Ariane Ascaride est marquée par un père communiste et une tradition ouvrière et syndicaliste. Ces engagements la mènent vers des études en sociologie et sur les chemins du syndicat de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF). C’est par le militantisme qu’elle rencontre le réalisateur Robert Guédiguian, avec qui elle achève sa maîtrise de sociologie. En 1980, ils tournent ensemble Dernier été, premier film d’un long compagnonnage artistique. Ariane Ascaride incarne également ses engagements sociaux au cinéma. Dans La Pie voleuse (de Robert Guédiguian, 2025), elle joue Maria, auxiliaire de vie dont le conjoint est endetté. Dans Rouge midi (de Robert Guédiguian, 1983), elle est cette fois Maggiorina, une Calabraise qui a immigré vers l’Estaque, à Marseille, dans les années 1920. "Moi, en tant qu'artiste, c'est peut-être prétentieux à dire, mon rôle est de faire entendre la parole de ceux qu'on croise dans la rue et sur lesquels on ne se retourne pas. Mais c'est ceux-là qui font le monde", explique la comédienne. Incarner la résistance Ariane Ascaride s’intéresse aux histoires incarnées et rappelle son attachement aux résistantes Lucie Aubrac et Charlotte Delbo. Dès l’adolescence, elle lit le Journal d’Anne Frank et prête attention aux récits de la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1960, Marseille porte encore les traces du conflit, à l’image des impacts de balles sur les murs de la basilique Notre-Dame de la Garde. Son père, engagé dans la Résistance, ne lui en a jamais fait le récit. Comme comédienne, Ariane Ascaride choisit des personnages qui s'opposent aux injustices et aux abus de pouvoir. Au théâtre, elle incarne Gisèle Halimi, dans l’adaptation théâtrale de Gisèle Halimi, une farouche liberté (co-écrit par Annick Cojean, 2020). Au cinéma, dans Les Héritiers (de Marie-Castille Mention-Schaar, 2014), elle est une professeure d’histoire-géographie qui inscrit sa classe de seconde au Concours national de la Résistance et de la Déportation. Pour en savoir plus Ariane Ascaride est en tournée pour la pièce Touchée par les fées, co-écrite avec l’écrivaine Marie Desplechin et mise en scène par Thierry Thieû Niang. Prochaines dates : Le 13 mars, salle Gérard-Philipe à Bonneuil-sur-Marne. Le 21 et 22 mars au festival Univers’elles, à Villefranche-sur-Saône, pour une Carte blanche et une représentation deTouchée par les fées. Le 27 mars, C3 Le Cube à Douvres-la-Délivrande. Du 31 mars au 11 avril, Théâtre des Bernardines à Marseille. Filmographie sélective d'Ariane Ascaride : La Pie voleuse de Robert Guédiguian, 2025. Et la fête continue ! de Robert Guédiguian, 2023. Sous le tapis de Camille Japy, 2023. Le Processus de paix d'Ilan Klipper, 2023. Les Héroïques de Maxime Roy, 2021. Les Chatouilles d'Andréa Bescond et Éric Métayer, 2018. La Villa de Robert Guédiguian, 2017. Une histoire de fou de Robert Guédiguian, 2015. Les Héritiers de Marie-Castille Mention-Schaar, 2014. L'Armée du crime de Robert Guédiguian, 2009. Le Voyage en Arménie de Robert Guédiguian, 2006. Marie-Jo et ses deux amours de Robert Guédiguian, 2002. Marius et Jeannette de Robert Guédiguian, 1997. Rouge Midi de Robert Guédiguian, 1985. Vive la sociale ! de Gérard Mordillat, 1983. Retour à Marseille de René Allio, 1980. Dernier Été de Robert Guédiguian, 1981. La Communion solennelle de René Féret, 1977. Références sonores de l'émission : Le terme "fada" expliqué en 1958. Reportage à l'occasion des quinze ans de la Libération de Marseille, Reportages régionaux pour le journal national, RTF, 24 août 1959. Antoine Vitez au Conservatoire en 1976. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Franco, histoire d'un dictateur : Devenir Caudillo, Franco dans la guerre civile espagnole
Rediffusion de l'épisode du 2025-11-17 Parfois un seul nom suffit à résumer une période. Celui de Franco évoque la guerre civile espagnole et la longue dictature qui s'ensuit. Le personnage est difficile à saisir. Comment surgit-il dans l'histoire de l'Espagne ? Quel chemin a-t-il emprunté pour arriver au pouvoir ? Retour sur les origines d'un dictateur. Franco au Maroc, l'école de la violence Francisco Franco naît le 4 décembre 1892 dans une famille de militaires et de marins, sous le règne du roi d’Espagne Alphonse XIII. Il est dès l’enfance marqué par un discours décliniste qui se diffuse dans la société espagnole à la suite de la défaite lors de la guerre hispano-américaine de 1898, qui a entériné la perte des colonies de Cuba et des Philippines. Il ne peut entrer à l’académie navale et se décide donc pour l’infanterie, un peu par défaut. En 1912, il est envoyé dans l'enclave espagnole de Melilla, dans le nord du Maroc. Il est remarqué pendant la guerre du Rif (1921-1927), qui voit s’opposer les tribus berbères et les troupes coloniales espagnoles, comme la Légion espagnole, que commande Franco. Ces années marocaines sont une véritable école de violence pour le futur dictateur, qui est récompensé par le commandement militaire. "[Franco] mène des opérations d'une brutalité féroce. C'est une guerre coloniale avec des pratiques de viol systématique, le bombardement de la population, des décapitations, l'exhibition des corps. Il y aura réemploi, ensuite, de ces méthodes", précise l'historien Pierre Salmon, auteur avec François Godicheau et Mercedes Yusta de La Guerre d’Espagne (1936-1939) (Tallandier, 2026). La peur d'un péril rouge En 1923, un coup d’État militaire porte au pouvoir le dictateur Miguel Primo de Rivera, qui gouverne avec l’aval du roi Alphonse XIII jusqu’en 1930. "Ce directoire s'inspire de ce qui se fait dans l'Italie fasciste, souligne Pierre Salmon. On crée un lien fantasmé avec les anciennes colonies ; on crée des sanctuaires de la race espagnole ; on invite les anciennes élites coloniales à venir visiter leurs origines en Espagne." Pour l'historien, le régime de Miguel Primo de Rivera "a semé des graines dans le processus de fascisation et dans le pouvoir de plus en plus important de l'armée". En 1926, un décret royal fait de Franco le plus jeune général espagnol, à 33 ans. La carrière militaire de Franco connaît un brusque ralentissement avec la proclamation de la Seconde République le 14 juillet 1931. "Il est au sommet de sa carrière militaire. [...] C'est aussi pour cette raison que l'avènement de la république, la fin de la monarchie et la mise en place d'un gouvernement méfiant de la caste militaire, est pour lui une catastrophe personnelle", fait remarquer l'historienne Mercedes Yusta. Dans certains milieux militaires et de droite, auxquels appartient Franco, l’avènement d’un régime républicain est mal vu et confirme la crainte d’un péril rouge qui pourrait envahir l’Europe. En 1933, José Antonio Primo de Rivera, fils du dictateur militaire, fonde la Phalange, une formation fasciste. En 1934, un mouvement de grève générale de gauche se déclare à la suite d’une victoire électorale de la droite. La République réprime brutalement la révolution asturienne, qui défendait des positions socialistes. "Cette révolution est présentée comme la preuve qu'il y a une conspiration communiste qui veut installer en Espagne un régime des soviets", explique Mercedes Yusta. Franco dirige la répression depuis Madrid. Les années de guerre civile Le 16 février 1936, la coalition de gauche du Front populaire l’emporte aux élections législatives. Les inquiétudes des milieux de droite quant à une imminence révolutionnaire semblent se confirmer. Franco lui-même, notamment après l’assassinat de José Calvo Sotelo, chef du parti monarchiste Rénovation espagnole, se décide à rejoindre la préparation d’un coup d’État contre la République. "La victoire du Front populaire marque le [début] du compte à rebours pour le coup d'État, raconte Mercedes Yusta. [...] Le gouvernement républicain croit [peu] à la possibilité d'un coup d'État. Il se méfie des militaires, mais, même au moment de l'insurrection, il y a une sorte de paralysie et on ne veut pas croire que les choses vont aller aussi loin." Les 17 et 18 juillet 1936, ce coup d’État est mené à bien par les milieux militaires et monarchistes. Il marque le début d’une guerre civile qui plonge l’Espagne dans des affrontements très violents. Franco prend rapidement la tête du camp nationaliste. En octobre 1936, il adopte le titre de généralissime, chef des armées insurgées. En 1937, la fondation du "Mouvement national" permet de rassembler les formations politiques franquistes, et notamment la Phalange. La répression contre les républicains est brutale. En 1938, un décret proclame Franco chef de l'État, du gouvernement et de l'armée, ce qui entérine le basculement dans la dictature. En février 1939, la France reconnaît le régime franquiste, après des négociations qui garantissent la neutralité de l’Espagne en cas de conflit mondial. Le 31 mars 1939, Madrid tombe aux mains des nationalistes, puis, le 1ᵉʳ avril 1939, c’est au tour de Valence. Ces derniers affrontements signent la fin de la guerre civile. Il s’agit désormais de diriger le pays, meurtri par trois années de conflit, et d’achever de mater toute résistance. Franco s’impose comme l’homme de la situation : auréolé de ses succès militaires, il concentre entre ses mains tous les pouvoirs nécessaires. Pour en savoir plus Mercedes Yusta, François Godicheau et Pierre Salmon publient en mars 2026 La Guerre d’Espagne (1936-1939) aux éditions Tallandier. Pierre Salmon est maître de conférences en histoire contemporaine à l’École normale supérieure et membre de l'Institut d'histoire moderne et contemporaine (IHMC). Il est l'auteur d'Un antifascisme de combat. Armer l'Espagne révolutionnaire (1936-1939) (Éditions du Détour, 2024). Mercedes Yusta est professeure d’histoire de l'Espagne contemporaine à l'Université Paris 8. Ses publications : (dir. avec Laurent Douzou) La Résistance à l'épreuve du genre : hommes et femmes dans la Résistance antifasciste en Europe du Sud (1936-1949), Presses universitaires de Rennes, 2018. (dir. avec Hugo Garcia, Xavier Tabet et Cristina Climaco) Rethiking Antifascism. History, Memory and Politics (1922-1945), Berghahn Books, 2016 (en anglais). (dir. avec D. Burgos, K. Bergès, M. Yusta et N. Ludec) Résistantes, militantes, citoyennes. L’engagement politique des femmes aux XXᵉ et XXIᵉ siècles, Presses universitaires de Rennes, 2015. Madres Coraje contra Franco. La Unión de Mujeres Españolas en Francia, del antifascismo a la guerra fría, Cátedra, 2009 (en espagnol). Guerrilla y resistencia campesina, Prensas Universitarias de Zaragoza, 2003 (en espagnol). Références sonores de l'émission : Extrait du film Lettre à Franco d'Alejandro Amenábar, 2019. Ricardo de la Cierva, France Culture, 5 juillet 1976. Discours de José Antonio Primo de Rivera, fils du général Miguel Primo de Rivera et fondateur de la Phalange espagnole, "Les jours du siècle", France Inter, 31 mars 1998. Témoignage d'une Française qui a assisté au coup d'État en 1936 à Barcelone, RTF, 5 janvier 1956. Georges Soria, correspondant en Espagne pour L'Humanité pendant la guerre civile, puis historien, "Panorama", France Culture, 3 octobre 1979. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Franco, histoire d'un dictateur : Mettre l'Espagne au pas. Le franquisme, une machine à broyer
Rediffusion de l'épisode du 2025-11-18 Au moment de construire une Espagne nouvelle, purgée des Rouges, des syndicalistes, des communistes, des intellectuels et plus globalement de celles et ceux qui ne plaisent pas au régime, beaucoup se trouvent dans la ligne de mire de Franco. Dès la guerre civile espagnole et pendant la longue dictature, enfants, vieillards, hommes et femmes, à l'usine et dans les champs, sont broyés par le franquisme. Un processus génocidaire Avant même que le coup d'État de juillet 1936 ne marque le début de la guerre civile contre la Seconde République (1931-1939), les franquistes rêvent de régénérer l’Espagne par le concours d’une politique de répression radicale. Dans leurs mots, les anarchistes, les socialistes, les communistes, les féministes et les républicains constituent une menace imminente pour la moralité de l’Espagne. Le pays doit être expurgé de ses tares morales et soigner les âmes impures pour conquérir sa rédemption. La vision du régime franquiste se construit en opposition à celle de la Seconde République, plus progressiste, qui avait accordé le droit de vote aux femmes et instauré le divorce, le mariage civil et la séparation de l’Église et de l’État. L’historien François Godicheau, spécialiste de la guerre civile espagnole, résume : "Le libéralisme est l'ennemi du franquisme. Toute doctrine ou vie politique fondée sur les droits de l'homme est désignée comme l'ennemi. À ce titre, les franquistes déploient, dès le départ de la guerre, une politique d'extermination de l'ennemi collectif, ce peuple républicain qui a commencé à s'épanouir dans un espace de liberté ouvert au début de la République en 1931." Si, dans les premiers mois de la guerre, les combattants représentent la majorité des pertes, la population civile fait aussi les frais d’une répression latente, rythmée par la surveillance des groupes paramilitaires, les dénonciations, les emprisonnements, les camps de concentration et les exécutions sommaires. D’une terreur chaude à une terreur institutionnelle Les lois du 9 février 1939 et de 1940 sur les opposants politiques resserrent davantage l’étau franquiste autour du corps social. De nombreux militants antifranquistes partent se réfugier dans les campagnes et les montagnes. Le régime les surnomme los "huidos" (les "fuyards"). Ils peuvent intégrer des groupes de guérilleros, qui combattent dans les maquis. Leurs parents et leurs voisins tissent autour d’eux des réseaux de contestations minimes mais décisives, dans lesquels de nombreuses femmes se mobilisent. En ville, dans l’ombre des jeunesses franquistes, des instituts de redressement pour enfants et jeunes marginalisés (les reformatorios) sont chargés d’inculquer les valeurs morales traditionnelles prônées par l’Église catholique. L’historienne Amélie Nuq, autrice de l’ouvrage Péchés de jeunesse. Déviance, marginalité et rééducation dans l’Espagne franquiste (Presses universitaires de Rennes, 2024), explique en quoi, tout comme les prisons, les reformatorios exercent une surveillance globale sur l’ensemble de la société espagnole par la pression exercée sur un seul membre de la famille. Ces institutions de redressement "rééduquent [les jeunes pensionnaires] et les protègent de leur milieu familial, mais irriguent au-delà de leurs murs pour convertir l'ensemble de la société espagnole et des milieux populaires. [...] Le personnel religieux passe par les jeunes pour qu’ils soient des agents de recatholicisation de leur famille." La famine qui sévit à partir de 1939 à travers toute l’Espagne devient elle aussi un instrument de sape politique. Négocier des faveurs, revendiquer ses droits Les conditions de vie quotidiennes demeurent difficiles malgré la libéralisation du pays dans les années 1960 et le développement du tourisme. L'ouverture économique contrainte par le plan de stabilisation de 1959 ne s'accompagne pas d'une plus grande liberté politique, au grand dam des nouvelles générations d’étudiants et d’ouvriers, qui n’ont pas vécu la guerre civile. Elles manifestent sur des questions sociales et négocient ainsi indirectement des espaces pour exercer leurs droits politiques. Tandis que les grèves et les actions discrètes contre le régime se multiplient, la sévérité de la dictature est de plus en plus révélée aux yeux de l’opinion publique. En 1975, les derniers opposants politiques condamnés à mort soulèvent des vagues de protestations internationales. Pour en savoir plus François Godicheau est professeur en histoire contemporaine à l'Université Toulouse Jean Jaurès, membre de l’Institut universitaire de France. Ses publications : (dir. avec Jorge Marco), El franquismo : anatomía de una dictadura (1936-1977), Editorial Comares, 2025 (en espagnol). (dir. avec Sophie Dulucq, Mathieu Grenet, Sébastien Rozeaux, Modesta Suárez), Au cœur des empires. Destins individuels et logiques impériales, XVIᵉ-XXIᵉ siècles, CNRS Éditions, 2023. La Guerre d’Espagne, Odile Jacob, 2022. La Guerre d'Espagne : République et révolution en Catalogne, Odile Jacob, 2004. Mercedes Yusta, François Godicheau et Pierre Salmon publient en mars 2026 La Guerre d’Espagne (1936-1939) aux éditions Tallandier. Amélie Nuq est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'Université Grenoble Alpes. Elle est l'autrice de Péchés de jeunesse. Déviance, marginalité et rééducation dans l’Espagne franquiste (Presses universitaires de Rennes, 2024). Références sonores de l’émission : Extrait du film Lettre à Franco d’Alejandro Amenábar, 2019. Le journaliste et écrivain Joseph Kessel, RTF, 27 février 1956. Georges Soria, correspondant en Espagne pour L'Humanité pendant la guerre civile, puis historien, "Panorama", France Culture, 3 octobre 1979. Archive de propagande sur le huitième anniversaire de la Phalange, Actualités françaises, 22 janvier 1942. Musique : "Cancion de jinete, 1860/Luz de luna", chanson écrite par Federico García Lorca, interprétée par Chavela Vargas, album La luna grande / Hommage à Federico García Lorca, label Corason, 2012. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Franco, histoire d'un dictateur : Une dictature qui dure, dans la fabrique de l'État franquiste
Rediffusion de l'épisode du 2025-11-19 En avril 1939, la victoire du franquisme marque une nouvelle étape pour l’Espagne. L’État franquiste est totalement à construire. Le Nouvel État espagnol veut rétablir l’ordre souverain, faire fi du chaos des années de guerre civile et éliminer toute forme de contagion communiste. "Le numéro deux du franquisme, Luis Carrero Blanco, formule cette expression : ordre, discipline et endurance (dans une traduction approximative de aguantar). Ce sont les lignes directrices du régime franquiste", précise l'historien Jérémy Léger. L’État franquiste est conçu comme un régime à parti unique : le Movimiento nacional, dit Mouvement national, héritier de la Phalange espagnole. Régime sans constitution, l’État franquiste rejette la culture libérale et démocratique. Si les Cortes franquistes incarnent l’institution parlementaire, son système de désignation n’a rien de démocratique. Le régime développe un système de lois fondamentales. En 1947, une loi de succession est votée. L’Espagne redevient un royaume, dont Franco est le régent à vie, avec la prérogative de nommer son successeur. À côté du parti unique, l’Église et l’armée sont les deux autres piliers de l’État franquiste. Franco crée sa propre noblesse de pouvoir. À la suite de Ramón Serrano Suñer, beau-frère de Franco, Luis Carrero Blanco devient le bras droit du régime. Les élites étatiques sont des hommes de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie. "C'est une façon de fragmenter les revendications monarchiques. Par exemple, [si] un général met la pression pour la restauration, Franco lui offre un titre de noblesse", souligne l'historien Nicolás Sesma, auteur de Ni una, ni grande, ni libre. La dictadura franquista, 1939-1977 (Crítica, 2024). Les femmes, elles, sont absentes de l’activité politique. Autarcie et isolement international Dans les années 1940-1950, l’économie espagnole est marquée par l’autarcie. L’État franquiste suit les modèles fascistes italiens et allemands : il s'agit de développer l’industrie sans ouverture et échange avec l’extérieur. De fait, les famines et disettes sont courantes dans de nombreuses régions espagnoles. Bien qu'idéologique, cette politique économique est aussi la conséquence d’une situation difficile sur la scène internationale. Depuis la résolution onusienne de 1946, l’Espagne est isolée sur le plan international. De fait, l’objectif des diplomates espagnols est d’obtenir un assentiment international afin de légitimer l’existence du régime franquiste et sa pérennité. Les diplomates de Franco sont envoyés aux quatre coins du monde, notamment en Amérique latine et dans le monde arabe, pour entamer des négociations et favoriser la réinsertion du régime. "[Le régime franquiste], après une première phase fasciste, [..] se grime d'un nouvel apparat et écarte les oripeaux fascistes pour davantage développer le national catholicisme, une version bon teint qui [lui] permet de s'adapter au contexte international", observe Jérémy Léger, auteur d'une thèse sur le personnel diplomatique franquiste. En novembre 1950, une résolution de l'ONU révoque la condamnation du régime franquiste. L’Espagne redevient un pays fréquentable. Le 14 décembre 1955, l’Espagne franquiste entre finalement aux Nations unies, en même temps que le Portugal de Salazar. Revitaliser l’État, s’ouvrir au tourisme À partir des années 1960, le personnel politique de l’État franquiste se renouvelle. Une nouvelle génération, qui n’a pas connu la guerre civile, arrive au pouvoir. Les technocrates, à commencer par Laureano López Rodó, sont façonnés par les centres de formation du régime. Ils promeuvent un nouveau discours pour légitimer et assurer la survie du franquisme : la libéralisation de l’économie. La période du desarrollismo, c’est-à-dire du développementalisme, transforme la vie de la population espagnole. L'historien Nicolás Sesma fait remarquer la capacité de Franco à écouter ses conseillers : "Comment se fait-il qu'autant d'artistes d'avant-garde aient été promus par les institutions ? Ce n'est pas parce que Franco comprenait l'art, mais parce que ses conseillers lui ont dit que ça améliorerait l'image du pays." L'Espagne s’ouvre ainsi au tourisme, qui participe à la propagande du régime. Des milliers de touristes, notamment d’Europe du Nord, débarquent en Espagne et participent à sa normalisation. Selon le slogan du ministère de l’information et du tourisme, l’Espagne est différente. Si le pays accueille tout le monde, elle reste différente sur le plan politique. Pour en savoir plus Jérémy Léger est docteur en histoire et civilisation de l’Espagne contemporaine. Il a soutenu la thèse "Adelantados de Franco : le haut personnel diplomatique et le service extérieur espagnols, de la guerre civile au premier franquisme (1936-1957)", sous la direction de Marc-Olivier Baruch à l’EHESS en 2023. Nicolás Sesma est maître de conférences en civilisation espagnole à l’Université Grenoble Alpes. Il est l'auteur de Ni una, ni grande, ni libre. La dictadura franquista, 1939-1977, Crítica, 2024 (en espagnol). Références sonores de l’émission : Maurice Kriegel Valrimont du Parti communiste français à propos du projet d’admission de l’Espagne à l’ONU, RTF, 14 octobre 1948. Archive de propagande sur l’anniversaire de la mort du roi Alphonse XIII, journal des Actualités françaises, 1943. Rudolfo Lliopi, président du Conseil des ministres de la République espagnole en exil, RTF, 4 juillet 1947. Manuel Cortes, maire du village de Mijas, caché pendant la dictature franquiste, RFI, 19 novembre 2010. Lecture d'un discours de Franco aux nouvelles promotions de l’École diplomatique, daté du 1ᵉʳ juillet 1953 [FNFF, document n°6.445], lu par Raphaël Laloum. Le journaliste Pascal Delanoy annonce le décès de l’amiral Carrero Blanco dans les actualités, France Inter, 20 décembre 1973. L'écrivain espagnol Javier Cercas, France Inter, 24 avril 2019. Musique : "Al vent" par Raimon, 1964. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Franco, histoire d'un dictateur : Le franquisme après Franco, histoire d'une mémoire douloureuse
Rediffusion de l'épisode du 2025-11-20 Le 20 novembre 1975, meurt Franco, le Caudillo. Serait-ce la fin de la dictature ? Après quarante ans de dictature, d’assassinats, de répression féroce, de fosses communes et de bébés volés, comment opérer la transition vers la démocratie et quelle posture adopter ? Ouvrir grand les yeux ou mettre le passé de côté ? La mort d'un dictateur signe-t-elle la fin d'un régime ? Francisco Franco meurt le 20 novembre 1975. Il est enterré au Valle de los Caídos, à San Lorenzo de El Escorial, à proximité de Madrid. Ce mausolée avait été construit sur ses ordres, entre 1940 et 1958, par 20 000 prisonniers politiques, à la gloire des héros franquistes. "Au moment de la mort de Franco, une partie de l'Espagne célèbre cet événement, d'autres la pleurent. Des centaines de milliers de personnes viennent défiler devant le corps de Franco exposé à Madrid. La majorité de la société est inquiète et préoccupée de ce qui va se passer", relève l'historienne Sophie Baby, autrice de Juger Franco ? Impunité, réconciliation, mémoire (La Découverte, 2024). Un mois avant sa mort, en octobre 1975, alors qu’il sentait son état de santé se dégrader, Franco avait transféré tous ses pouvoirs à Juan Carlos, le petit-fils du roi Alphonse XIII, désigné comme son successeur dès 1969. Le 22 novembre 1975, Juan Carlos Iᵉʳ est proclamé roi d'Espagne. Amnistie et transition démocratique Bien qu’il soit proche de Franco, Juan Carlos Iᵉʳ assure la transition démocratique du pays dans les années qui suivent. Le franquisme ne survit pas longtemps sans Franco. "Cela fait longtemps qu'on parle de transition pour l'après Franco, aussi bien dans l'opposition que, depuis deux ou trois ans, dans les milieux réformistes du régime. [Ils] se sont regroupés autour d'un groupe de démocrates chrétiens, qui réfléchissent aux réformes possibles depuis l'intérieur du régime. Le concept de transition s'oppose à celui de révolution. La révolution des Œillets au Portugal est [un] repoussoir", fait remarquer Sophie Baby. L'historienne souligne que cette réforme est fondée sur la continuité entre l'ancien et le nouveau régime : "Et donc, sur l'absence de purge totale entre l'avant et l'après." Les premières élections libres sont organisées en 1977, année qui voit aussi la promulgation de la loi d’amnistie, un texte décisif pour la mémoire du régime franquiste. Cette loi amnistie en effet tous les délits politiques, aussi bien du camp franquiste que du camp républicain. S’impose ainsi l’idée que les crimes de la guerre civile sont le fait de la communauté nationale dans son entier, déchirée par une lutte fratricide. La loi prive les victimes de la dictature de toute possibilité de justice et de réparation, au profit d’une volonté de réconciliation et d’apaisement. C’est ainsi que se fabrique l’impunité de Franco et des responsables franquistes. La "défranquisation" du pays n’a jamais lieu, ni dans l’administration, ni dans la vie politique. Dans l’espace public, rues, places, statues évoquant le franquisme restent en place jusqu'à ce que certaines soient déboulonnées dans les années 2000. Dénoncer les crimes du franquisme Tandis que l’Espagne opte pour l’amnistie, des voix s’élèvent pour dénoncer les crimes du franquisme. La condamnation vient d’abord de l’étranger. Beaucoup d’opposants politiques espagnols sont en effet exilés en Europe, notamment en France, et en Amérique latine, notamment au Mexique. La première commission d’enquête, en 1939, est ainsi française. L’ONU se penche également dès 1945 sur les crimes du franquisme. Il faut cependant attendre les années 2000 pour que l’Espagne entame un véritable tournant mémoriel. La société civile commence à lever le voile sur les horreurs du régime franquiste, notamment à travers l’exhumation de nombreuses fosses communes, où les corps de républicains exécutés sommairement ont été jetés à la hâte. La loi d’amnistie de 1977 apparaît désormais comme un pacte de silence et d’oubli, et est dénoncée comme telle par des associations qui demandent "justice, vérité, réparation". Selon l'historien Stéphane Michonneau, auteur de Franco. Le temps et la légende (Flammarion, 2025), "dans les années 1980-1990, les Espagnols ne veulent pas se souvenir [de la répression franquiste, ndrl.]. Ils veulent [...] tourner la page. C'est l'époque où l'Espagne rentre à l'OTAN et dans la Communauté européenne. C'est une génération qui a grandi dans le franquisme, qui ne cessait de leur parler de ce passé. On ne voulait plus en entendre parler et aller de l'avant. Dans les années 2000, leurs enfants reconstruisent un lien de filiation avec leurs grands-parents, victimes de la répression des années 1940." Deux lois mémorielles majeures sont promulguées, l’une, sur la mémoire historique, en 2007, la seconde en 2022. En 2010 est également déposée une plainte devant les tribunaux argentins, qui appelle à juger les crimes contre l’humanité de la dictature, imprescriptibles, donc toujours passibles de sanctions. En 2018 a lieu le premier procès dans l’affaire des bébés volés du franquisme, des enfants enlevés à leur famille républicaine pour être élevés par des familles franquistes et catholiques, avec la complicité de l’Église. En 2019, après de nombreuses polémiques, le corps de Franco est exhumé et quitte le Valle de los Caídos. Malgré ces avancées majeures dans la politique mémorielle espagnole, des mémoires concurrentes s’affrontent aujourd'hui encore, entre nostalgiques du régime, descendants de républicains assassinés, bébés volés devenus grands à la recherche de leur famille, historiens et historiennes, auteurs révisionnistes, artistes, écrivaines et écrivains, cinéastes, et partis politiques de sensibilités opposées. Pour en savoir plus Sophie Baby est maîtresse de conférences HDR en histoire contemporaine à l’Université Bourgogne Europe, directrice du département d’histoire. Ses publications : Juger Franco ? Impunité, réconciliation, mémoire, La Découverte, 2024. (dir. avec Jordi Canal, Jean-Philippe Luis, Stéphane Michonneau, Mercedes Yusta) Histoire de l’Espagne contemporaine. De 1808 à nos jours, Armand Colin, 2021. (dir. avec Laure Neumayer, Frédéric Zalewski) Condamner le passé ? Mémoires des passés autoritaires en Europe et en Amérique latine, Presses universitaires de Nanterre, 2019. Le Mythe de la transition pacifique. Violence et politique en Espagne (1975-1982), Casa de Velazquez, 2012. Stéphane Michonneau est professeur d'histoire contemporaine à l'Université Paris-Est Créteil. Ses publications : Franco. Le temps et la légende, Flammarion, 2025. Belchite. Ruines-fantômes de la guerre d’Espagne, CNRS Éditions, 2020. Un récit mémorable. Essai d’ego-exorcisme historique, Éditions de la Sorbonne, 2017. Barcelone, mémoire et identité. 1830-1930, Presses universitaires de Rennes, 2007. Ouvrages cités dans l'émission : Juan Carlos, Réconciliation, avec Laurence Debray, Stock, 2025 Zoé de Kerangat, Remover cielo y tierra. Las exhumaciones de víctimas del franquismo en los años 70 y 80, Comares, 2023 Références sonores de l'émission : Décès du général franco et le début du règne de Juan Carlos, France Inter, 20 novembre 1975 Juan Tomás de Salas à propos de l'opposition à Juan Carlos, A2, 24 novembre 1975. La légalisation du Parti communiste espagnol, TF1, 10 avril 1977. La parution d'un décret d'amnistie générale, France Inter, 18 mars 1977. La tentative de coup d'État au Parlement espagnol, A2, 23 février 1981. Extrait du film Madres paralelas de Pedro Almodóvar, 2021. Le tourisme en Espagne, ORTF, 21 septembre 1973. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Histoires de forêts : Aux racines des Landes, un pin c’est tout !
Rediffusion de l'épisode du 2022-08-30 La lande est une terre inculte, avec des bruyères, des ajoncs, mais les Landes, c’est tout autre chose. En 1852, Jean Simon, géomètre en chef du cadastre, fait paraître un Projet de colonisation d'une partie des landes de Gascogne et de Bordeaux. Il explique que "le département de la Gironde et celui des Landes, se composent chacun de deux parties bien distinctes : l’une parfaitement cultivée, riche, bien peuplée, bien pourvue de routes, fertilisée par un grand nombre de cours d’eau ; l’autre presque inculte, consistant en landes, bruyères, étangs, lagunes, marais et dunes, mais généralement sans industrie, sans bras agricoles, sans capitaux, sans chemins solides". Pourtant, de ces terres incultes est né le plus grand massif forestier en France. Naissance de la forêt des Landes "Au-dessous de Bordeaux un sol plat, des marécages, des sables, une terre qui va s’appauvrissant, des villages de plus en plus rares, bientôt le désert (…). Plus loin, la plaine monotone des bruyères s’étend à perte de vue (…). Quelques arbres çà et là lèvent sur l’horizon leurs colonnettes grêles. De temps en temps on aperçoit la silhouette d’un pâtre sur ses échasses, inerte et debout, comme un héron malade". C’est ainsi qu’Hippolyte Taine décrit les landes à molinie du sud-ouest français dans son Voyage aux Pyrénées paru en 1860. Jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, les landes font figure d’exception dans la culture et le paysage français. Terre sablonneuse et peu fertile, territoire désolé et marécageux, les contemporains sont impressionnés par cet espace hostile, qu’ils surnomment parfois le "Sahara français" et comparent volontiers à la Tartarie ou au Kamtchatka. Les bergers landais, juchés sur des échasses, sont perçus comme des populations aux mœurs rudimentaires, encore à moitié nomades et vêtus de peaux de bêtes. Jacques Sargos, historien de l’art et spécialiste de la forêt landaise, nous explique que : "Les seigneurs voulaient récupérer des landes pour y planter des pins qui étaient plus fructueux que l’élevage du mouton, tandis que les communautés paysannes voulaient garder leurs troupeaux et leur capacité de cultures". Les Landes sous la révolution industrielle Dès la fin du XVIIIe siècle, des projets d’aménagement sont mis en place. Il s’agit de drainer les sols, de limiter l’avancée des dunes vers les terres, mais aussi de repeupler cette région. Cette véritable entreprise de colonisation intérieure voit fleurir les projets les plus farfelus : plantations de riz, de coton ou de tabac, élevage de dromadaire… C’est en 1857 que les landes changent véritablement de visage : Napoléon III promulgue la loi relative à l'assainissement et à la mise en culture des landes de Gascogne. En l’espace de vingt ans, les deux tiers des terres communales du département des Landes et la moitié de celles du département de la Gironde sont mises aux enchères, à l’avantage des propriétaires terriens et des spéculateurs. Ce boisement massif des landes ne se fait pas sans heurts. Certains bergers, inquiets de la disparition de leurs modes de vie traditionnels, s’insurgent et font l’objet d’une répression sévère. Sous l’impulsion d’ingénieurs charismatiques élevés au rang de symboles du génie national, mais aussi de professeurs, d’investisseurs, de riches propriétaires terriens, les landes poursuivent inexorablement leur mue et se changent en une gigantesque forêt à la valeur économique et symbolique considérable. De l’exploitation du bois de pin au gemmage, de la chasse à la palombe à la figure typique du résinier, la forêt des Landes de Gascogne devient l’un des fleurons de la révolution industrielle française en même temps qu’un succès politique. D’après Paul Arnould, géographe et spécialiste des forêts, "le chemin de fer a permis l’exportation qui a inscrit le massif landais dans l’économie nationale, dans l’économie monde". Comment les landes sont-elles devenues en l’espace de quelques décennies l’archétype de la forêt industrielle ? Quelles ont été les grandes étapes de cette transformation ? Comment cette histoire rejoint-elle celle de l’évolution des sciences et des techniques, en même temps que celle de la professionnalisation des métiers de la forêt ? Pour en parler Jacques Sargos est historien de l’art et éditeur, spécialiste de l’Aquitaine et de la forêt landaise. Il a notamment publié : Bordeaux au temps du "Port de la Lune" (L’Horizon chimérique, 2022) Le Peuple de pierre. Histoire des mascarons de Bordeaux (L’Horizon chimérique, 2015) Bordeaux. Les Landes (Le Festin, 2015) Bordeaux. Art et Civilisation (L'Horizon chimérique, 2014) Le Bassin d’Arcachon, paradis des peintres (L'Horizon chimérique, 2013) L'Esprit des Landes. Un pays raconté par l’art (L'Horizon chimérique, 2010) Bordeaux vu par les peintres (L'Horizon chimérique, 2006) Histoire de la forêt landaise. Du désert à l'âge d'or (L'Horizon chimérique, 1997) Paul Arnould est géographe et biogéographe, spécialiste des forêts et du développement durable, professeur émérite de l'École normale supérieure de Lyon. Il a notamment publié : Atlas du développement durable (Autrement, 2019) Les Géographies de Tintin (sous sa direction, CNRS Éditions, 2018) Géographie de l'environnement (Belin, 2018) Au plaisir des forêts. Promenade sous les feuillages du monde (Fayard, 2014) Le Juste Jardin (ENS Éditions, 2012) Références sonores "Le Pin des Landes", poème de Théophile Gautier en 1840 lu dans le documentaire Les Gens d'ici. La Côte Aquitaine, RTF, 8 avril 1972 Lecture de la loi du 19 juin 1857 relative à l’assainissement et à la mise en culture des landes de Gascogne Archive sur les échassiers et chant d'un berger landais, ORTF, 24 octobre 1966 Extrait du film Landes de François-Xavier Vivès, 2012 Générique de l'émission : Origami de Rone
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Fou d'histoire : Sorj Chalandon, le grand reporter, l'écrivain et l’histoire
Rediffusion de l'épisode du 2026-02-27 Être historien ou historienne, c’est mener des enquêtes. D'ailleurs, c'est l'étymologie du mot en grec. Un ou une journaliste conduit aussi des enquêtes. Dès lors les méthodes et la rigueur se rejoignent, même s'il y a une différence de sources et de temporalité. Quant à l'écrivain, il mène une enquête quand il réfléchit à sa propre existence et à son parcours. Sorj Chalandon est grand reporter, écrivain, et fou d'histoire. Un besoin de vérité historique Sorj Chalandon est né à Tunis, en 1952, d’une mère issue d’une famille de petits colons. Son père est quant à lui arrivé en Tunisie pour reconstruire sa vie, après avoir été emprisonné pour avoir collaboré pendant la Seconde Guerre mondiale. De Tunis, Sorj Chalandon ne retient aucune attache. C’est à Lyon qu’il grandit. Il fuit ensuite sa famille et la ville, à l’âge de 17 ans. Dans Profession du père (Grasset, 2015), Sorj Chalandon dresse en effet le portrait d’un père violent, mythomane, qui raconte avoir exercé mille métiers. "Parce que j'ai été élevé dans le mensonge, j'ai besoin de la vérité historique", explique l'écrivain. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce même père devient membre de la Légion tricolore du maréchal Pétain en 1942 avant de rallier une organisation paramilitaire allemande, puis de rejoindre les rangs de la Résistance, de déserter et d'être emprisonné par les Alliés. Dans Enfant de salaud, Sorj Chalandon met en regard la lecture du dossier de condamnation de son père, conservé aux archives départementales du Nord, avec le procès de Klaus Barbie, qu’il couvre pour la presse en 1987. Dans Le Livre de Kells (Grasset, 2025), il raconte l’année vécue dans la rue, à Paris, après avoir quitté sa famille. La rencontre fortuite avec la Gauche prolétarienne, un groupe de militants maoïstes, aux débuts des années 1970, et les liens fraternels qu’il noue avec ses membres lui font alors découvrir un autre monde, aux antipodes du racisme et de l’antisémitisme dont son père était partisan. Du journalisme à la fiction, écrire la violence et l’injustice L’écriture fictionnelle et journalistique de Sorj Chalandon est guidée par la question de la violence et de l’injustice. Sorj Chalandon participe à la fondation du journal Libération, en 1973, puis y devient grand reporter. Selon lui, le métier de journaliste consiste à rendre compte d’une histoire contemporaine. "Être reporter, pour moi, c'est aller sur un terrain, visiter un pays, voir ce qui s'y passe, etc. et être bousculé par tout ce qu'on ne savait pas et par tout ce qu'on croyait. J'adore arriver quelque part où je suis bousculé dans l'idée que j'avais avant d'y arriver. [...] Je suis une enveloppe vide. À force d'entendre, d'écouter, de fréquenter les gens que je vais voir, ou [à] un procès d'assises ou une guerre, je vais peut-être changer d'avis sur la situation." De la guerre entre l’Irak et l’Iran aux massacres de Sabra et Chatila, en 1982 au Liban, il observe au plus près une violence contemporaine inouïe qui irrigue ses romans. Entre 1977 et 2006, il couvre également le conflit nord-irlandais, duquel naissent deux ouvrages fictionnels, Mon traître et Retour à Killybegs. De la même manière, l’écriture fictionnelle, lorsqu’elle prend place dans des cadres historiques déterminés, est indissociable du respect de la rigueur historique. Sorj Chalandon reste fidèle aux faits qui ont été documentés et introduit la fiction dans les blancs que l’histoire a laissés. Pour Le Jour d’avant, qui fait le récit du coup de grisou qui frappe la mine de Liévin en 1974, il reste au plus près des chiffres et des dates. De même, dans L’Enragé, il raconte l’histoire de l’évasion de 56 enfants de la colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer, le 27 août 1934, telle que rapportée par la presse de l’époque. Il y développe l’histoire de Jules Bonnot, l’enfant qui n’a pas été rattrapé, et dont l’histoire reste inconnue. Pour en savoir plus Bibliographie de Sorj Chalandon : Le Livre de Kells, Grasset, 2025. L'Enragé, Grasset, 2023. Notre revanche sera le rire de nos enfants : reportages Irlande, Libération (1977-2006), Black-star (s)éditions, 2022. Enfant de salaud, Grasset, 2021. Une joie féroce, Grasset, 2019. Le Jour d'avant, Grasset, 2017. Profession du père, Grasset, 2015. Le Quatrième Mur, Grasset, 2013. Retour à Killybegs, Grasset, 2011. La Légende de nos pères, Grasset, 2009. Mon traître, Grasset, 2008. Une promesse, Grasset, 2006. Le Petit Bonzi, Grasset, 2005. Références sonores de l'émission : Des enfants donnent leur avis sur le métier de journaliste, Aujourd'hui Madame, FR2, 13 avril 1977. Le journaliste Yves Loiseau rapporte le massacre dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila au Liban pour Inter actualités, 18 septembre 1982. Le départ de la Légion tricolore pour le front de l'Est décrit dans une archive de propagande, 24 août 1942. L'ouverture du procès Barbie, JT FR3 Rhône Alpes, 11 mai 1987. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Preuves d'humanité, sauvegarder le patrimoine : Après la Nubie
Rediffusion de l'épisode du 2026-06-25 Quand l’appel pour la sauvegarde des monuments de Nubie est lancé, en 1960, l’Afrique connaît un processus de décolonisation. Dès lors, de nouveaux pays entrent à l’UNESCO et la campagne de Nubie fait surgir d’autres questionnements. Le temps des indépendances En décembre 1960, l’écrivain et ethnologue Amadou Hampâté Bâ prend la parole à l’UNESCO en qualité de directeur de l'Institut scientifique du Mali à la commission "des programmes" de l'UNESCO. À l’instar de ce qui est mis en place pour sauver les monuments de Nubie, il appelle à la sauvegarde du patrimoine oral à travers une mobilisation internationale. Formé comme sa génération et ses aînés à l'humanisme de Rousseau ou de Descartes, Amadou Hampâté Bâ explique être également passé par l'école des pères et des mères "et initiateurs du Verbe". Comme il le dit, "si l'on me demandait ce que vaut une tradition orale comme preuve historique, je répondrais : ce qu'ont valu les évangiles sacrés", longtemps restés à l'état de tradition orale avant d'être transcrits. "Il est inconcevable que nous soyons un peuple sans passé. Or notre histoire, quoiqu'orale, est un signe évident de notre continuité", ajoute-t-il, et cela malgré la colonisation, face à laquelle les chroniqueurs et leur mémoire ont pour la plupart fait office de résistants. L’Afrique n’a pas besoin d’entrer dans l’histoire, puisqu’elle y a toujours été. Reste seulement à écouter ce que son passé doit nous dire, en écho avec le présent. La question des restitutions Face à la riche histoire de l’Afrique ancienne et de ses tradition orales, face à la sombre période de la colonisation et de ses héritages, se pose aujourd’hui la question des restitutions, d'autant que la notion même de patrimoine a évolué. Il ne s’agit plus seulement de s’intéresser aux grands monuments et au patrimoine immatériel, mais de réfléchir à ce que signifie le patrimoine en lui-même et à l’attention que nous lui accordons. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, le 30 mars 2017, l’historienne Bénédicte Savoy s’interroge sur une statue de Champollion placée dans la cour d’honneur du Collège de France et signée Frédéric-Auguste Bartholdi, l’auteur de la Statue de la Liberté. Face à la représentation de ce Champollion appuyant son pied sur la tête d'un pharaon, elle a, dit-elle, été saisie d'une forme d'effroi. Quand on la regarde aujourd'hui, cette statue nous "rappelle à tout instant, à ciel ouvert, que la médaille brillante et dorée de la culture et du savoir a toujours ou presque, en Occident, un revers de violence symbolique et réelle". Bénédicte Savoy nous invite de fait à prendre en compte le regard et la voix des dépossédés et à réfléchir à notre propre rapport au patrimoine, dans toute sa complexité et ses non-dits. Si les peuples les plus éduqués, cultivés, baignés de science ont été capables de barbarie et de destruction du patrimoine, c’est aussi par l'éducation, la science et la culture qu’il est possible de se prémunir contre cette barbarie.
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Preuves d'humanité, sauvegarder le patrimoine : Le défi !
Rediffusion de l'épisode du 2026-06-25 Course contre la montre et la montée des eaux, le chantier pour sauvegarder l'ensemble colossal que forment les monuments de Nubie s’annonce authentiquement pharaonique. En effet, il n’est pas question de déplacer ces monuments comme de vulgaires blocs de pierre. Le défi est de taille. Un chantier colossal L'archéologue et égyptologue Christiane Desroches Noblecourt décrit en 1959 les monuments de Nubie. Elle évoque le sanctuaire d'Abou Sibel, "le plus ancien haut lieu de l'histoire", formé dit-elle de deux temples creusés dans la roche. Celui dédié par Ramsès II à trois grand dieux dynastiques et celui dédié à la déesse Hator et à la reine Néfertari. En outre, l'ensemble donne à voir des statues monumentales de Ramsès II : "Si vous analysez chaque détail, tout vous paraît colossal et monstrueux. Si vous regardez l'ensemble, c'est la poésie, c'est la suavité, c'est tout ce que l'art peut donner de plus charmant qui ressort de cet ensemble colossal." Le défi technique et archéologique est une aventure humaine à part entière. En novembre 1963, le Français René Maheu, qui a pris la tête de l’UNESCO à la suite de Vittorino Veronese, se fait chef de chantier quand il présente l’ampleur du projet autour de la campagne de Nubie. Tel qu'il le décrit, celui-ci consiste donc à "découper les monuments par gros blocs, à les transporter au-dessus de la falaise dans laquelle sont actuellement les temples, et à reconstruire l'ensemble sur cette falaise, à 64 mètres au-dessus du niveau actuel". Si la foi déplace les montagnes, c’est bien par la volonté humaine, par des efforts concertés et par la fraternité internationale que la sauvegarde des monuments de Nubie est une réussite. Certains d'entre eux sont remontés le long du lac qui risquait de les submerger. D’autres, sont envoyés à l’autre bout du monde : à Madrid, à Berlin, à Turin ou encore à New York. Une fraternité qui perdure Une aventure humaine portée par l'UNESCO, avec des hommes et des femmes qui s’engagent pour l'éducation, la science et la culture. C’est notamment le cas de l’écrivaine et philosophe d’origine égyptienne Ayyam Sureau, devenue fonctionnaire internationale à l'UNESCO. En 2021, elle rappelait la démarche de Jeanne Hersch, philosophe suisse et grande figure humaniste qui, en 1968, dans le cadre d'une anthologie, avait demandé à toutes le nations qui composaient alors l'UNESCO de trouver dans leur propre patrimoine des écrits qui mettent en avant les mêmes idéaux que ceux la Déclaration universelle des droits de l'homme, dans un proverbe, un conte, une constitution. La démarche de Jeanne Hersch ne sombre pas dans l'angélisme : il ne s'agit pas, rappelle Ayyam Sureau, de dire que la Déclaration universelle des droits de l'homme était déjà présente en Afrique ou en Asie avant les Lumières. Par ailleurs, comme le disait la préface de cette anthologie signée René Maheu, mais dans laquelle on sent poindre l'esprit de Jeanne Hersch, les idéaux ne doivent pas cacher "la masse de ténèbres."
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Preuves d'humanité, sauvegarder le patrimoine : La fraternité internationale
Rediffusion de l'épisode du 2026-06-25 L’appel lancé au début de l’année 1960 par Vittorino Veronese, directeur général de l’UNESCO, pour sauver les monuments antiques de Nubie est, comme une évidence, repris dans Le Courrier de l’UNESCO en février 1960, avec un dossier intitulé : "L’UNESCO lance un appel au monde : sauvez les trésors de Nubie !" Les articles, par leur simple titre, évoquent l’urgence : "Le drame de Nubie"; "pèlerinage au pays qui va disparaître" ou encore "point d’interrogation dans le désert !" André Malraux, un discours pour l'histoire À peine lancé, l’appel à sauvegarder le patrimoine de Nubie est entendu. L’occasion, en mars 1960, d’un discours lui-même devenu patrimonial, celui de l'écrivain André Malraux, ministre d'État chargé des Affaires culturelles du général de Gaulle. Pour la première fois, affirme-t-il, toutes les nations, en dépit des guerres secrètes ou proclamées, "sont appelées à sauver ensemble les œuvres d'une civilisation qui n'appartient à aucune d'elles". Un appel qui, au siècle dernier, aurait été "chimérique". Selon lui, ces temples et ces statues longtemps relégués au rang de témoins sont redevenus des monuments et ont trouvé "une âme". Le patrimoine, du matériel à l'immatériel Dans sa matérialité, la sauvegarde du patrimoine de l’humanité est un écho au patrimoine immatériel qui, selon l’UNESCO, comprend “les pratiques, les connaissances et les expressions que les communautés reconnaissent comme faisant partie de leur identité culturelle, ainsi que les objets et les espaces qui y sont associés. Transmis de génération en génération, ce patrimoine s'adapte au fil du temps, renforçant l'identité et le respect de la diversité culturelle”. Ainsi, le xeer ciise, droit coutumier oral des communautés somali-Issa d'Éthiopie, de Djibouti et de Somalie, est inscrit en 2024 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Il est alors présenté par Hibo Moumin Assoweh, ministre de la Jeunesse et de la Culture de Djibouti, lors de la 19e session du Comité intergouvernemental de l’UNESCO qui s’est tenue au Paraguay : "Outil juridique et patrimoine culturel vivant", le xeer ciise est transmis oralement et adapté aux besoins contemporains. Ce contrat coutumier traditionnel qui régit les interactions sociales, économiques et politiques de ces communautés est porteur "de grandes valeurs, d'humanité et de partage". Comme le précise également Hibo Moumin Assoweh, sa reconnaissance par l'UNESCO constitue une étape essentielle "pour garantir sa renommée universelle."
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Preuves d'humanité, sauvegarder le patrimoine : L’appel !
Rediffusion de l'épisode du 2026-06-25 Le 19 février 1960, Vittorino Veronese, directeur général de l’UNESCO, lance un appel depuis Paris, où siège l’Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture : il faut sauver les monuments antiques de Nubie menacés par la construction du barrage d’Assouan dont se dote l’Égypte du colonel Nasser. Au secours des monuments de Nubie Région d'une grande richesse historique et culturelle, la Nubie s'étend le long du Nil, du nord du Soudan au sud de l’Égypte. En 1959, pour l'UNESCO, l'archéologue et égyptologue Christiane Desroches Noblecourt présentait "ce pays étonnant, étrange", dans lequel les humains ont accompli "ce miracle de faire sortir de quelques mètres de terre de chaque côté du Nil une civilisation qui à la fin était devenue éblouissante et pouvait concurrencer la civilisation égyptienne métropolitaine." Comment concilier les enjeux de développement et la sauvegarde du patrimoine ? C’est le sens de l’appel lancé en 1960 par Vittorino Veronese : les travaux du grand barrage d'Assouan vont transformer la vallée moyenne du Nil en un immense lac qui menace "des édifices prodigieux qui comptent parmi les plus admirables de la planète". Les gouvernements de la République arabe unie, à savoir l'Égypte, et du Soudan se sont adressés à l'UNESCO pour sauver ces richesses en péril, appelée à être submergées par les eaux. Des richesses qui, ajoute Vittorino Veronese, n'appartiennent pas qu'aux nations qui en sont dépositaires, mais qui font partie "d'un patrimoine commun" : "une protection universelle est due aux monuments de valeur universelle." Pour le bien de l'humanité, il est urgent de préserver le patrimoine de Nubie. L'appel est entendu. Ainsi, la princesse Aïcha du Maroc prend la parole à l’UNESCO le 8 novembre 1960 et affirme la préoccupation de son pays pour des monuments situés "sur le territoire d'un pays frère" et qui demeurent les témoins d'une civilisation antique et mondiale. La princesse Aïcha exprime la volonté du Maroc de participer activement "à toutes les études et toutes les décisions qui auront pour objet la sauvegarde des monuments antiques de Nubie". Une UNESCO "pour les peuples" En 2025, l’égyptologue Khaled El-Enany devient directeur général de l’UNESCO après avoir dirigé le musée national de la civilisation égyptienne (NMEC) ainsi que le célèbre Musée égyptien du Caire avant d'être nommé ministre des Antiquités en Égypte. Il prend la parole lors de la 43e Conférence générale de l’organisation à Samarcande, en Ouzbékistan : face aux crises globales, rappelle-t-il, l'UNESCO doit être "la maison du dialogue (…) où l'universel partagé devient possible." Khaled El-Enany ajoute que les défis sont immenses : éducatifs, culturels, climatiques, budgétaires… L'enjeu pour l'UNESCO est de demeurer "un lieu de construction de la paix durable dans un monde dominé par les inégalités et les divisions", avec pour "boussole" de se battre pour la dignité des "plus vulnérables". Les missions de l'UNESCO sont la défense des principes des droits humains et du droit international, partout, explique-t-il, jusque dans les zones les plus dangereuses, du Yémen à l'Ukraine, "pour les peuples".
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Preuves d'humanité, hier et aujourd'hui 4/4 : Jorge Luis Borges, la littérature face à la cruauté du monde
Rediffusion de l'épisode du 2025-11-13 Dans ce hors-série du Cours de l’Histoire, Xavier Mauduit propose une plongée dans les archives de l’UNESCO pour fêter ses 80 ans. Des archives qui donnent la parole à des femmes et des hommes ayant marqué leur époque, et des archives de notre actualité avec lesquelles elles entrent en résonance. Avec des voix comme celle de l’auteur argentin Jorge Luis Borges, à l’honneur dans cet épisode, et qui nous parle de Shakespeare et du pouvoir des mots. Borges, Shakespeare et la liberté du rêve Jorge Luis Borges est né en Argentine, à la toute fin du XIXe siècle. L'œuvre de l'écrivain, qui a traversé tout le XXe siècle, accède à une reconnaissance internationale dans les années 1950 et 1960. Avec sa poésie, ses nouvelles et ses romans, Borges livre sa vision du monde à travers des sortes de contes métaphysiques et cosmopolites, tout en affrontant une cécité progressive. Par ailleurs, Borges a connu les dictatures et en a été proche, avant de les condamner sur le tard. En 1964, alors âgé de 65 ans, l'écrivain offre une allocution sur "Shakespeare et nous" lors d’une série d’événements organisés par l'UNESCO pour célébrer le quatrième centenaire de William Shakespeare. L'occasion de souligner la singularité du dramaturge anglais. Car pour Borges, “Ce que Shakespeare a senti est bien plus important que ce qu’il a pensé avec conscience. Il a senti que le langage est le propre de l'écrivain. De nos jours, un écrivain qui éprouverait le langage avec la même intensité risquerait de tomber dans le pédantisme ou le décoratif.” Surtout, ajoute Borges, “Shakespeare a pratiqué l’art avec la gravité d'un enfant qui joue. Travailler pour le théâtre à ce moment, c’était un peu comme travailler pour Hollywood aujourd’hui. Cela lui a permis de s'abandonner au rêve, à la vaste liberté du rêve.” Avec Julia Kristeva, l’universel face à la cruauté du monde En 2010, Julia Kristeva, membre du Panel de haut niveau sur la paix et le dialogue entre les cultures, prend la parole à l’UNESCO pour le lancement de l'Année internationale du rapprochement des cultures. L'occasion, pour l’écrivaine et psychanalyste, de refonder l’humanisme et de penser l’universel face à la cruauté du monde : “Plutôt que de parler de diversité culturelle, c'est une interculturalité qu'il convient de promouvoir. Elle tiendra compte des traditions culturelles, y compris des croyances religieuses, sans oublier pour autant cette composante capitale de l'expérience humaine qu’on appelle l'histoire. Cette histoire qui nous a conduits à penser que l'universel et la liberté sont accessibles à toute l'humanité.” De fait, l'universel “ne trouve sa pleine valeur libertaire que si c'est un universel au singulier, l'universel du respect de la personne humaine. À partir de là, la liberté de l'universel, c’est la liberté de la personne singulière” conclut-elle. Archives : Archive UNESCO - “Shakespeare et la littérature de notre temps - Jorge Luis Borges”, Les grandes voix de l'UNESCO, UNESCO Radio, 1964 Extrait de l'adaptation télévisée de Macbeth de William Shakespeare par Claude Barma avec Maria Casarès et Daniel Sorano diffusée le 20 octobre 1959 à la RTF Julia Kristeva à propos de la diversité culturelle et de l'universel lors du lancement de l'Année internationale du rapprochement des cultures qui s'est tenue à l'UNESCO le 18 février 2010 (UnescoFrench, 2010)
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Preuves d'humanité, hier et aujourd'hui 3/4 : Jean d’Ormesson, comment appréhender l’avenir
Rediffusion de l'épisode du 2025-11-13 Dans ce hors-série du Cours de l’Histoire, Xavier Mauduit propose une plongée dans les archives de l’UNESCO pour fêter ses 80 ans. Des archives donnant à entendre des grandes voix du passé mises en dialogue avec des archives de notre temps. Dans ce nouvel épisode, on lutte contre le pessimisme et pour l’avenir de la planète avec Jean d’Ormesson, écrivain, journaliste et académicien. Jean d’Ormesson, la science, les arts et l’avenir de la planète En 1977, Jean d’Ormesson a 52 ans. Écrivain reconnu, récompensé par le Grand Prix du roman de l’Académie française pour La Gloire de l'Empire (Gallimard, 1971), il a également reçu le Prix Balzac pour Au plaisir de Dieu, publié en 1974, dont le titre est la devise des d’Ormesson, une vieille famille de l’aristocratie française. Lors d’une table ronde organisée à l’UNESCO en 1977, interrogé sur les défis de l’an 2000, il affirme : “Il y a 100 ans, pareille réunion aurait été marquée du signe de l'optimisme scientifique et du développement indéfini qu’un Victor Hugo, par exemple, pouvait prêter à la science. Aujourd'hui, le pessimisme vient du développement de la science lui-même”. L’une des premières raisons de ce pessimisme étant, précise l'écrivain, la menace de la bombe atomique. “L’humanité vivra désormais sous l’hypothèse d’une destruction possible. Et il me semble que c’est la première fois que l’humanité envisage ainsi son propre suicide.” Pour Jean d'Ormesson, face à cette urgence, l'écrivain et l'artiste doivent “s'abstraire le plus possible de la crise” et “tâcher de jeter un regard aussi neutre et aussi objectif que possible sur le monde”. Il admet néanmoins qu’il leur sera difficile d'ignorer totalement les problèmes de leur temps. Finalement, l'enjeu serait le suivant : “fuir les étiquettes idéologiques, mais ne pas fuir les responsabilités métaphysiques.” Faut-il avoir peur de l’an 2000 ? La manière d’appréhender l’avenir nous conduit parfois vers l’espoir ou vers une forme de pessimisme qui pèse sur le présent. En 1969, dans l’émission Dim Dam Dom, des enfants racontaient, eux aussi, comment ils imaginaient l’an 2000. Parlant de guerres, de lâcheté humaine et même de robots, certains se montraient moins optimistes que d’autres. Comme le dit l’un d’entre eux, “En l’an 2000, les hommes seront beaucoup plus armés, [...] ils feront beaucoup plus de guerres, et il y aura beaucoup plus de lâcheté, parce qu'il y aura encore des pays qui ne seront pas autant armés qu'eux, et ils les attaqueront à ce moment-là.” Garder espoir face aux défis à venir Alors, quelle place pour l’espoir et pour l’optimisme au moment de regarder l’avenir ? Surtout quand de nouvelles préoccupations écologiques surgissent, telle l'inquiétude face aux changements environnementaux et au réchauffement climatique. Laurence Tubiana, économiste, diplomate et spécialiste du développement durable, était ambassadrice en 2015 pour les négociations de la Conférence de Paris sur les changements climatiques. Dans le cadre de cette COP21, elle exprimait l’espoir qu’elle plaçait dans la communauté scientifique et dans les institutions internationales que sont les Nations Unies et l’UNESCO. Elle saluait ainsi le rôle “moteur” de la communauté scientifique, capable de mobiliser les savoirs de ses différentes disciplines pour prouver les effets du réchauffement climatique et pour trouver des solutions. “C’est précieux de voir une communauté scientifique qui est prête à s'engager dans le dialogue avec les acteurs, avec la politique, et qui ne se réfugie pas dans ses laboratoires.” Archives Archive UNESCO - Jean d’Ormesson, Interview "Challenge of the Year 2000", 28.06.1977 Extrait de l'émission Dim Dam Dom du 18 juillet 1969 diffusé à l'ORTF au cours duquel des enfants se figurent ce que sera l'an 2000 Laurence Tubiana, ambassadrice française pour les négociations de l’ONU sur le changement climatique, à propos du changement climatique à la veille de la COP 21 qui s'est tenue à Saint-Denis en novembre et décembre 2015 (UnescoFrench, 2015)
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Preuves d'humanité, hier et aujourd'hui 2/4 : Gisèle Halimi et les droits des femmes
Rediffusion de l'épisode du 2025-11-13 Dans ce hors-série du Cours de l’Histoire, Xavier Mauduit propose une plongée dans les archives de l’UNESCO pour fêter ses 80 ans. Des archives à la rencontre de grandes voix dont les luttes, les recherches ou les causes résonnent avec celles de notre temps, mises en dialogue avec des archives récentes. Dans ce deuxième épisode, place à Gisèle Halimi et au combat pour les droits des femmes. Libérer l’opprimé(e) et l’oppresseur En 1975, Gisèle Halimi a 48 ans. Née en Tunisie, alors sous protectorat français, elle s'installe à Paris à 16 ans, en 1943, pour y poursuivre ses études. Devenue avocate, elle milite pour la lutte contre la colonisation, notamment au moment de la guerre d’Algérie, en défendant des militantes et des militants du Front de libération nationale (F.L.N.). Marquée par le statut d'infériorité réservé aux femmes dans la société où elle a grandi, Gisèle Halimi sait ce que signifie lutter pour conquérir son indépendance. Surtout, elle sait que l'émancipation des femmes permettra, à terme, de libérer l’homme. Le 25 novembre 1975, lors d’une interview donnée à l'occasion de la table ronde organisée par l’UNESCO pour l'Année internationale de la Femme, elle affirme que, “être libre, c'est ne pas opprimer quelqu'un d'autre. Et la démarche des femmes consiste à faire que, en n’étant pas opprimées, elles empêchent au fond leurs oppresseurs de continuer de l’être. Donc, objectivement et à long terme, cela leur bénéficie." Dénonçant entre autres les représentations persistantes qui réservent “la véritable création aux hommes” et attribuent la procréation aux femmes, elle souligne que celles-ci sont, de fait, toujours restées à l’écart “des grands phénomènes de notre époque.” En outre, dans cette table ronde qu’elle préside et qui réunit des participantes de différentes nationalités venues échanger dans le cadre de l'Année internationale de la Femme, Gisèle Halimi voit une étape de plus “dans la marche de libération des femmes”. Faire évoluer le droit et la loi Gisèle Halimi porte ses combats pour la liberté et l’égalité dans les tribunaux et dans la presse. Là où la société et les institutions d’alors imposent la domination masculine, l'avocate souhaite faire évoluer le droit et la loi. La criminalisation du viol, la libéralisation de l’avortement et l'égalité de droits pour les hommes et les femmes sont les principales causes qu’elle défend. Marquées par le Mouvement de libération des femmes (M.L.F.) né officiellement le 26 août 1970 dans le sillage, entre autres, du Women's Liberation Movement aux États-Unis et des événements de mai 1968, et voyant se créer de nombreux clubs de femmes qui libèrent la parole sur la condition féminine, les années 1970 sont un grand moment dans la longue histoire du combat pour les droits des femmes. Les droits des femmes d’hier à aujourd’hui Les combats d’hier pour qu’évoluent les lois et les mentalités font écho à ceux d’aujourd’hui, et cette lutte reste plus que jamais d’actualité dans plusieurs pays. Le 14 mars 2022, Chékéba Hachemi, présidente de l’association Afghanistan Libre, prenait la parole lors de la conférence Femina Vox, organisée sous le haut patronage de l’UNESCO en partenariat avec Sorbonne Université à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Revenant sur la situation en Afghanistan, elle rappelait que “ces femmes afghanes qui ont été éduquées, qui forment leurs fils pour en faire demain des hommes libres et libres d'esprit” sont enfermées et supprimées par un régime qui les craint. “Ce régime terroriste a très peur de ces femmes et de leur force, car ils ne pourront jamais éteindre la lueur d’espoir qui brille dans les yeux de chaque Afghane.” Chékéba Hachemi soulignait également un autre enjeu : éviter “que demain ce pays ne devienne le laboratoire de fabrication des terroristes, qui vont revenir ici." Comme elle le disait, "nous avons tous nos responsabilités : tous les pays occidentaux, les institutions, comme les Nations Unies, comme l'UNESCO, tous ont la responsabilité de ce qui se passe aujourd’hui en Afghanistan.” Archives Archive UNESCO - "Année internationale de la femme 1975 - Gisèle Halimi", Les grandes voix de l'UNESCO, UNESCO Radio, 1975 Extrait du Magazine 52 du 07 juin 1973 diffusé à l'ORTF sur un groupe de femmes à Saint-Chamond Extrait d'un micro-trottoir ayant pour sujet "C'est quoi une femme en 1975 ?" diffusé sur Antenne 2 le 26 mai 1975 Chékéba Hachemi, présidente d'Afghanistan Libre, lors de la conférence Femina Vox donnée le 14 mars 2022 à la Sorbonne (Sorbonne Université, 2022)
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Preuves d'humanité, hier et aujourd'hui 1/4 : Duke Ellington, car la musique n’a pas de frontières
Rediffusion de l'épisode du 2025-11-13 Dans ce hors-série du Cours de l’Histoire, Xavier Mauduit propose une plongée dans les archives de l’UNESCO pour fêter les 80 ans de l'institution internationale. Dans son histoire, l'Unesco a sollicité de grandes voix de la littérature, des arts, de la science, pour défendre les valeurs que sont la paix, la non-violence, la lutte contre le racisme et contre les discrimination, le respect de la dignité humaine, l'égalité, les droits de l'être humain, la justice et la tolérance. Preuve que ces combats restent d'une grande actualité, l'UNESCO mobilise aujourd'hui encore des artistes, des scientifiques, des des figures majeures qui défendent ces valeurs. Présent au premier Festival mondial des arts nègres en 1966 à Dakar, le pianiste et compositeur états-unien Duke Ellington témoigne d'un engagement qui résonne avec les combats actuels contre le racisme et les discriminations. 1966, le premier Festival mondial des arts nègres à Dakar En 1966, à 67 ans, le Duke a déjà parcouru le monde. En avril 1966, il se rend à Dakar, pour le premier Festival mondial des arts nègres, conçu par le président de la République du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, et placé sous le patronage de l’UNESCO et de la Société africaine de culture. Interviewé par des journalistes, Duke Ellington insiste sur l’importance de l’événement : “Ce sera la première rencontre entre tous ces artistes qui pourront se livrer à un grand échange de vues”. Pour celui qui se destinait d'abord à la peinture, le jazz “est une chose très personnelle. Ceux qui font du jazz ne le pensent pas comme un travail, il fait partie de leur âme”. Soulignant son lien au continent africain et l'influence de celui-ci sur son travail, le musicien rappelle aux journalistes son refus d’enfermer le jazz dans des catégories. Une ségrégation persistante Edward Kennedy, dit Duke, Ellington est né en 1899 à Washington D.C., la capitale des États-Unis. L’esclavage a été aboli seulement en 1865 et les États du Sud impose la ségrégation raciale. Duke Ellington sait combien, en tournée et malgré le statut de vedette, il faut toujours se méfier, même là où il n’y a pas officiellement de ségrégation car les inégalités sont nombreuses quand il s’agit de se loger, de sortir ou d’aller à l’école. C’est après de longs combats, parfois violents, que la ségrégation prend fin aux États-Unis dans les années 1960. Des combats dont témoignent aussi les chants des manifestants luttant pour cette cause. Comme le souligne le musicien, du negro spiritual au blues, la musique dite “noire” porte la douleur mais aussi l'espoir. Contre le racisme et les discriminations, la lutte continue Aujourd'hui, l’espoir évoqué par Duke Ellington est partagé par de nombreux artistes, parmi lesquels Rossy de Palma. Ambassadrice de bonne volonté de l'UNESCO pour la diversité culturelle, l'actrice fétiche du réalisateur espagnol Pedro Almodóvar participait en 2023 à la Masterclass organisée pour la journée mondiale contre le racisme et les discriminations. Pour elle, la réalité est “un peu dure à avaler”, alors quoi de mieux que de se réfugier dans l’art ? “Dans le cinéma parfois, une belle histoire racontée d’une belle façon [... ] est une arme avec un pouvoir inouï, qui permet de déverrouiller la vie des autres, de comprendre, d’avoir de l'empathie et de se mettre à la place de l’autre.” Rossy de Palam dénonce les stratégies politiques qui régissent nos frontières et qui, selon elle, n’ont pas de sens : “Personne ne vient de Mars ni de la Lune : nous sommes tous terrestres ! L'histoire de l'humanité, c'est l'histoire de la migration, pas de l'émigration ou de l’immigration, de la migration tout court. On bouge comme les oiseaux migrent. Les oiseaux migrent et ne demandent pas de passeport !" À noter Initiée par l’UNESCO en 2011, la Journée internationale du jazz se tient tous les 30 avril Archives : Archive UNESCO - "First World Festival of Negro Arts - Duke Ellington", Les grandes voix de l'UNESCO, UNESCO Radio, 1966 Extrait du journal de 20h de l'ORTF du 12 mai 1963 sur la ségrégation dans la ville de Birmingham en Alabama Extrait de la Masterclass de Rossy de Palma contre le racisme et les discriminations intitulée "Frontière et immigration" et donnée le 21 mars 2023 au siège de l'UNESCO.
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Encadrer la jeunesse, une histoire : Sparte Académie, une éducation guerrière
Rediffusion de l'épisode du 2023-09-04 Dès qu’il est question de l’histoire de l’éducation sur le temps long, la cité de Sparte fascine. D’ailleurs, pour parler de ce qui est rude et sévère, notre langue a adopté un mot (qui ne désigne pas uniquement de charmantes sandales avec des lanières de cuir) : spartiate. Quelle éducation pour les citoyens à Sparte ? Quel rôle jouent les éphores, ces magistrats au pouvoir considérable ? Une éducation à la dure, qui demande beaucoup d’efforts ! Une éducation au service de la cité L’éducation spartiate ou agogé apparaît à partir du VIe siècle avant J.-C., à la fin de l’époque archaïque. Selon Plutarque, elle aurait été inventée par Lycurgue, le législateur mythique de Sparte. L’éducation est obligatoire pour les citoyens – les hilotes en sont a priori exclus. Organisée par la cité et collective, elle répond à un découpage par classe d’âge : "L'éducation des Spartiates est particulièrement longue. Xénophon distingue trois étapes : les enfants sont des paides jusqu’à quatorze ans, puis ils deviennent des paidiskoi jusque vers vingt ans, enfin des hébontes jusqu’à trente ans. Les citoyens sont seulement de plein exercice à l’âge de trente ans. On retrouve aussi cette limite d’âge à Athènes pour l’exercice de certaines fonctions. Cette longueur de l’éducation du Spartiate est un trait caractéristique de la cité.", souligne l’historien Nicolas Richer. Le but premier de l’éducation spartiate est de former des citoyens. Il est ainsi nécessaire de subir l’agogé pour jouir pleinement de ses droits civiques. À travers ses pratiques éducatives, Sparte s’assure d’un dévouement absolu et total des citoyens au bien commun et aux intérêts de la cité. Puisque les intérêts de Sparte sont bien souvent militaires, la visée de l’éducation spartiate est également de former des soldats, et même des soldats d’élite. Les Spartiates sont en effet reconnus comme d’excellents guerriers par les autres cités grecques. Lors de son éducation, le jeune Spartiate apprend à vivre chichement, voire avec austérité, à obéir aveuglément aux ordres qu’on lui donne, et à se mesurer aux autres membres de sa classe d’âge, même si l’émulation ne doit pas prendre le pas sur le sens du collectif : "Les Spartiates doivent agir pour le bien de leur cité et ils doivent être les meilleurs possibles. On voit que le système éducatif que Xénophon appelle la paideia vise à former des jeunes gens qui seront aptes à la guerre. Le terme même agogé renvoie à une notion d’élevage, on conduit du bétail. Et il y a d'autres termes d'ailleurs, en particulier à l'époque hellénistique ou romaine, qui renvoient à l'idée selon laquelle les enfants constituent une espèce de troupeau que l'on mène. L’éducation revêt un caractère largement collectif.", explique Nicolas Richer. Des lettres aux armes, une éducation complète Dès la naissance des enfants, la cité met en place des procédés eugéniques, qui permettent de sélectionner des Spartiates sains, forts et vaillants. D’après Plutarque, le nouveau-né est examiné par une commission d’anciens réunis en une lesché, qui ordonne de le jeter du haut de la montagne du Taygète s’il n’est pas de constitution assez robuste. De sa naissance à ses sept ans, le petit Spartiate grandit dans son cadre familial. Ensuite, il est retiré à ses parents et pris en charge par la cité jusqu'à ses vingt ans. Un pédonome, magistrat chargé de superviser l’éducation des enfants, a désormais autorité sur lui. Le jeune Spartiate apprend à lire, à écrire, à danser et à chanter, s’entraîne à l’athlétisme, au maniement des armes et à la manœuvre militaire. Il doit également s’endurcir, apprendre à résister à la contrainte, à la douleur, au froid et à la faim. Cet apprentissage couvre donc plusieurs domaines : "Leur éducation n'est pas seulement physique, c'est aussi une éducation intellectuelle. Plutarque dans la Vie de Lycurgue dit qu’ils apprennent à lire et à écrire et que leur étude des lettres se borne au strict nécessaire. (...) Les Spartiates disposent néanmoins d’une capacité de lecture suffisante pour pouvoir assurer les fonctions d’éphore — c’est-à-dire de magistrat — et afin de gérer les effectifs de l’armée. La capacité à lire est très largement répandue parmi les citoyens." Cette habilité à l’endurance physique et morale joue un rôle central dans l’éducation spartiate, et est à mettre en lien avec les qualités attendues d’un soldat lors d’une campagne militaire. Pour aller plus loin : Nicolas Richer, Le Monde grec, Bréal 1995, 5e édition en 2023 Nicolas Richer, Atlas de la Grèce classique. Ve-IVe siècle avant J.-C., l’âge d’or d’une civilisation fondatrice, Autrement, 2021 Nicolas Richer, Laurianne Martinez-Sève, Grand atlas de l’Antiquité grecque classique et hellénistique, Autrement, 2019 Nicolas Richer, Sparte. Cité des arts, des armes et des lois, Perrin, 2018 Nicolas Richer, La Religion des Spartiates. Croyances et cultes dans l’Antiquité, Les Belles Lettres, 2012 Nicolas Richer, Les Éphores. Études sur l’histoire et sur l’image de Sparte (VIIIe-IIIe siècle avant Jésus-Christ), Publications de la Sorbonne, 1998 Références sonores : Montage croisé d'une fiction radio sur les casernes spartiates Extrait du film 300 de Zack Snyder sur la sélection des nouveaux-nés, 2006 Archive INA d'Henri Jeanmaire sur l'armée spartiate, Heure de culture française, RTF, 20 mai 1955 Musique d'un chœur spartiate, Petro Tabouris Lecture par Jeanne Coppey de la République des Lacédémoniens de Xénophon, 378 ou 377 avant J.-C. Chanson "Spartiate Spirit" de IAM, 2013 Lecture par Jeanne Coppey d'extraits de la Vie de Lycurgue de Plutarque, entre 100 et 120
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Athlètes sur piédestal, une histoire sportive : Bouge-toi le culte ! Des athlètes et des dieux dans la Grèce antique
Rediffusion de l'épisode du 2024-05-20 Voici les vedettes du jour : Tissandre de Naxos, Théagène de Thasos, et bien sûr Milon de Crotone. Ils sont héroïsés, en écho à Héraclès ou à Castor et Pollux. Toutefois, les athlètes victorieux étaient-ils considérés comme des dieux dans la Grèce antique, au moment de se bouger le culte ? Compétitions sportives dans le monde grec : des manifestations religieuses Le temps sportif est structuré par l’alternance de quatre grandes compétitions, considérées comme les plus prestigieuses du monde grec : les Jeux olympiques à Olympie, en l’honneur de Zeus, les Jeux isthmiques à Isthmia, en l’honneur de Poséidon, les Jeux néméens à Némée, en l’honneur de Zeus, et les Jeux pythiques à Delphes, en l’honneur d’Apollon. Les concours sportifs sont donc intimement liés à des manifestations religieuses, qui visent à célébrer une divinité et son sanctuaire. Au fil des siècles, les stades sont de plus en plus pensés pour mettre en valeur les concours : ils peuvent accueillir un public nombreux et se révèlent toujours plus monumentaux. Le spectacle sportif est mis en scène, et doit être de grande qualité : les athlètes sont ainsi sélectionnés précautionneusement, afin de garantir un haut niveau de performance. L'historien Jean-Manuel Roubineau a pu consulter les effectifs des concours qui nous sont parvenus : "On observe que dans les concours majeurs – olympiques, pythiques, isthmiques, néméens, etc. –, un tout petit nombre de concurrents sont admis à concourir, parce que les magistrats s'assurent de la qualité du spectacle et de sa brièveté." Il prend l'exemple d'Olympie où "le tournoi est court, intense, engagé. Un champion n'a pas à enchaîner 6, 7, 8 combats, mais 1, 2 ou 3. Inversement, dans des concours dits locaux ou régionaux, d'envergure moins importante, on peut avoir plus de 200 admis dans une épreuve. La compétition dure et s'étire beaucoup plus dans le temps ; elle est moins intense et aussi moins spectaculaire." Les athlètes grecs, des citoyens pas comme les autres Lorsqu’ils remportent une compétition, les athlètes peuvent recevoir, selon le type de concours, un prix symbolique (par exemple une couronne d’olivier à Olympie), un objet de valeur, ou une bourse. Les cités d’origine des champions peuvent également leur verser une prime, d’un montant significatif. Certains athlètes bénéficient même du privilège d’être nourri au prytanée, c'est-à-dire nourri à vie aux frais de la cité. Des statues à leur effigie peuvent être érigées, dans leur cité d’origine, mais aussi sur le site olympique. Ces honneurs attribués aux athlètes disent bien la place qu’ils occupent dans la société : à la fois portés aux nues, mais aussi instrumentalisés par leur cité, ils sont en position d’exceptionnalité. Les cités grecques utilisent leurs victoires comme des moyens de se mettre en avant, à des fins de reconnaissance et de rayonnement politique. Les athlètes apparaissent en marge, par rapport à l’ensemble du corps civique : leur hygiène de vie stricte, notamment, contribue à les singulariser. Outre un entraînement physique exigeant, ils s’alimentent de manière particulière, en privilégiant la viande et le pain, ce qui est original dans l’Antiquité grecque où la diète est à dominante végétale. "Les athlètes étaient perçus comme des marginaux alimentaires, (ce qui) a engendré toute une série de légendes alimentaires, à commencer par (celle) de la bouphagia – repas consistant à manger la totalité de la viande d'un bœuf en un seul repas –, un exploit alimentaire impossible, qui a été prêté à la fois à Héraclès, la figure divine tutélaire des athlètes, et à toute une série de champions", explique Jean-Manuel Roubineau. Les athlètes pratiquent également l’abstinence sexuelle. Leur condition physique idéale, esthétisée, voire érotisée – les corps nus sont enduits d’huile et recouverts de poussière scintillante –, les met au-dessus des hommes ordinaires. Des athlètes superstars La reconnaissance des athlètes n’est pas uniquement financière ou civique. Certains athlètes accèdent en effet à une notoriété qui va bien au-delà de l’enceinte de leur cité. Parmi eux, Théagène de Thasos, pugiliste et pancratiaste renommé, ou Milon de Crotone, lutteur superstar de l’Antiquité grecque, sont des exemples de sportifs dont la gloire rayonne très largement à la fois dans l’espace et dans le temps. Leurs exploits continuent d’être chantés même après leur mort, ce qui leur garantit une forme d’immortalité. Certains athlètes sont même héroïsés ou divinisés : leur renommée est telle qu’ils font l’objet d’un culte. On leur érige des statues, qui sont visitées pour obtenir la guérison ou la prospérité, et on réalise des sacrifices pour obtenir leurs faveurs, exactement comme s’ils étaient des divinités. C’est notamment le cas de Théagène de Thasos, dont le culte, sur la petite île de Thasos, se distingue par sa longévité, puisqu’il a duré plus d’un demi-millénaire ! Portrait des jeunes filles athlètes L'accès aux pratiques athlétiques est très limité pour les femmes dans la Grèce archaïque classique et se réduit à quelques exceptions. Les femmes mariées, par exemple, sont interdites d'entrée sur les sites de concours sportifs en période de compétition. "Les seuls concours, que j'ai pu étudier, ouverts aux femmes sont (destinés aux) jeunes filles non mariées. Ce sont généralement des concours à l'audience locale, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas ouverts aux jeunes filles des autres cités", constate Flavien Villard, chercheur en histoire ancienne. Il précise que les jeunes filles ne participent qu'à des compétitions de course. Il relie la pratique athlétique à une pratique rituelle : "L'idée est de montrer que l'on est soi-même une adolescente en pleine forme physique, qui est prête à être disponible érotiquement et à se marier. En même temps, (c'est) un hommage à une divinité." Pour l'historien, "c'est une façon, comme un sacrifice, de donner une part de soi-même, pour demander à la divinité une protection dans un moment difficile, celui d'un changement physiologique et d'un bouleversement social." Pour en savoir plus Jean-Manuel Roubineau est maître de conférences en histoire grecque à l'Université Rennes 2, spécialiste d'histoire sociale des cités grecques et d'histoire du sport antique. Il a notamment publié : Le Sport. Récit des premiers temps, Presses universitaires de France, 2024 À poings fermés. Une histoire de la boxe antique, Presses universitaires de France, 2022 Diogène, l'antisocial, Presses universitaires de France, 2020 Milon de Crotone, ou l'invention du sport, Presses universitaires de France, 2016 Les Cités grecques (VIe-IIe siècle avant J.-C.). Essai d’histoire sociale, Presses universitaires de France, 2015 Flavien Villard est professeur agrégé de lettres classiques en classes préparatoires, chercheur en histoire ancienne. Il est l'auteur d'une thèse intitulée : "L'effort des jeunes filles : représentations et pratiques athlétiques féminines en Grèce ancienne (VIIIe-IVe siècles avant J-C.)", sous la direction de Violaine Sebillotte Cuchet, soutenue en 2021 à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il a publié : (avec Angélique Nouvel) Les Jeux Olympiques ou l’incroyable histoire de Kallipateira, Les Belles Lettres, 2024 Références sonores Extrait du film Jason et les argonautes de Don Chaffey, 1963 Archive de Maurice Genevoix lisant son texte "Vaincre à Olympie" (1923), Analyse spectrale de l'Occident, France Culture, 3 juin 1967 Lecture par Mathieu Coppalle d'un extrait de la Périégèse de Pausanias, VI, 11, 2-9, traduction Jean Pouilloux, Les Belles Lettres Lecture par Sam Baquiast d'une ode de Pindare, Olympiques, VII : "À Diagoras de Rhodes, vainqueur au pugilat" Extrait du film Les Douze Travaux d'Astérix de René Goscinny et Albert Uderzo, 1976 Archive de l'allocution de Pierre de Coubertin en 1935 Musique du générique : Gendèr par Makoto San, 2020
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Athlètes sur piédestal, une histoire sportive : Tournois et joutes, quand les champions entrent en lice
Rediffusion de l'épisode du 2024-05-21 Tournois et joutes, quand les champions entrent en lice ; mais que sont ces lices (et non pas ces listes) ? La lice désigne l’espace entouré de palissades où se déroulaient les tournois. Voilà que les champions se haranguent avant d’en venir au combat, que les fanfares résonnent, que les chevaux trépignent et que le public, particulièrement les dames, est au comble de l’émotion. Les joutes peuvent commencer ! La naissance des tournois dans l'aristocratie féodale Lorsque les tournois apparaissent à la fin du 11e siècle, il s’agit d’entraînements militaires entre nobles, auxquels les fantassins ne prennent pas part pour éviter de blesser les chevaux. Le tournoi est donc à l’origine la simulation d’un combat collectif et n’a rien de spectaculaire. Initialement réprouvés par l'Église, les tournois sont popularisés par la littérature chevaleresque qui en fait un moment où le héros peut prouver son amour à sa dame. Au 12e siècle apparaissent les blasons, qui permettent de reconnaître le chevalier en dépit de son armure et contribuent à transformer le tournoi en spectacle : la joute, un duel entre deux cavaliers, remplace alors la mêlée collective. L'historien médiéviste Dominique Barthélémy souligne la diversité des pratiques liées au tournoi : "Il y a une grande variété de tournois. Les règles et les modalités évoluent ; le tournoi est une forme relativement plastique. Il y avait sans doute déjà des conventions et des règlements non écrits qui étaient déterminants." Des tournois à la cour royale La pratique du tournoi gagne les grandes cours royales. Les épreuves équestres sont tout aussi importantes que les festivités qui les accompagnent. En effet, le tournoi a une vocation diplomatique : il permet de réunir des souverains et des nobles de pays différents autour d’une culture chevaleresque commune, qui dépasse les barrières de la langue. Selon l'historienne Marina Viallon, "les rois de France sont beaucoup plus impliqués dans les tournois eux-mêmes. Ils joutent en public, c'est une partie importante de leur politique jusqu'au début du 17e siècle." Lorsque François Ier rencontre Henri VIII au camp du Drap d’Or en 1520, un tournoi est organisé pour l’occasion. Cependant, lorsque le roi de France Henri II meurt par accident lors d’une joute en 1559, son épouse Catherine de Médicis interdit à ses enfants de participer à des tournois. Dans le contexte des guerres de Religion, peu favorable aux rassemblements festifs entre grandes familles, les tournois disparaissent en France au début du 17e siècle. Des tournoyeurs professionnels Les participants aux différentes épreuves d’un tournoi sont appelés des tournoyeurs. Il ne s’agit pas de sportifs professionnels, mais de chevaliers aguerris, qui s’illustrent dans d’autres activités militaires, comme en croisade ou dans des guerres féodales. Pourtant, il existe une renommée particulière pour les vainqueurs de tournois, qui suscitent beaucoup de fascination. C’est par exemple le cas du plus célèbre d’entre eux, Guillaume le Maréchal, surnommé "le meilleur chevalier du monde", qui est à sa mort en 1219 l’objet d’une biographie romancée où il est érigé en modèle de bravoure. Pour certains de ces chevaliers, briller à un tournoi peut être synonyme d'ascension sociale. En effet, comme le rappelle Marina Viallon, "il y a plusieurs catégories de noblesse : des petits nobles qui sont complètement désargentés et puis des princes." Pour l'historienne, "les tournois permettent en théorie de rassembler toute les nuances de cette noblesse et, aux chevaliers plus désargentés, moins célèbres, de se faire connaître et d'obtenir des terres, des offices." Pour en savoir plus Dominique Barthélemy est historien médiéviste, membre de l'Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres), professeur émérite à Sorbonne Université et directeur d'études émérite à l'EPHE, spécialiste de la France féodale du 11e au 13e siècle. Il a notamment publié : La Bataille de Bouvines. Histoire et légendes, Perrin, 2018 (réédition poche, Tempus, 2024) La Chevalerie : de la Germanie antique à la France du XIIe siècle, Fayard, 2007 (réédition Perrin, 2012) Chevaliers et miracles : la violence et le sacré dans la société féodale, Armand Colin, 2004 Marina Viallon est docteure en histoire de l'art, spécialisée en armes et armures et équipement équestre ancien. Elle a réalisé une thèse intitulée "Les tournois à la cour de France aux XVIe et XVIIe siècles", sous la direction de Sabine Frommel à l'EPHE. Références sonores Archive de la fiction radiophonique Lancelot fait au pire de José Pivin, adaptation de Claude Duneton d'après Chrétien de Troyes, France Culture, 1975 Archive sur une reconstitution historique du béhourd, France Inter, 22 août 2019 Lecture par Mathieu Coppalle d'un extrait de Erec et Enide de Chrétien de Troyes (vers 1160) Archive de la fiction radiophonique Le Grand Livre des aventures de Bretagne ou Le Livre de maître Blaise de Georges Godebert, adaptation de Romain Weingarten d'après la Légende des Chevaliers de la Table Ronde, France Culture, 1978 Archive de l'historien Georges Duby à propos de Guillaume le Maréchal, Quotidien pluriel, France Inter, 18 décembre 1984 Lecture par Mathieu Coppalle d'un extrait de Pas d’armes de Sandricourt du héraut du duc Louis d’Orléans (1493), traduction de René Botto Extrait du film La Princesse de Clèves de Jean Delannoy, d'après le roman de Madame de La Fayette, 1961 Musique : Li dous regars de ma dame d'Adam de la Halle (13e siècle) par l'Ensemble Aziman Générique : Gendèr par Makoto San, 2020
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Athlètes sur piédestal, une histoire sportive : La Belle Époque des vedettes du sport
Rediffusion de l'épisode du 2024-05-22 Charles Terront, Maurice Garin, Raoul Paoli, mais aussi Alice Milliat, Marie Marvingt et Mademoiselle Lisette, autant de champions et de championnes qui marquent la Belle Époque. Leurs exploits sportifs sont rapportés dans des journaux à fort tirage, Véloce Sport, Le Vélo, ou encore L’Auto. C’est alors qui se déroule un phénomène étonnant dans l’histoire du sport : les muscles se mettent à bouger comme jamais, à l’instar des vedettes que tout le monde admire ! La naissance de la presse sportive Apparue durant le Second Empire, la presse sportive cesse rapidement d’être exclusivement destinée à un lectorat bourgeois et lettré. Ces revues se multiplient et deviennent de plus en plus populaires à mesure que le sport lui-même n'est plus réservé à une élite. Selon l'historien Antoine de Baecque, "les journaux ont besoin de héros, besoin de raconter de belles histoires de sportifs qui sont souvent exemplaires". Le triomphe de la marche à pied, de la bicyclette ou de la boxe font de l’activité sportive un véritable spectacle et un phénomène culturel de grande ampleur. Les titres sportifs les plus puissants encouragent cette passion française pour le sport et trouvent rapidement un moyen d’en tirer profit. Les journalistes créent des compétitions qui suscitent l’engouement du public et font advenir des champions qui assurent ensuite le succès de leurs tirages. Du marcheur Yves Gallot au cycliste Charles Terront, les athlètes accèdent à la célébrité. Ce vedettariat est presque exclusivement masculin et seules quelques rares femmes parviennent à s’imposer comme des championnes : c’est notamment le cas d’Amélie Le Gall, dite Mademoiselle Lisette, sacrée meilleure femme cycliste au monde. L'engouement populaire pour le sport Ce vedettariat des sportifs intervient dans un contexte culturel et politique bien particulier. La défaite de Sedan a durablement marqué les esprits, et les pouvoirs publics autant que les scientifiques et les pédagogues encourent l’activité physique, comprise comme le reflet du sentiment patriotique autant que de vertu morale. Cet engouement populaire pour le sport se cristallise autour de grandes compétitions : les premiers Jeux Olympiques modernes ont lieu en 1896 et le premier Tour de France en 1903. Comme le résume l'historien Philippe Tétart : "cette charnière des 19e et 20e siècles est le temps d'une première massification des pratiques et des pratiquants du sport, et de la consommation du spectacle sportif." Des grands événements internationaux aux premiers clubs de supporters, les athlètes devenus des célébrités participent à faire du sport une culture de masse et un grand spectacle populaire… Pour en savoir plus Antoine de Baecque est historien, professeur à l'École normale supérieure. Il a notamment publié : Sports Belle Époque : naissance de la passion sportive, 1870-1924, Passés Composés, 2024 Ma forteresse : Journal du Vercors, Paulsen, 2022 Les Godillots. Manifeste pour l’histoire marchée, Anamosa, 2017 Une histoire de la marche, Perrin, 2016 Philippe Tétart est maître de conférences en histoire contemporaine à Le Mans Université, spécialiste de l’histoire du sport. Il a notamment publié : Les Mains vives, récits, L’Harmattan, 2024 Olympisme, une histoire du monde. Des premiers Jeux Olympiques d'Athènes 1896 aux Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris (co-directeur), La Martinière, 2024 (co-dir. avec Sylvain Villaret), Des Édiles au Stade. Aux origines des politiques sportives municipales (vers 1850-1914), Presses universitaires de Rennes, 2020 Côté tribunes. Histoire des supporters de la Belle Époque aux années 1930, Presses universitaires de Rennes, 2019 Les Pionniers du sport, Éditions de La Martinière / BnF éditions, 2016 La Presse régionale et le sport : naissance de l'information sportive, 1870-1914, Presses universitaires de Rennes, 2015 Références sonores Archive du réveil musculaire, 7 octobre 1963 Archive de l'historien et académicien Jacques Chastenet, La belle Europe, France Culture, 23 mai 1964 Archive de l'écrivain Maurice Genevoix, Analyse spectrale de l'Occident, France Culture, 13 janvier 1968 Archive de Raoul Paoli, Tribune de Paris, RDF, 17 octobre 1950 Musique : Vive le Tour de France par Jean Cyrano, 1935 Générique : Gendèr par Makoto San, 2020
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Fou d'histoire : Adélaïde de Clermont-Tonnerre et les mousquetaires, l'histoire de Milady
Rediffusion de l'épisode du 2025-09-12 Je voulais vivre, c'est un titre de roman qui sonne comme un cri, comme un appel. Adélaïde de Clermont-Tonnerre s'empare de l'histoire de Milady de Winter, personnage tiré des Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas, une histoire racontée par des hommes, les trois mousquetaires, qui en réalité sont quatre, et par Alexandre Dumas. Avec ce roman, Adélaïde de Clermont-Tonnerre nous raconte cette histoire du point de vue d'une femme. Un autre regard sur Milady de Winter Jeune lectrice d’Alexandre Dumas et de ses romans de cape et d’épée, Adélaïde de Clermont-Tonnerre rêve alors d’être Constance Bonacieux. Ce n’est que plus tardivement que Milady lui apparaît comme victime d’une grande injustice, et comme victime d’un féminicide. "Ce n'est pas parce que c'est un personnage de fiction qu'elle ne peut pas réclamer justice", affirme l'écrivaine. Sous la plume d'Alexandre Dumas, "elle n'est qu'un objet. Elle n'est qu'outil de désir, d'intrigue, de dramatisation." Adélaïde de Clermont-Tonnerre propose ainsi de dépasser la figure manipulatrice et séductrice dépeinte de Milady pour lui restituer sa capacité d’action et lui donner voix au chapitre. L'écrivaine questionne ainsi les possibles de la fiction et de la réécriture. Elle écrit, comme si elle s'adressait à Dumas : "Je me glisse dans les blancs de ton texte, dans les angles morts, et j’invite ceux qui, comme moi, sont épris de justice à ouvrir les yeux et les oreilles." Entre l’histoire et la littérature : chercher de grandes figures Ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, Adélaïde de Clermont-Tonnerre travaille un temps pour le secteur des affaires avant de devenir directrice de rédaction de la revue Point de vue et d’aborder l’écriture romanesque. Plutôt que l’autofiction ou l’écriture du réel, elle choisit l’imaginaire et l’écriture fictionnelle, qu’elle perçoit comme des exercices d’empathie. Elle aborde les liens humains tout en dessinant des fresques historiques. Pour l'écrivaine, le roman historique est un genre fertile, même s'il peut être déconsidéré : "Quel merveilleux terreau que d'apprendre et de redécouvrir son passé tout en le vivant de manière très incarnée. Bien sûr, il y a des livres d'histoire passionnants, mais dans le roman, on se glisse dans des personnages et dans une intimité. Le dialogue vient relever tout cela d'une forme de panache." Dans Fourrure (Stock, 2010), son premier roman, l’autrice aborde la question de la filiation, en dialogue avec la scène littéraire des années 1970 et la maison de Madame Claude. Dans Le Dernier des nôtres (Grasset, 2016), elle s’intéresse à la figure de Wernher von Braun, l’ingénieur allemand qui met au point le missile balistique V2 pendant la Seconde Guerre mondiale, avant d’être exfiltré aux États-Unis et d’intégrer la NASA. À travers son cheminement littéraire, Adélaïde de Clermont-Tonnerre aborde des figures féminines complexes, qu’elle cherche à approcher avec nuance. Elle consacre son DEA de littérature à la Malinche et à la Vierge de Guadalupe au Mexique et se dit fascinée par Madame Claude. En plus de donner voix à Milady de Winter, elle invite à relire des personnages féminins mythiques tels que Carmen et Médée dans un ensemble de projets littéraires et dramaturgiques. Bibliographie d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre • Je voulais vivre, Grasset, 2025. • Les Jours heureux, Grasset, 2021. • Le Dernier des nôtres, Grasset, 2016. • Fourrure, Stock, 2010. Références sonores de l'émission : • Adaptation radiophonique des Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas, ORTF, 26 décembre 1969. • L'écrivain et critique Jean Thibaudeau à propos de Milady, France Culture, 14 décembre 1970. • L'écrivain Romain Gary interrogé dans l'émission "L'invité du dimanche", ORTF, 15 novembre 1970. • L'écrivaine Élisabeth de Gramont à propos de la famille Clermont-Tonnerre, RTF, 26 décembre 1950. • L'écrivaine Colette interrogée dans l'émission "La voix de Paris", RTF, 22 janvier 1936. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020
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Et si… des histoires parallèles : Passés recomposés. Avec des "si", on met l’histoire en bouteille
Rediffusion de l'épisode du 2023-05-03 Deux petites lettres aux conséquences extraordinaires : "si". Et si Napoléon n'avait pas perdu à Waterloo ? Et si Hitler n'avait pas existé ? "Et si", suivi de l'imparfait le plus souvent, mais parfois surgit la faute de grammaire, comme par exemple dans La Guerre des boutons de Louis Pergaud en 1912 avec le P'tit Gibus qui répète : "Si j'aurais su, j'aurais pas venu", mais changer un détail du passé peut-il changer l'histoire ? Quand imagination et histoire font bon ménage Dès Tite-Live ou Thucydide, les historiens font de la pensée contrefactuelle un outil à part entière de leur travail de recherche. En imaginant qu’un événement, une rencontre, une victoire ou une défaite n’a pas eu lieu, ils réfléchissent à un autre déroulement possible et mettent ainsi en lumière de nouvelles manières d'envisager le temps présent. Cette utilisation méthodique de la pensée contrefactuelle est remise au goût du jour par les Lumières puis, au XIXe siècle, par les intellectuels anglo-saxons, alors même que l’uchronie s’impose comme un genre littéraire. L'historien Pierre Singaravélou invite à reconsidérer l'histoire contrefactuelle : "En fait, c'est un raisonnement ordinaire qui est très banal, auquel nous recourons tous quotidiennement en se demandant 'et si tel ou tel événement n'avait pas eu lieu, qu'est ce que cela aurait changé à notre propre histoire ?'. Notre histoire personnelle, mais aussi la grande histoire ! C'est une manière très simple d'apprécier un événement et d'essayer d'évaluer son impact, d'évaluer aussi la pertinence de ses propres choix. Ce raisonnement contrefactuel est aussi à l'origine de nombreux sentiments comme le regret, la nostalgie, mais aussi, au contraire, la satisfaction. Donc c'est un raisonnement qui est largement partagé par les êtres humains." L'histoire contrefactuelle, source d'inspiration Dès lors, le développement de l’histoire contrefactuelle s’opère en parallèle de celui de la littérature de science-fiction. L'histoire qui n’advint pas devient un matériau privilégié aussi bien pour le savant que pour l’écrivain. Cet élargissement du champ des possibles permet de remettre en perspective ce que l’histoire impose comme une vérité inaltérable. Et si les armées omeyyades avaient vaincu les Francs lors de la bataille de Poitiers ? Et si la Révolution française n’avait pas eu lieu ? Et si les forces de l’Axe avaient triomphé lors de la Seconde Guerre mondiale ? Le rejet du déterminisme pousse les historiens et les historiennes à modifier leurs points de vue, à interroger différemment les motivations des acteurs en présence et à réévaluer la force du hasard et de la contingence dans la marche de l’histoire. De Tite-Live à Edward Gibbon, retour sur la longue histoire d’une méthode de recherche ludique et féconde autant que controversée. 🎧 Pour en savoir plus, écoutez l'émission… Le Pourquoi du comment : histoire Toutes les chroniques de Gérard Noiriel sont à écouter ici. Pour en parler Pierre Singaravélou est historien, professeur d’histoire contemporaine au King’s College de Londres et à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste des empires coloniaux et de la mondialisation. Il a notamment publié : Décolonisations (avec Karim Miské et Marc Bal, Seuil, 2020) Tianjin Cosmopolis. Une histoire de la mondialisation en 1900 (Seuil, 2017) L’Histoire du monde au XIXe siècle (co-dirigé avec Sylvain Venayre, Fayard, 2017) Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus (avec Quentin Deluermoz, Seuil, 2016) Références sonores Extrait du film Retour vers le futur de Robert Zemeckis, 1985 "Boléro de Charles Martel", air de l'opéra Geneviève de Brabant de Jacques Offenbach (1859), par les Chœurs et Orchestre Radio-Lyrique de la Radiodiffusion française, dirigé par Marcel Cariven, 1956 Archive de la causerie du révérend-père Riquet Si Ponce Pilate avait dit non, ORTF, 21 mai 1956 Chanson Mystery Train par Elvis Presley, 1956 Archive de La Nuit de Varennes dans La caméra explore le temps, 4 juin 1960 Chanson Le Nez de Cléopâtre par Ray Ventura et son orchestre, 1938 Générique de l'émission : Origami de Rone
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Enluminures, BD, mangas, quand le dessin raconte : D'Hokusai à Dragon Ball, la longue histoire du manga
Rediffusion de l'épisode du 2024-05-16 C’est une plongée profonde dans l’histoire du Japon, à la recherche des récits racontés en images et en textes, depuis l'époque de Nara en passant par l’époque d’Edo. C'est une aventure qui nous conduit sur les traces des mangas, ces bandes dessinées devenues phénomène planétaire, avec tant de héros, à la fois vivants et à la fois classiques. One Piece, Sailor Moon, Death Note, Dragon Ball, quelle est l'histoire du manga ? Les origines du manga Si les emakis, des rouleaux enluminés de bois qui racontent une histoire, des époques Heian et de Kamakura, sont parfois présentés comme les ancêtres du manga, il faut toutefois attendre le 19e siècle pour que le mot apparaisse. Formé des kanjis "man", qui signifie distraction ou amusement, et "ga", qui signifie image, le manga désigne le plus souvent une estampe ou une esquisse de la vie quotidienne, sans dialogue et qui présente volontiers un trait d’humour. Le mot apparaît sous la plume d’Hokusai, qui publie quinze volumes de mangas au succès retentissant. "Ce sont des recueils de croquis représentant le quotidien de la ville d'Edo. (Hokusai) croque ses contemporains qui font des grimaces, qui travaillent, qui se chamaillent… Il croque également quelques paysages, quelques animaux", décrit Julien Bouvard, maître de conférences en langue et civilisation du Japon contemporain à l’université Lyon 3. "En regardant quelques images tirées de ce manga d'Hokusai, je me suis fait la réflexion que ça ressemblait un peu au kyarakutaa settei, ces banques d'images représentant le même personnage sous plusieurs faces, qu'on utilise dans les comités de production de dessin animé actuellement au Japon", partage le chercheur. L’industrie du livre japonais est florissante et les auteurs du 19e siècle s’ouvrent aux influences occidentales, après les deux siècles d’isolement culturel de l’époque d’Edo. Quand "manga" devient synonyme de bande dessinée japonaise La découverte du dessin de presse et de la caricature à l’occidentale encourage la production de dessins muets et humoristiques qui paraissent dans les journaux et rencontrent un franc succès. "Au Japon, comme partout dans le monde, on utilise des images séquencées pour se moquer. C'est un peu l'équivalent du mème aujourd'hui, c'est la même démarche de ridiculiser les puissants", explique Bounthavy Suvilay. Il faut pourtant attendre les années 1900 pour assister à l’émergence du manga dans son sens contemporain. L’artiste peintre Rakuten Kitazawa propose dans le journal Jiji shimpō une bande dessinée hebdomadaire inspirée des modèles américains, qu’il nomme manga. Désormais, l’imbrication du texte et de l’image est plus évidente et le manga devient peu à peu synonyme de bande dessinée japonaise. Les genres se diversifient, ainsi que les publics visés et il existe bientôt un manga pour chaque lectorat. L'ascension d’Osamu Tezuka, "le dieu du manga" La Seconde Guerre mondiale marque un tournant décisif dans l’histoire du manga. Les années d’occupation américaine font des comics et du cinéma d’animation des produits de consommation de masse au Japon. Les auteurs de mangas s’inspirent de ces codes graphiques et narratifs très cinématographiques. Ils intègrent des lignes de mouvement et des onomatopées dans leurs productions. Les années 1950 marquent une volonté d’émancipation du modèle culturel hégémonique américain. Osamu Tezuka, considéré comme l’un des plus grands et des plus prolixes mangakas de tous les temps, créé Le Roi Léo et Astro le petit robot qui deviennent de véritables phénomènes de société. Une presse spécialisée dans le manga voit le jour, les productions se multiplient, et le Japon entre bientôt dans un âge d’or du manga. Les années 1980 sont marquées par une internationalisation de la culture japonaise, soutenue notamment par l’évolution du marché audiovisuel européen, plus enclin à recevoir et à diffuser des productions étrangères et à promouvoir un contenu destiné à la jeunesse. En France, les animés du Club Dorothée font rêver des milliers d’enfants et paniquer autant d’adultes, effrayés par des productions qu’ils jugent laides et violentes. Cette panique morale ne parvient pas à endiguer la passion française pour le manga, qui se décline désormais sur différents supports. Comment le manga est-il devenu un phénomène mondial et quels sont les codes narratifs et graphiques du fleuron de la culture populaire japonaise ? Pour en savoir plus Julien Bouvard est maître de conférences en langue et civilisation du Japon contemporain à l’université Jean Moulin Lyon 3. Bounthavy Suvilay est maîtresse de conférences en littérature à l’Université de Lille. Publications : La Culture manga. Origines et influences de la bande dessinée japonaise, Presses universitaires Blaise Pascal, 2021 Dragon Ball, une histoire française, Presses universitaires de Liège, 2021 Références sonores Archive d'une évocation scénarisée de la vie d'Hokusai par Jean Gallotti, L'art et la vie, RTF, 10 septembre 1949 Archive présentant l'empereur Hiro Hito dans le journal des Actualités françaises, 15 mars 1946 Extrait du dessin animé Dragon Ball en français Musique : Godanno-shirabe, musique citadine de l'ère Edo par l'ensemble Hijiri-Kai Hironobu Kageyama, générique original de Dragon Ball Générique : Gendèr par Makoto San, 2020
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Enluminures, BD, mangas, quand le dessin raconte : Bande dessinée, case départ ! Aux prémices du récit illustré
Rediffusion de l'épisode du 2024-05-15 Aux prémices du récit illustré se retrouve une sacrée ribambelle d’héroïnes et de héros patrimoniaux. Voici que s’avancent devant nous : le sapeur Camember, Bécassine, toute la famille Fenouillard, et bien sûr Croquignol, Filochard et Ribouldingue, les Pieds nickelés. Bande dessinée, case départ, avec tellement d’humour et d’inventivité. Rodolphe Töpffer et les débuts de la bande dessinée Rodolphe Töpffer (1799-1846) est un écrivain et pédagogue de Genève. Professeur de lettres classiques, puis directeur d’un pensionnat de garçons, il compose d’abord pour ses pensionnaires des petites histoires illustrées, et notamment des récits d’excursions, qui connaissent un grand succès parmi les étudiants. Les créations de Töpffer connaissent alors une plus large diffusion, et arrivent jusqu’à Goethe, qui apprécie beaucoup l’humour töpfferien. L'historien et théoricien de la bande dessinée Thierry Groensteen détaille la technique inédite utilisée par l'auteur genevois. Après l'élaboration d'une première version sur des petits cahiers au format oblong, il met au propre sur un support particulier : "(Töpffer) est allé chercher une technique qu'aucun artiste n'utilisait à cette époque et qui servait pour des factures d'épicier, de blanchisserie ou des tracts politiques : l'autographie. Elle consiste à dessiner sur un papier de report." Cette technique permet à Töpffer de dessiner et d'écrire à l'endroit. Il utilise la même plume pour le texte et les images. "Ensuite, grâce au papier autographique, le dessin se détache de son support pour pouvoir être reporté à l'envers sur une pierre lithographique. À partir de là, on retrouve le processus traditionnel de la lithographie." Si l'autographie offre une praticité pour l'artiste, elle présente des inconvénients pour les historiennes et historiens, puisque les originaux se détruisent au cours du processus. "Il ne subsiste des livres de Töpffer que les brouillons, pas le manuscrit définitif", déplore Thierry Groensteen. Rodolphe Töpffer, premier théoricien de la bande dessinée Premier créateur de bandes dessinées, avec des titres comme Histoire de monsieur Jabot (1833, dessinée en 1831), Histoire de monsieur Crépin (1837, dessinée en 1827), ou encore Les Amours de monsieur Vieux Bois (1837, dessinée vers 1827), Töpffer est également le premier théoricien de la bande dessinée. Dans ses œuvres, il met en pratique le lien indissoluble entre dessin et texte, et propose une forme neuve, fondamentalement mixte, entre narration et illustration. Töpffer esquisse dans l’Essai de physiognomonie les linéaments d’un art poétique, et les premiers éléments d’une théorisation de la bande dessinée. Il s’intéresse à la physiognomonie – branche aujourd'hui obsolète de l’anthropologie, qui postule un lien entre la morphologie du visage et la personnalité – comme à un moyen de mieux dessiner les traits des personnages et de les rendre plus expressifs. Du succès à la contrefaçon Les bandes dessinées de Töpffer, qui ne portent pas encore ce nom, rencontrent un succès public important. Les manuscrits sont édités en albums à partir de 1833 par les éditions suisses Cherbuliez, et sont régulièrement réédités. Victimes de leur succès, les albums de Töpffer sont très vite contrefaits, notamment pour leur diffusion française. Dès 1839, les éditions parisiennes Aubert publient des copies maladroitement redessinées des histoires de Töpffer. À partir des années 1840, de nombreux auteurs, comme Cham, alias Amédée de Noé, Gustave Doré ou encore Nadar, publient des bandes dessinées influencées par Töpffer, qui imitent parfois franchement son style. D’autres encore sont influencés par le maître genevois, comme Christophe, alias Georges Colomb, précurseur de la bande dessinée en France à la Belle Époque, qui ne se contente pas d’imiter Töpffer, mais ne peut renier son importance déterminante. Effervescence de la bande dessinée à la Belle Époque La Belle Époque est en effet une période de foisonnement et d’effervescence pour ce qu’on n’appelle pas encore la bande dessinée. La loi de 1881 sur la liberté de la presse lève les restrictions et la censure qui pesaient dans ce domaine et "entraîne une extraordinaire floraison de journaux illustrés, et notamment de journaux satiriques, dans lesquels la bande dessinée va pouvoir s'épanouir", fait remarquer Thierry Groensteen. Grâce au développement de la presse, et notamment de la presse pour la jeunesse, près de deux cents auteurs donnent du crayon, dans des genres aussi variés que la satire, le divertissement, le dessin animalier ou militaire. Parmi eux, Christophe et sa Famille Fenouillard (1889-1893), Steinlen, Caran d’Ache, Benjamin Rabier, Joseph Porphyre Pinchon et sa célèbre Bécassine, Louis Forton et ses Pieds nickelés, sont quelques-uns des noms retenus par la postérité. La presse joue ainsi un rôle clé dans le développement de la bande dessinée à la Belle Époque. C’est également à cette période que se mettent en place les prémices de l'industrie de la bande dessinée moderne. Pour en savoir plus Thierry Groensteen est historien et théoricien de la bande dessinée, correspondant de la section de gravure et dessin de l’Académie des beaux-arts. Publications : La Bande dessinée en France à la Belle Époque : 1880-1914, Les Impressions nouvelles, 2022 M. Töpffer invente la bande dessinée, Les Impressions nouvelles, 2014 Système de la bande dessinée, Presses universitaires de France, 1999 Töpffer : L’invention de la bande dessinée, avec Benoît Peeters, Hermann, 1994 Références sonores Archive de Benoît Peeters, Les Cours du Collège de France, France Culture, 5 novembre 2020 Lecture par Thomas Beau d'une lettre de Rodolphe Töpffer à Cham, 26 janvier 1845 Extrait de la bande-annonce du film La Famille Fenouillard d'Yves Robert (1961), adapté de la bande dessinée éponyme de Christophe (1889-1893) Archive de Sacha Guitry à propos de Caran d'Ache, RTF, 1954 Archive d'Yves Robert qui évoque Christophe, France Culture, 1996 Musique : Bécassine interprétée par Juliette Gréco dans Le Tribunal des flagrants délires, France Inter, 1981 C'est nous qui sommes les Pieds Nickelés interprété par Les Frères Jacques, composé par Bruno Coquatrix, paroles de Marc Lanjean, 1950 Générique : Gendèr par Makoto San, 2020
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Enluminures, BD, mangas, quand le dessin raconte : Tapisseries et enluminures. Au Moyen Âge, y'a pas que le pape qui fait des bulles
Rediffusion de l'épisode du 2024-05-14 Tapisseries, broderies et enluminures : au Moyen Âge, y’a pas que le pape qui fait des bulles, au sens où une bulle pontificale est un décret solennel ou une lettre officielle produite par le pape, avec un sceau particulier. Avec ces bulles-là, nous sommes loin de celles de la bande dessinée. Pourtant, le Moyen Âge, dans les enluminures, nous offre les phylactères, sortes de banderoles dessinées, aux extrémités enroulées, avec les paroles prononcées par un personnage. Le Moyen Âge aurait-il inventé la bande dessinée ? Au Moyen Âge, la "bande dessinée" est religieuse L'historienne médiéviste Danièle Alexandre-Bidon, spécialiste de l'image dans les arts graphiques du Moyen Âge, fait remonter les prémices de la bande dessinée à la Rome antique et à la colonne Trajane, sur laquelle un récit linéaire s'étend de haut en bas : "(elle) a d'ailleurs inspiré les hommes du Moyen Âge, puisqu'au 11e siècle encore, on voit des évêques fondre des colonnes non pas sur la vie et les victoires de Trajan sur les Daces, mais sur la vie du Christ." En effet, le christianisme est une religion éminemment narrative et l’art médiéval repose sur l’illustration d’épisodes bibliques. On retrouve des séquences d’images qui racontent des histoires religieuses par succession de cases, à l'instar des illustrations qui ornent les portes en bronze des églises. Les grandes tapisseries et broderies, comme celle de Bayeux, suivent le principe du registre unique qui déroule une histoire à mesure qu’on le balaie du regard. Ces tapisseries présentent une succession de saynètes unies par la cohérence d’un récit général et légendées par des indications textuelles. Dans une société faiblement alphabétisée, utiliser l’image plutôt que le texte rend le récit accessible au plus grand nombre. Cases et vignettes dans les manuscrits enluminés Le récit par séquences d’images se développe essentiellement dans les arts de l'enluminure. Dès le 5e siècle, le format du codex, dont on tourne les pages, remplace le rouleau de papyrus. Cela rompt la lecture et introduit des scansions à la fois dans le texte et dans les illustrations. Par ailleurs, on peut laisser le livre ouvert sur une page plus facilement et donc prendre le temps d'étudier les images qui figurent dessus. C’est ce qui explique que les enluminures deviennent de plus en plus complexes, allant jusqu’à raconter des histoires en parallèle du texte qu’elles illustrent. À partir du 12e siècle, avec la Bible d’Étienne de Harding, les cases apparaissent sur les manuscrits enluminés : ces séries de vignettes reprennent les mêmes protagonistes d’une ligne à l’autre et créent une illusion de mouvement. Au même moment, les enlumineurs adoptent le format des phylactères pour représenter la parole des personnages dans les illustrations. Il s’agit d’une banderole de texte qui se déploie dans l’image et sur laquelle est notée un bref discours. Les enlumineurs redoublent d'ingéniosité pour sonoriser les images. Danièle Alexandre-Bidon donne l'exemple de certains phylactères où "les lettres sont inscrites à l'endroit pour le premier qui parle et à l'envers pour celui qui répond, pour qu'on comprenne quel est le sens du dialogue." Le "Roman de Fauvel" et la critique politique Les manuscrits enluminés coûtent extrêmement cher et visent à faire l’éducation religieuse d’un public noble et fortuné. Avec le Roman de Fauvel au début du 14e siècle, la narration par l’image est utilisée pour la première fois en dehors de la sphère religieuse pour illustrer un univers imaginaire. Cet album reprend une satire alors populaire qui fait de Philippe le Bel un âne débauché et corrompu plongeant le royaume dans le chaos. Le Roman de Fauvel abrège le texte original en l’accompagnant de 40 dessins très détaillés, qui suivent de près les péripéties de l’histoire : les images sont plus importantes pour la narration que le texte qu’elles illustrent. Les grands principes de la bande dessinée moderne s’y trouvent déjà, ce qui prouve le caractère intemporel de la narration par l’image. Pour en savoir plus Danièle Alexandre-Bidon est historienne médiéviste, chercheuse émérite à l'EHESS et membre associée du CRAHAM Université de Caen. Elle est spécialiste de l’image du Moyen Âge dans les arts graphiques, aussi bien des enluminures médiévales que des bandes dessinées. Publications : Une archéologie du goût : céramique et consommation, Moyen Âge-Temps modernes, Picard, 2005 Les Enfants au Moyen Âge, Ve-XVe siècles, en collaboration avec Didier Lett, Hachette Littérature, 2004 Le Quotidien au temps des fabliaux, en collaboration avec Marie-Thérèse Lorcin, Picard, 2003 Découvrir "La BD avant la BD" de Danièle Alexandre-Bidon sur le site de Gallica. Références sonores Extrait du film Le Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud (1986), d'après le roman d'Umberto Eco Archive sur la tapisserie de Bayeux présentée dans le journal des Actualités françaises, 18 avril 1967 Archive sur le baptistère de Florence présenté par Max Favalleli, L'invité du dimanche, ORTF, 18 octobre 1970 Extrait de l'adaptation radiophonique du Roman de Fauvel dans Les lundis de l'histoire, France Culture, 11 janvier 1993 Lecture par Mathieu Coppalle d'un extrait de Philomena de Chrétien de Troyes, 12e siècle Musique : Cantigas de Santa Maria : Tod aquel que pola virgen (Cantiga n°212), interprétée par Claire Lefilliâtre et La Tempête, dirigé par Simon-Pierre Bestion, album Azahar, label ALPHA, 2017 Générique : Gendèr par Makoto San, 2020
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Enluminures, BD, mangas, quand le dessin raconte : Bas-reliefs ou papyrus, en Mésopotamie ou en Égypte, la bande dessinée se profile
Rediffusion de l'épisode du 2024-05-13 Fuyons l’anachronisme et la recherche, parfois illusoire, des prémices d’objets culturels contemporains dans un univers historique très différent. La bande dessinée serait-elle née dans l’Antiquité ? Évidemment non, pas telle que nous la concevons aujourd’hui. Pourtant, le récit en images accompagné de textes est bien présent sur les bas-reliefs et les papyrus : en Mésopotamie et dans l’Égypte ancienne, la bande dessinée se profile ! Une forte intimité entre l'image et l'écrit Les premières images signifiantes font leur apparition en Mésopotamie et en Égypte ancienne dès le 4ᵉ millénaire avant notre ère. "On est dans la zone qui a vu émerger le texte de l'image, contrairement au préjugé que nous avons du texte qui prédomine sur l'image. En réalité, le texte vient de l'image en Mésopotamie, mais s'en dissocie très vite", précise Ariane Thomas, directrice du département des Antiquités orientales au Musée du Louvre. Qu'il s’agisse de la civilisation de Nagada ou de celle d’Uruk, les images signifient désormais davantage que ce qu’elles montrent. En Égypte, cette charge symbolique de l’image se développe en même temps que s’étoffent les conventions picturales. De la grille de proportions à l’orientation des hiéroglyphes, rien n’est laissé au hasard. Ces différentes règles composent un genre pictural unique, qui se distingue encore par son usage de l’aspectivité : il s'agit de combiner plusieurs points de vue d’un même personnage, objet, ou lieu pour en rendre une représentation symbolique pensée comme une synthèse. Représenter l'ordre des choses L'aspectivité permet une identification immédiate des sujets et sert l’une des fonctions majeures de l’image égyptienne : sa dimension performative. L’image est pensée comme un rituel : représenter quelque chose, c’est le faire advenir. Le choix d’une image aspective permet donc de s’assurer que cette version réelle de la représentation sera fidèle en tous points au modèle de départ. "Dans l'esprit des Égyptiens, tout a été créé de manière idéale par le démiurge, le dieu créateur. Cet ordre des choses, auquel les Égyptiens ont donné le nom de Maât, est à la fois un concept et une divinité : (ce sont) les choses telles qu'elles doivent être, aussi bien dans l'ordre divin que sur Terre (...). Les images, avec les textes qui sont appairés, doivent représenter cette réalité idéale", commente Hélène Bouillon, directrice de la conservation, des expositions et des éditions au Louvre Lens. Cette dimension performative prend tout son sens dans les rites funéraires. Les tombes s’ornent de représentations de nourriture, de parures, de richesses, de cruches de vin, mais aussi d’esclaves, dessinés pour s’assurer que le défunt aura tout ce qu’il lui faut lors de son arrivée dans l’au-delà. Cette image égyptienne, magique et très codifiée, est indissociable du texte qui l’accompagne. La légende et les lignes de dialogue s’invitent souvent dans l’image elle-même et l’écriture elle-même revêt une dimension iconique très forte. L’image sans texte n’existe pas, et inversement. Texte et image dans l'art mésopotamien, un enrichissement mutuel Si l’art mésopotamien, dans ses représentations du divin et du politique, mobilise le texte et l’image, ils restent distincts l’un de l’autre. L’image mésopotamienne est majoritairement représentée par la statuaire, plutôt que par la peinture ou les fresques. Ces statues et ces stèles comportent souvent des images et du texte, qui se complètent et s’enrichissent mutuellement pour proposer des récits complets. "Le texte et l'image ont une autonomie complémentaire", résume Ariane Thomas. La stèle des vautours, datée de -2450 avant notre ère, est l’un des exemples les plus anciens et les plus célèbres de cette mobilisation conjointe du texte et de la représentation picturale. Bien que fragmentaires, le texte et l’image se complètent pour célébrer la victoire du roi Eannatum de Lagash sur les troupes du royaume voisin d’Umma. La stèle comporte une face historique, représentant le roi et ses armées, et une face mythologique représentant le dieu qui a permis cette victoire. Ces images sont légendées par un long texte en sumérien. Ariane Thomas évoque également les sceaux-cylindres, supports miniatures répandus en Orient : "Ce sont de tout petits objets en pierre, qu'on pouvait porter en pendentif et qui tiennent au creux de la main, gravés de scènes et souvent de textes (...). Sur cette toute petite surface, (...) on peut avoir à l'échelle miniature de la monumentalité combinant texte et image qu'on déroule à l'infini." Comment les civilisations égyptiennes et mésopotamiennes ont-elles pensé le lien entre l’image et l’écrit pour raconter leur monde et leurs croyances ? Pour en savoir plus Hélène Bouillon est égyptologue, conservatrice en chef, directrice de la conservation, des expositions et des éditions au Louvre Lens. Publications : Une histoire des animaux fantastiques. Dragons, licornes, griffons, Presses universitaires de France, 2023 Que sais-je ? Les 100 mythes de l’Égypte ancienne, Presses universitaires de France, 2020 Ariane Thomas est docteure en archéologie orientale, directrice du département des Antiquités orientales au Musée du Louvre et conservatrice des collections mésopotamiennes. Publications : Les Peintures murales du palais de Tell Ahmar, Éditions du musée du Louvre, 2019 La Mésopotamie au Louvre. De Sumer à Babylone, Éditions du musée du Louvre, 2016 Références sonores Archive de Dominique Charpin, assyriologue, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au Collège de France, Les cours du Collège de France, France Culture, 11 mai 2016 Archive sur Champollion et le déchiffrement des hiéroglyphes, France Inter, 11 septembre 1972 Extrait du film Astérix et Obélix, mission Cléopâtre d'Alain Chabat, 2002 Archive d'André Parrot, archéologue, directeur du département des antiquités orientales du musée du Louvre puis directeur du Musée du Louvre, Heure de culture française, 1950 Extrait du film animé Astérix et Cléopâtre de René Goscinny et Albert Uderzo, d'après leur bande dessinée, 1960 Musique du générique : Gendèr par Makoto San, 2020
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Comtes, dames, divinités et silex, quatre expositions pour l’été
Quatre expositions pour l'été à Troyes, aux Eyzies, à Arles et à Vire Normandie, car c'est toujours un immense plaisir de se laisser surprendre par une exposition. Elle nous offre une histoire, une narration, de la découverte, du savoir. Seul, en famille, avec des amis, parfois, et c'est mieux, accompagné d'une médiation, d'un guide-conférencier ou d'une guide-conférencière par exemple. La visite d'une exposition est toujours un moment très fort, d'ailleurs nous gardons les tickets en souvenir. Un moment humain, un moment d'exception. L'exposition "Gestes d'Éternité" aux Eyzies Les plus vieilles sépultures attestées dans le monde datent d'il y a 120 000 ans. L'archéologie démontre que, dans le passé, le traitement des défunts ne se résume pas aux pratiques funéraires. De la manipulation des corps à la réouverture des tombes, les gestes mortuaires sont nombreux. C'est ce dont témoigne l'exposition "Gestes d'éternité" au Musée national de Préhistoire aux Eyzies (en Dordogne) jusqu'au 8 novembre 2026. Le Musée national de Préhistoire se donne comme objectif de donner à voir "ces sociétés de la préhistoire, en ce qu'elles nous renseignent aussi parfois, dans ce lien qu'elles peuvent avoir avec nos sociétés plus contemporaines", précise Nathalie Fourment, directrice du Musée national de Préhistoire et co-commissaire de l'exposition. "Nous avons pensé que parler de cette attention portée aux défunts, dans la diversité des gestes, dans leur ancienneté, dans la particularité de certains de ces gestes, était un moyen surtout de raconter les vivants. Les vivants dans leur rapport au monde, au territoire, dans leurs rapports sociaux." L'exposition "Le Passage de Vénus" à Arles En 1651 est découverte dans les vestiges du théâtre antique de la ville d'Arles, la "petite Rome des Gaules", une statue copiée d'un modèle attribué au sculpteur romain Praxitèle. Au premier abord, identifiée comme une statue qui représente Diane, elle est transportée incomplète à Versailles en 1683 sous les ordres du roi Louis XIV. Restaurée, la statue retrouve à la fois ses bras et son identité. Le sculpteur François Girardon l'affirme, ce n'est pas une statue à l'effigie de Diane qu'il vient de restaurer, mais bien celle de Vénus. De Praxitèle à Niki de Saint Phalle, de nombreuses représentations statuaires sont exposées à Arles jusqu'au 31 octobre 2026, à l'occasion de l'exposition "Le Passage de Vénus". L'exposition cherche ainsi à rendre compte du fait que la "Vénus d'Arles est une sculpture avec mille visages et plusieurs histoires qui se succèdent", souligne Romy Wyche, directrice du Musée Départemental Arles Antique et co-commissaire de l’exposition. "Comment choisir quelle histoire raconter, quelle histoire lui faire dire ? On s'est rendu compte qu'il fallait la voir comme un archétype de la Vénusté, de l'Antiquité jusqu'à aujourd'hui, et se poser la question : le culte de Vénus est-il toujours vivant ?" L'exposition "Passavant le Meilleur ! La Champagne au temps des comtes" à Troyes "Passavant le meilleur !" ("Passavant li meillor !" en langue champenoise), criaient les comtes de Champagne afin de rallier leurs vassaux sous leur bannière, et crient encore aujourd'hui les supporters de football troyens. À quoi ressemble la Champagne des 12ᵉ et 13ᵉ siècles ? L'exposition "Passavant le Meilleur ! La Champagne au temps des comtes" propose une histoire de la Champagne du bas Moyen Âge par ses comtes et comtesses, jusqu'au 31 octobre 2026 à l’Hôtel-Dieu-le-Comte de la Cité du Vitrail de Troyes (dans l’Aube).* L'exposition couvre "cette longue période du comté de Champagne qui nous conduit du 11ᵉ au 14ᵉ siècle", explique Arnaud Baudin, directeur adjoint des archives et du patrimoine du département de l’Aube et commissaire de l’exposition. Il s'agit d'"une exposition d'histoire qui raconte cette grande épopée des comtes de Champagne, mais naturellement à l'intérieur de cette épopée, les comtes ont favorisé les arts, ont été de grands mécènes. On présente plus de 300 œuvres et documents pour relater les fastes de cette cour de Champagne aux 12ᵉ-13ᵉ siècles." L'exposition "Sois belle – Quand la mode raconte la condition des femmes (1830-1914)" à Vire Normandie À Paris, référence mondiale en matière de mode féminine, et dans le reste de la France, les gants, corsets et uniformes de travail contraignent les corps et assignent les femmes à leur catégorie sociale. Au 19ᵉ siècle, la mode évolue au fil de l'assouplissement des conventions sociales et de la "démocratisation" des pratiques sportives féminines. Des figures de la haute couture, telles que Coco Chanel, pensent des vêtements plus pratiques et confortables. C'est ce que démontre l'exposition "Sois belle – Quand la mode raconte la condition des femmes (1830-1914)”, jusqu'au 1ᵉʳ novembre 2026 au Musée de Vire Normandie (dans le Calvados). "Pourquoi n'a-t-on pas de pantalon dans nos collections ?", s'interroge Marie-Jeanne Villeroy, directrice du musée de Vire Normandie et commissaire de l’exposition. "C'est la question que je me pose en femme d'aujourd'hui. On a des tenues, des toilettes magnifiques, on en présente une qui est d'un bleu intense. Quand on la sort de sa boîte, on a ce flot d'étoffe. Quand il faut la manequiner, c'est là où on est face à la femme qui l'a portée. Comment a-t-elle pu porter un corsage qui fait 58 cm de taille, avec des épaules de femme et pas de petite fille, et une jupe dont la circonférence représente à peu près 2,10 mètres ?" Pour en savoir plus Arnaud Baudin est directeur adjoint des archives et du patrimoine du département de l’Aube et commissaire de l’exposition “Passavant le Meilleur ! La Champagne au temps des comtes”. Il est l’auteur d'Emblématique et pouvoir en Champagne. Les sceaux des comtes de Champagne et de leur entourage (XIᵉ-XIVᵉ siècles), Dominique Guéniot, 2012. L'exposition se tient à l’Hôtel-Dieu-le-Comte de la Cité du Vitrail de Troyes (dans l’Aube) jusqu'au 31 octobre 2026. Nathalie Fourment est directrice du Musée national de Préhistoire et co-commissaire de l'exposition "Gestes d'éternité" avec Brad Gravina, ingénieur d’études au Musée national de Préhistoire aux Eyzies. L’exposition est ouverte jusqu'au 8 novembre 2026 au Musée national de Préhistoire aux Eyzies (en Dordogne). Marie-Jeanne Villeroy est directrice du musée de Vire Normandie et commissaire de l’exposition “Sois belle – Quand la mode raconte la condition des femmes (1830-1914)”, jusqu'au 1ᵉʳ novembre 2026, au Musée de Vire Normandie (dans le Calvados). Romy Wyche est directrice du Musée Départemental Arles Antique et co-commissaire de l’exposition “Le passage de Vénus” avec Ludovic Laugiuer, conservateur en chef au département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du musée du Louvre, et Jean de Loisy, commissaire d’exposition indépendant, directeur artistique de la Fondation Vincent Van Gogh Arles. L’exposition est ouverte jusqu'au 31 octobre 2026, au Musée départemental Arles antique à Arles (dans les Bouches-du-Rhône). Références sonores de l’émission : L'historien et conservateur du Musée Départemental Arles Antique, Jean-Maurice Rouquette, à propos du nouveau musée romain à Arles, France Inter, le 2 novembre 1981. La modiste et couturière Coco Chanel à propos des femmes qui portent des pantalons, RTF, le 31 juillet 1969. L'historien Georges Tessier à propos de l'établissement du comté de Champagne, "Heure de culture française", 15 juin 1956. Défilé Dior au musée du Louvre, Actualités Françaises, 30 août 1961. Musique : Elle voulait revoir sa Normandie, Gérard Blanchard, 1987. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Plouf ! Vivre avec l’eau : On se fait l’abysse ? Habiter sous les mers
Habiter sous les mers, un fantasme séculaire qui mobilise tout un imaginaire. Un imaginaire constitué de scaphandres et de bathyscaphes, de maisons sous-marines et de cités englouties. Nous y croisons Jules Verne et le commandant Cousteau qui, s'ils s'étaient croisés, à coup sûr se seraient dit "Allez, on se fait l'abysse". Vivre dans le bas-fonds Le roman de Jules Verne, Vingt Mille Lieues sous les mers, paru en 1869, est un récit fondateur. Le succès de cette œuvre coïncide avec une accélération des progrès techniques dans le domaine de la plongée sous-marine et les premières tentatives industrielles d'habitats en forme de capsules. À partir des années 1960, le rêve d'explorer et d'habiter les fonds marins prend forme. La course aux profondeurs est lancée. Les expériences, menées sur plusieurs mers du globe, donnent naissance à de véritables villages sous-marins, où l'on cherche à repousser les limites du corps humain. Vers un nouvel esprit de conquête Un parallèle peut être dressé entre les explorations sous-marines et la conquête spatiale : les océanautes répondent aux astronautes, les images se font écho, et les enjeux économiques et géopolitiques s'entremêlent. Industrie pétrolière, droit international, peur de la surpopulation : l'habitat sous-marin n'est pas qu'un fantasme, il devient une question d'intérêt économique et politique. Dans les années 1960 est mis au point un scaphandre moderne, qui "a une certaine autonomie, on transporte son air avec soi, on respire à volonté, mais on continue à marcher principalement sur le front des mers" souligne Christophe Camus, enseignant à l’École nationale supérieure d'architecture de Bretagne. Plus tard est inventé "le scaphandre autonome de Cousteau. [Yves] Le Prieur invente aussi un système où on régule sa distribution d'air, mais ce n'est pas si naturel que ça. L'objet important est le détendeur. C'est un régulateur de distribution d'air mis au point par Cousteau. [...] On sort du scaphandre. L'idée, c'est plutôt d'être comme un nageur, d'être 'comme un poisson', dit Cousteau, avec un masque de plongée comme on en a quasiment encore aujourd'hui, avec des bouteilles d'air comprimé qu'on porte sur le dos et qu'on n'a plus besoin de manipuler, qui nous donnent de l'air. On se déplace dans les trois dimensions du bloc d'eau dans lequel on est." Une prise de conscience environnementale Jacques-Yves Cousteau est un explorateur autant qu'un cinéaste du 20ᵉ siècle. Sur le grand écran, il transforme ses expériences sous-marines en spectacle planétaire et fait naître l'idée qu’une vie normale est possible au fond de l'océan. Cousteau fait ainsi "toute sa vie la promotion, avec des nuances et des transformations au fur et à mesure du temps, de ce monde océanique", explique Jill Gasparina, critique d'art, chercheuse et enseignante et autrice de Cousteau (Les Pérégrines, 2023). "Dans les années 1950-1960, c'est une promotion qui n'est pas tellement inquiète. Il cherche à rendre compte de son émerveillement devant ce monde qu'il a lui-même découvert, qui l'a lui-même émerveillé. Progressivement cette promotion se charge d'inquiétude, à mesure que Cousteau réalise que ce monde océanique se transforme, que la biodiversité s'altère très rapidement et qu'il y a un danger sous ses yeux. À ce moment-là, la dimension promotionnelle se transforme assez nettement en combat, en lutte militante pour la protection de l'océan." Dans les années 1970, Cousteau devient ainsi une figure de la protection de l'environnement. Il était cependant auparavant acteur d'une logique extractiviste. Certaines de ses expéditions furent financées par des compagnies pétrolières. De nombreux témoignages, de lui et de ses équipes, évoquent une prise de conscience progressive et douloureuse de la dégradation irrémédiable des espaces sous-marins. Pour en savoir plus Christophe Camus est enseignant à l’École nationale supérieure d'architecture de Bretagne (ENSAB). Il a publié : Habiter des espaces extrêmes. Architecture sous la mer et au-delà, Le Bord de l’Eau, à paraître à l’automne 2026. (sous sa co-direction avec Claudia Desblaches) Chemins de la création. Arts et territoires, Le Bord de l’Eau, 2021. Jill Gasparina est critique d'art, chercheuse et enseignante à l'École de design et haute école d’art du Valais en Suisse. Elle a publié Cousteau, Les Pérégrines, 2023. Références sonores de l’émission : Extrait du film Le Grand Bleu réalisé par Luc Besson et sorti en 1988. Interview de Jacques-Yves Cousteau, RTF, 12 juin 1947. Lecture par Aloïs Guérin d'un extrait de Jules Verne, Vingt Mille Lieues sous les mers, 1869. Reportage sur l'immersion de Diogène ou Préontinent I à Marseille, Actualités Françaises, 19 septembre 1962. Extrait du film Le Monde sans soleil, réalisé par Jacques-Yves Cousteau et sorti en 1964. Le journaliste Lucien Barnier à propos de la solitude inhérente à la vie sous-marine, RTF, 1ᵉʳ mai 1965. Interview de Jacques-Yves Cousteau, France Inter, 10 mai 1974. Musique : "Le Ciel, le Soleil et la Mer", François Deguelt, 1970. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Plouf ! Vivre avec l’eau : Marais et rivières, le pouvoir royal face aux défis hydrauliques
Nous voici de nouveau les pieds dans l’eau, celle des marais ou sur les bords d’une rivière, au risque d’attraper la fièvre des marais et d’être victime d’une montée des eaux. Assécher et canaliser pour naviguer en toute sécurité, pour assainir, pour récupérer des terres. Ruisseaux, rivières, fleuves, mares, marais, marécages, étangs, une histoire sur l’étang long. Vivre avec les marais et rivières À l’époque moderne, les marais sont présents dans de nombreuses régions du royaume de France. Les populations riveraines se servent des marais comme réservoir de chasse, de pêche, pour des roseaux ou du pâturage. Par ailleurs, certaines populations vivent en contact avec des cours d'eau, et ainsi "vont à la rivière", pour "un usage artisanal, le rouissage du chanvre, l'artisanat urbain autour des boucheries, des tanneries", explique Virginie Serna, archéologue et autrice de Épaves et naufrages en Loire. Archéologie de l’accident en eau douce (XIVᵉ – XIXᵉ siècle) (Revue archéologique du Centre de la France, 2020). "Aller vers l'eau, c'est aller sur l'eau aussi. [...] Les fleuves et les rivières sont, pour la période médiévale et moderne, des lieux de circulation marchande extrêmement importants. On a aussi les moulins, la force énergétique, les moulins fixes, les moulins flottants. Ne pas oublier les pêcheries, très nombreuses également, les pertuis, les digues. On a un espace très encombré, qui ne ressemble plus du tout à ce que l'on a aujourd'hui." Assécher l’eau des marais L’assèchement des marais se structure au début du 17ᵉ siècle, à la faveur de la reconstruction du royaume lancée par le roi Henri IV et Sully. Par un édit de 1599, Henri IV accorde un privilège à Humphrey Bradley, ingénieur du Brabant spécialisé en hydraulique, pour assécher tous les lacs et marais de France. Le but de l’assèchement du marais est d’évacuer l’eau. Dans les sources de l’époque moderne, il est mention d'“essuyer la terre”. Une fois que la terre est assez relevée, les ouvriers créent un réseau primaire de drainage qu’ils font converger vers un canal émissaire. L’enjeu est économique. Suite à l’assèchement des marais, les espaces "sont dédiés à la culture, à l'élevage essentiellement", précise Raphaël Morera, historien, directeur de recherche au CNRS. "Des dynamiques locales de la part des communautés pressent pour récupérer des droits à l'intérieur des desséchés, parce que le dessèchement implique une privation de droits, considérés comme acquis par les communautés. On peut avoir des villages riverains dont les habitants ont des portions de terre dans le desséché. Les querelles d'usages sont moins denses dans les marais que dans les rivières. Néanmoins, ça demande énormément de travail. On mobilise une main-d'œuvre abondante, bon marché, disponible et pour qui ces travaux dans les marais sont des ressources financières. Cela permet d'avoir un salaire journalier pendant un laps de temps, parfois récurrent pendant l'année, mais ce sont des travaux pénibles." L'enjeu de l'assèchement des marais est aussi symbolique : un marais qui n’est pas desséché est un espace perdu pour le royaume. L’assèchement permet ainsi d’étendre le domaine du roi. Maîtriser l’eau des rivières Au 17ᵉ siècle, le pouvoir monarchique tente d’aménager de plus en plus les rivières du royaume, qui sont comparées à des “chemins qui portent des bateaux”. Les petites rivières sont entretenues par les seigneurs à l’échelle locale. L’enjeu est d’assurer une permanence du flux pour faire tourner les moulins et assurer l’irrigation. Les meuniers entretiennent les péages pour que l’eau continue à couler. Pour certains travaux, les ingénieurs hydrauliques ont parfois recours à de la corvée ou à du travail salarié avec des journaliers. Sur les "grandes rivières", comme la Loire, les ingénieurs hydrauliques cherchent à entretenir les infrastructures de navigation pour protéger le cours d’eau contre les inondations. La rivière devient une masse liquide à laquelle la communauté riveraine ne souhaite plus s’adapter. Le cours d’eau doit être maîtrisé pour subvenir à l’ensemble des usages qui peuvent être faits de la rivière : la circulation marchande ou le fonctionnement des moulins. La rivière connait donc différents usages, ce qui est synonyme "dans cet espace fluvial de conflits d'usages, qui sont extrêmement passionnés", indique Virginie Serna. Ces conflits "montrent qu'on a différents exploitants du fleuve auxquels, parfois, la monarchie va donner plutôt le privilège : [à un moment] à la circulation, à un autre moment le privilège aux meuniers." Crues, inondations, noyades Sous l’Ancien Régime, les marais et rivières du royaume présentent des risques pour les communautés riveraines et les marchands. Les marais qui ne sont pas desséchés peuvent véhiculer des maladies. Une fois desséchés, le risque est l’inondation. Au 17ᵉ siècle, le régime est conscient des dangers que peuvent rencontrer les bateaux et les équipages lors de la navigation. Sont mises en place des constructions de "canaux de navigation horizontaux, par bief, qui sécurisent énormément la navigation", souligne Raphaël Morera. "Depuis la Loire, on a construit le canal de Briare, le canal d'Orléans et ensuite tout un réseau de canaux depuis la Bourgogne." Le long des cours d’eau et rivières, le principal danger est la crue. Un débordement d’eau brutal peut détruire un moulin, faire perdre des cultures, parfois même causer des morts. Les inondations sont courantes dans la société d’Ancien Régime. Pour en savoir plus Raphaël Morera est historien, directeur de recherche au CNRS. Il codirige le Centre de recherches historiques (CRH). Ses publications : Une histoire au fil de l’eau. Paris et son environnement, XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles, Éditions de l’EHESS, 2024. L’assèchement des marais en France au XVIIᵉ siècle, Presses universitaires de Rennes, 2011. Virginie Serna est archéologue à la mission de l'inventaire général du patrimoine culturel, ministère de la Culture. Ses publications : Épaves et naufrages en Loire. Archéologie de l’accident en eau douce (XIVᵉ – XIXᵉ siècle), Revue archéologique du Centre de la France, 2020. Le Cher. Histoire et archéologie d'un cours d'eau. Revue archéologique du Centre de la France, RACF, 2013. La Loire dessus... dessous. Archéologie d'un fleuve de l'âge du Bronze à nos jours, Éditions Faton, 2010. Références sonores de l’émission : Extrait du film Ridicule, réalisé par Patrice Leconte et sorti en 1996. Lecture par Colin Gruel du préambule d'un édit de 1607 par Henri IV. Documentaire sur le Marais Vernier, Normandie Actualités, 25 juin 1976. Lecture par Tina Iung du procès-verbal de la rivière de Chalouette à Étampes concernant les opérations de drainage, 25 juin 1778. Lecture par Cassandre Puel du procès-verbal du naufrage d’avary de battaux, 5 mars 1795. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Plouf ! Vivre avec l’eau : Venise à vau-l’eau, histoire d’une ville bien trempée
Marais, canaux, lagunes, mer Adriatique, mer Méditerranée : l'histoire de Venise s'écrit au fil de l'eau. Un univers liquide qui porte la puissance mais contre lequel il faut lutter. De l'acqua alta à la surpêche en passant par la question des déchets, Venise à l'aune de l'histoire environnementale. Vivre sur l’eau, le quotidien vénitien Venise s’organise autour de ses eaux. Au-delà des circulations pédestres par les ponts, les embarcations sont nombreuses. Un service public de traversée, le traghetto, se développe au 14ᵉ siècle. Les bateliers ne sont pas seuls sur les eaux. Pour atteindre les 32 kilogrammes de poisson consommés par chaque Vénitien et Vénitienne tous les ans, l’économie de la pêche est primordiale. Depuis l’Antiquité, des bassins sont aménagés en zone d’élevage dans la lagune. Tel un travail agricole, la pêche lagunaire est rythmée par les heures et les saisons. Certains pêchent à pied dans les marécages peu profonds. D’autres se constituent en équipage d’hommes et se rendent en mer, sur l’Adriatique, pour plusieurs jours, voire semaines. Ils reviennent avec d’importantes cargaisons de poissons pêchés au filet à destination du marché urbain. Le poisson, aliment particulièrement consommé à Venise, connait plusieurs acceptions. Les Vénitiens et Vénitiennes "ont cette catégorie 'poisson', qui englobe les poissons, les crustacés, les coquillages, l'ensemble de ce qu'on peut manger qui vient de la lagune et de la mer" précise Solène Rivoal, maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Institut national universitaire Champollion d’Albi. "Il y a toute une diversité de produits en [termes de] qualité. C'est-à-dire que vous pouvez, en 1760, acheter une sardine à quelques sous, et c'est moins cher parfois que le fromage, même les abats de viande coûtent plus cher. De l'autre côté du spectre, en 1760, vous pouvez aussi acheter de l'esturgeon qui coûte 52 sous la livre, cela équivaut au prix du café." Venise les pieds dans l’eau Venise est protégée par sa lagune. Néanmoins, quand les pluies se font violentes et que le vent du sud s’engouffre dans les rues étroites, l’Adriatique monte et inonde la ville, c’est l’acqua alta. Si l’eau monte, Venise coule, mais il est impossible d’empêcher l’arrivée de cette grande marée. Au son strident de la sirène, les boutiquiers doivent protéger leurs marchandises dans les étages supérieurs des bâtiments. À l’inverse de la submersion, Venise craint également d’être ensablée. En été, les chaleurs assèchent les canaux et la ville se vide. Seules la boue, les algues et les déchets restent alors et se décomposent. Les fondations en bois s’assèchent et fragilisent celles des ponts et des maisons. Une histoire environnementale vénitienne À partir du 15ᵉ siècle, les phénomènes d’ensablement s’aggravent et ont un effet sur la santé. Les eaux noires, grises, aux déchets directement déversés dans les canaux, peuvent entraver les bonnes circulations des barques ou provoquer l’ensablement des canaux. Les déchets déversés sont divers. Près des marchés par exemple, sont déversés "les restes des poissons qui ne seront pas consommés par d'autres, parce que pendant très longtemps, au Moyen Âge c'est le cas, mais ça continue à l'époque moderne, on est dans des économies de recyclage", souligne Claire Judde de Larivière, professeure d’histoire médiévale à l’Université Toulouse-Jean Jaurès. "On est dans des économies où ce qui est déchet pour les uns est ressource pour les autres, ce qui est ordure pour les riches est potentiellement nourriture pour les plus pauvres. Une fois que tout ce cycle a eu lieu, les déchets ultimes sont bien souvent jetés dans les canaux, en particulier les marchandises pourries." De nouvelles magistratures qui se préoccupent de l’hygiène de la ville apparaissent au 16ᵉ siècle. Des collectes sont organisées, des décharges sont empêchées et les digues sont aménagées afin de favoriser les marées. Venise prend rapidement conscience de sa dépendance à la lagune et donc de l’importance de l’équilibre écologique pour garantir des eaux et un air sains. Contrairement à la mer Adriatique, les ressources de la lagune sont épuisables. Progressivement, au 18ᵉ siècle, le discours des magistrats se durcit contre les pêcheurs de la lagune, accusés de détruire les ressources. Les poissons doivent atteindre une certaine taille avant d’être consommés et il est interdit de pêcher dans des zones définies, destinées à la protection des ressources halieutiques. Afin de limiter les aléas inhérents à la pêche, les magistrats soutiennent le développement des grands élevages, qui s’adapte à la consommation de Venise. Pour en savoir plus Claire Judde de Larivière est professeure d’histoire médiévale à l’Université Toulouse-Jean Jaurès. Ses publications : Vénitiens ! Vénitiennes ! La traversée d'une ville (Venise, 1520), Seuil, 2024. L'ordinaire des savoirs. Une histoire pragmatique de la société vénitienne (XVᵉ-XVIᵉ siècles), EHESS, 2023. La révolte des boules de neige. Murano face à Venise, 1511, Fayard, 2014. Solène Rivoal est maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Institut national universitaire Champollion d’Albi. Elle est lauréate de la chaire junior “Recherche fondamentale” pour son projet "La fabrique d’une politique environnementale. La construction de savoirs lagunaires, entre pêcheurs, ingénieurs et magistrats à Venise (XVIIIᵉ siècle)”. Ses publications : (co-dir. avec Romain Grancher) Dernière frontière. Une histoire environnementale du fond de la mer, Champ Vallon, 2025. Les marchés de la mer. Une histoire sociale et environnementale de Venise au XVIIIᵉ siècle, École française de Rome, 2022. (co-dir.) Moissonner la mer. Économies, sociétés et pratiques halieutiques méditerranéennes. XVᵉ-XXIᵉ siècle, Karthala, 2018. Références sonores de l’émission : Reportage à Venise RTF, 2 octobre 1945. Le poète et traducteur italien Diego Valeri à propos de la naissance de Venise, France Culture, 1ᵉʳ mai 1969. Témoignage du poète muranais Andrea Calmo à propos de l'acqua alta au 16ᵉ siècle, lu par Thomas Beau. Le chef Simone Rodolfo à propos des ressources halieutiques de la lagune, France Culture, 30 décembre 2002. Proclamation de janvier 1520 à Venise à propos de la gestion des déchets, lue par Sidonie Lebot. Préambule d'un texte de loi pour la régulation de la pêche et la capture de petits poissons dans la lagune à Venise, 1760, lu par Thomas Beau. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Plouf ! Vivre avec l’eau : D’un archipel à l’autre, l’Océanie atoll et à travers
D'un archipel à l'autre, c'est l'Océanie atoll et à travers, car nous voici plongés dans un univers aquatique où les vastes étendues d'eau sont autant d'opportunités que de défis. Des opportunités pour les ressources, les déplacements. Des défis qui ont su être surmontés par les humains, de l'Indonésie à l'île de Pâques. Des défis aussi au moment d'écrire l'histoire de l'Océanie ancienne. Écrire l'histoire d'un monde sans écriture L'étude de l'histoire de l'Océanie ancienne fait face à un défi majeur : l'absence de sources écrites avant le 19ᵉ siècle, à l'exception de l'Insulinde. La recherche s'appuie sur l'archéologie, la génétique, la linguistique et l'art. L'étude des poteries "Lapita" a ainsi permis de retracer plusieurs mouvements de populations et échanges commerciaux, sur des îles séparées parfois par plusieurs centaines de kilomètres de mer. Le rapport de ces populations d'Océanie à l'eau et aux mers et océans qui les entourent est fondamental, si bien que "tous les hommes qui vivent là, de façon traditionnelle, sont des hommes de la mer", explique Dominique Barbe, historien et auteur de L’Océanie ancienne, de Maui à Kamehameha Iᵉʳ. Dernière glaciation-début du XIXᵉ siècle (Belin, 2026). "Ils naissent avec la mer, sur la mer quelquefois, puisque quelques populations n'ont pas de résidence hors de leur bateau, dans le cas de certaines populations au large de Sulawesi ou de Bornéo. Ils vivent au rythme de l'eau, la mer fait partie de leur quotidien. On enfourche sa pirogue comme nous enfourchions à la même époque notre cheval." Les routes de l'eau L'immense espace océanien, de Sumatra à l'île de Pâques, d'Hawaï à la Nouvelle-Zélande, s'est peuplé en plusieurs vagues migratoires. Vers le 5ᵉ-6ᵉ siècle de notre ère, des navigateurs partis des Samoa et des Tonga atteignirent les Marquises et Tahiti, avant de conquérir Hawaï, la Nouvelle-Zélande et l'île de Pâques. Un des moyens de déplacement sur l'eau, les pirogues, sont des troncs évidés auxquels "petit à petit on met des bords", souligne Dominique Barbe. "C'est-à-dire qu'on noue - c'est typique de la navigation la plus ancienne qu'on ait pu retrouver et ça existe encore - on ne met pas de rivets, pas de clou, la métallurgie n'est pas connue. On met des nœuds. Ces nœuds, on enduit la bordure avec un enduit végétal, ça permet une plus grande souplesse au bateau, d'aller plus loin et surtout de mettre un peu plus de vivres." Dans ses récits de voyage en Polynésie, le navigateur et explorateur James Cook estimait ces esquifs comme plus rapides que ses navires, capables de parcourir 300 km en 24 heures. Les sociétés océaniennes : environnement, organisation et imaginaire La vie des sociétés océaniennes est profondément façonnée par leur environnement insulaire. Les archipels océaniens demeurent fragiles face aux fortes pressions démographiques, aléas climatiques ou environnementaux comme les éruptions volcaniques. Les sociétés voient l'émergence progressive de hiérarchies complexes. L'écosystème tribal, basé sur la chefferie, évolue en de véritables royaumes, comme celui des Tonga dès l'an 1000. L'océan occupe une place centrale dans l'imaginaire collectif au point que, dans la mythologie polynésienne, "les héros, les dieux, ont une part de leurs aventures qui se déroulent sur l'eau, quand ils ne naissent pas dans l'eau", précise Dominique Barbe. "Il y a deux choses très importantes : le ciel et l'eau. Le ciel avec ses étoiles, plus important que le soleil d'ailleurs, avec ces étoiles qui permettent de se guider au fil de l'eau, puisqu'on préfère voyager la nuit, pour des raisons qu'on comprend bien: les pirogues ne sont pas très grandes, il n'y a pas vraiment d'habitacle." Dans la mythologie polynésienne, la terre émerge des eaux, et le héros Maui, figure tutélaire du panthéon polynésien, est un pêcheur. Pour en savoir plus Dominique Barbe est maître de conférences honoraire à l'Université de la Nouvelle-Calédonie. Il a publié L’Océanie ancienne, de Maui à Kamehameha Iᵉʳ. Dernière glaciation-début du XIXᵉ siècle (Belin, 2026). Références sonores de l’émission : Poème tahitien, pour mesurer le temps, noté au début du 19ᵉ siècle ou à la fin du 18ᵉ siècle, France Culture, 15 décembre 1968. Raymond Graffe, spécialiste des cérémonies de marche sur le feu et du tatouage à propos de la mythologie tahitienne, France Culture, 24 mars 1988. Pierre Ottino, archéologue, sur les mouvements de populations dans le Pacifique et les techniques de navigation, France Culture, 2000. L'historien Jean Fremigacci à propos de la culture Lapita, France Culture, 22 décembre 1990. Jean-Claude Rivierre, linguiste, sur la diversité des langues parlées en Nouvelle-Guinée, Nouvelle-Calédonie, Australie et en Océanie, France Culture, 3 octobre 1989. Jean Lartéguy, écrivain et journaliste, à propos des voiliers d’Insulinde et des méthodes de navigation polynésiennes, France Culture, 12 août 1980. Lecture par Raphaël Laloum d'un extrait de James Cook, Troisième voyage de Cook, ou voyage à l'océan Pacifique, 1785. Musique : "Te Matamua", chanson de l’île de Rapa, France Musique, 6 août 1988. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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L’Aveyron à Paris, l’histoire est dans la limonade
La limonade, c'est bien sûr la boisson rafraîchissante, pétillante, sucrée, citronnée, mais le même mot désigne un monde, lui aussi pétillant, un tantinet alcoolisé : celui des débits de boisson. Direction l'Aveyron. Limonade parisienne et amicales Au début du 20ᵉ siècle, la limonade parisienne désigne sous le même nom différentes activités liées directement ou indirectement aux commerces des débits de boissons : le fait d’être marchand de vin, de charbon, vendeur, de tenir un restaurant, une gargote, un café, un hôtel. Tout au long du 20ᵉ siècle, le terme évolue. À la fin du siècle, la limonade désigne l’activité de la restauration. La fin du 19ᵉ siècle voit des personnes originaires de l'Aveyron à Paris investir ce domaine professionnel. Il est alors caractérisé par une diversité des types de commerces : boutique de charbon, café-charbon, épicerie-buvette, gargote, petite restauration. Par ailleurs, à partir de la fin du 19ᵉ siècle, des personnes originaires de l'Aveyron qui ont quitté le département pour s'installer ailleurs se réunissent en amicales. D'abord avec un but de secours ou philanthropiques, les amicales se multiplient et se spécifient : elles regroupent des personnes autour de leur commune d'origine, d'un élément du folklore aveyronnais ou de leur profession. Ces amicales renforcent une interconnaissance entre leurs membres, donc une sociabilité et un maintien du lien avec le département quitté. Elles permettent en ce sens aux personnes qui ont migré de conserver les liens familiaux, économiques, culturels, religieux qu'elles avaient en Aveyron. Ainsi, la distinction de l'identité des originaires de l'Aveyron à Paris par rapport à l'identité des originaires de l'Auvergne "se joue à la jonction du 19ᵉ et 20ᵉ siècle, à travers les journaux notamment", explique Sofian Bouchfira, docteur en histoire contemporaine, auteur d’une thèse en histoire et civilisations intitulée "Les sources aveyronnaises de la limonade parisienne. Sociologie historique d’une forme sociale et entrepreneuriale (1958-2017)". "Ce qu'on peut appeler des notables, ou des "entrepreneurs de collectifs" selon [le sociologue] Michel Grossetti, ce sont des gens qui fondent des collectifs sur la base de la coappartenance régionale. Si vous avez un journal, vous cherchez à toucher un maximum de lecteurs, [comme] L'Auvergnat de Paris, qui englobe un espace géographique assez vaste. Des concurrents se font jour, je pense au Rouergue, au journal Le Petit Aveyronnais de Paris, qui fondent ces différents collectifs et, au final, ces identités." Monter à Paris Les termes “Aveyronnais de Paris” sont le fruit de représentations construites au fil du temps. Ces représentations mêlent, entre autres, la figure de l’Auvergnat de Paris, de l’Aveyronnais de Paris et du bougnat, terme attesté à partir du 19ᵉ siècle qui désigne le marchand de charbon, en particulier auvergnat et installé à Paris. Du fait de cette définition traversée de représentations extérieures au groupe, il est peu aisé de définir le nombre de personnes concernées par cette situation de migration de l’Aveyron à Paris, ni le nombre de ces personnes qui exploitent un café ou un restaurant dans la capitale. Ils sont partis pour Paris à "un moment donné où leur avenir paraissait incertain, dans ces petits hameaux de l'Aveyron, avec une ruralité et des paysans en concurrence", précise Sophian Bouchfira. "Partir à Paris, c'était peut-être aller chercher les ressources qui leur manquaient, à une période où Paris offrait de grandes opportunités en termes de commerce, d'activités économiques, notamment par la loi du 17 juillet 1880 qui permet à presque n'importe qui d'ouvrir un débit de boisson et de commercialiser. Comment arrivent-t-ils dans ce type de commerce ? J'ai peut-être trouvé un début de réponse dans la présence de co-originaires de l'Aveyron, mais aussi du Cantal, dans les deux halles aux vins, rive droite et rive gauche, Jussieu et Bercy. On voit là déjà des originaires du Cantal, de l'Aveyron, présents dans le négoce de vin." Les personnes qui partent pour Paris ont donc tendance à rejoindre les quartiers et professions de ces négociants. Tout au long du 20ᵉ siècle, les personnes originaires de l'Aveyron intègrent ainsi les métiers de la limonade grâce à des connaissances déjà sur place. Ces connaissances sont des membres de la famille, des proches, des amis d'amis, qui peuvent leur proposer des "places" en café, en restaurant. Au fil du 20ᵉ siècle, des cafés, des restaurants, des brasseries sont repris ou ouverts à Paris par des personnes originaires de l'Aveyron. Se dessine alors une géographie de la limonade parisienne. Pour en savoir plus Sofian Bouchfira est docteur en histoire contemporaine. Il est l’auteur d’une thèse en histoire et civilisations intitulée "Les sources aveyronnaises de la limonade parisienne. Sociologie historique d’une forme sociale et entrepreneuriale (1958-2017)" dirigée par Isabelle Backouche et Pierre-Paul Zalio, soutenue à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales le 19 décembre 2024. Il est lauréat 2026 de l’aide à la publication du Sénat “Diffusons l’histoire”. Il a par ailleurs créé un personnage de fiction pour permettre la vulgarisation de ses recherches, le “bougnatlosophe”, dont on peut voir l’enquête sur Instagram : https://www.instagram.com/bougnatlosophe/. Références sonores de l’émission : Reportage sur le banquet organisé par l'amicale des enfants du canton de Bozouls, Midi Atlantique, 28 janvier 1965. Interview de Pierre Salabert, propriétaire de l'établissement Aux Armes de Colmar à Paris, 21 août 1969. Interview d'André Valadier, président de la coopérative Jeune Montagne à La Terrisse, dans l’Aveyron, France Culture, 18 juin 1996. Interview de Monsieur Laporte, "bougnat", à Montparnasse, France Inter, 21 mars 1971. Interview de Monsieur Regne, président de l'amicale des enfants de Saint-Geniez-d'Olt, RTF, 18 mai 1947. Interview d'un charbonnier, RTF, 20 février 1965. Reportage sur le transfert des activités des Halles centrales à Paris, interview dans l'établissement Au Pied de cochon, France Inter, 14 février 1969. Reportage sur le projet de la maison des Aveyronnais, Midi Atlantique, 16 novembre 1992. Musique : Catherine Sauvage, "La limonade", 1970. Vincent Malone, "Limonade et haricots", 2001. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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Preuves d'humanité, sauvegarder le patrimoine : L’appel !
Le 19 février 1960, Vittorino Veronese, directeur général de l’UNESCO, lance un appel depuis Paris, où siège l’Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture : il faut sauver les monuments antiques de Nubie menacés par la construction du barrage d’Assouan dont se dote l’Égypte du colonel Nasser. Au secours des monuments de Nubie Région d'une grande richesse historique et culturelle, la Nubie s'étend le long du Nil, du nord du Soudan au sud de l’Égypte. En 1959, pour l'UNESCO, l'archéologue et égyptologue Christiane Desroches Noblecourt présentait "ce pays étonnant, étrange", dans lequel les humains ont accompli "ce miracle de faire sortir de quelques mètres de terre de chaque côté du Nil une civilisation qui à la fin était devenue éblouissante et pouvait concurrencer la civilisation égyptienne métropolitaine." Comment concilier les enjeux de développement et la sauvegarde du patrimoine ? C’est le sens de l’appel lancé en 1960 par Vittorino Veronese : les travaux du grand barrage d'Assouan vont transformer la vallée moyenne du Nil en un immense lac qui menace "des édifices prodigieux qui comptent parmi les plus admirables de la planète". Les gouvernements de la République arabe unie, à savoir l'Égypte, et du Soudan se sont adressés à l'UNESCO pour sauver ces richesses en péril, appelée à être submergées par les eaux. Des richesses qui, ajoute Vittorino Veronese, n'appartiennent pas qu'aux nations qui en sont dépositaires, mais qui font partie "d'un patrimoine commun" : "une protection universelle est due aux monuments de valeur universelle." Pour le bien de l'humanité, il est urgent de préserver le patrimoine de Nubie. L'appel est entendu. Ainsi, la princesse Aïcha du Maroc prend la parole à l’UNESCO le 8 novembre 1960 et affirme la préoccupation de son pays pour des monuments situés "sur le territoire d'un pays frère" et qui demeurent les témoins d'une civilisation antique et mondiale. La princesse Aïcha exprime la volonté du Maroc de participer activement "à toutes les études et toutes les décisions qui auront pour objet la sauvegarde des monuments antiques de Nubie". Une UNESCO "pour les peuples" En 2025, l’égyptologue Khaled El-Enany devient directeur général de l’UNESCO après avoir dirigé le musée national de la civilisation égyptienne (NMEC) ainsi que le célèbre Musée égyptien du Caire avant d'être nommé ministre des Antiquités en Égypte. Il prend la parole lors de la 43e Conférence générale de l’organisation à Samarcande, en Ouzbékistan : face aux crises globales, rappelle-t-il, l'UNESCO doit être "la maison du dialogue (…) où l'universel partagé devient possible." Khaled El-Enany ajoute que les défis sont immenses : éducatifs, culturels, climatiques, budgétaires… L'enjeu pour l'UNESCO est de demeurer "un lieu de construction de la paix durable dans un monde dominé par les inégalités et les divisions", avec pour "boussole" de se battre pour la dignité des "plus vulnérables". Les missions de l'UNESCO sont la défense des principes des droits humains et du droit international, partout, explique-t-il, jusque dans les zones les plus dangereuses, du Yémen à l'Ukraine, "pour les peuples".
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Preuves d'humanité, sauvegarder le patrimoine : La fraternité internationale
L’appel lancé au début de l’année 1960 par Vittorino Veronese, directeur général de l’UNESCO, pour sauver les monuments antiques de Nubie est, comme une évidence, repris dans Le Courrier de l’UNESCO en février 1960, avec un dossier intitulé : "L’UNESCO lance un appel au monde : sauvez les trésors de Nubie !" Les articles, par leur simple titre, évoquent l’urgence : "Le drame de Nubie"; "pèlerinage au pays qui va disparaître" ou encore "point d’interrogation dans le désert !" André Malraux, un discours pour l'histoire À peine lancé, l’appel à sauvegarder le patrimoine de Nubie est entendu. L’occasion, en mars 1960, d’un discours lui-même devenu patrimonial, celui de l'écrivain André Malraux, ministre d'État chargé des Affaires culturelles du général de Gaulle. Pour la première fois, affirme-t-il, toutes les nations, en dépit des guerres secrètes ou proclamées, "sont appelées à sauver ensemble les œuvres d'une civilisation qui n'appartient à aucune d'elles". Un appel qui, au siècle dernier, aurait été "chimérique". Selon lui, ces temples et ces statues longtemps relégués au rang de témoins sont redevenus des monuments et ont trouvé "une âme". Le patrimoine, du matériel à l'immatériel Dans sa matérialité, la sauvegarde du patrimoine de l’humanité est un écho au patrimoine immatériel qui, selon l’UNESCO, comprend “les pratiques, les connaissances et les expressions que les communautés reconnaissent comme faisant partie de leur identité culturelle, ainsi que les objets et les espaces qui y sont associés. Transmis de génération en génération, ce patrimoine s'adapte au fil du temps, renforçant l'identité et le respect de la diversité culturelle”. Ainsi, le xeer ciise, droit coutumier oral des communautés somali-Issa d'Éthiopie, de Djibouti et de Somalie, est inscrit en 2024 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Il est alors présenté par Hibo Moumin Assoweh, ministre de la Jeunesse et de la Culture de Djibouti, lors de la 19e session du Comité intergouvernemental de l’UNESCO qui s’est tenue au Paraguay : "Outil juridique et patrimoine culturel vivant", le xeer ciise est transmis oralement et adapté aux besoins contemporains. Ce contrat coutumier traditionnel qui régit les interactions sociales, économiques et politiques de ces communautés est porteur "de grandes valeurs, d'humanité et de partage". Comme le précise également Hibo Moumin Assoweh, sa reconnaissance par l'UNESCO constitue une étape essentielle "pour garantir sa renommée universelle."
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Du lundi au vendredi, "Le Cours de l'histoire" remet au goût du jour le récit de l'histoire, réservant un traitement à toutes ses occurrences dans l'espace public comme dans les productions culturelles, tout en restant très attentif à l'actualité de la recherche.
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