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EPISODE · Apr 28, 2026 · 59 MIN

Attention travail ! Une histoire de sécurité : Corps ouvriers et produits chimiques, l’histoire toxique de l’industrialisation

from Le Cours de l'histoire

Une histoire qui s'écrit avec du plomb, du phosphore ou encore de l'arsenic. Une histoire de labeur où, "pour gagner sa vie", terrible expression, il est possible de la perdre, en raison d'un accident ou d'une maladie professionnelle. Des effets dangereux de l'industrialisation Au 19ᵉ siècle, les bouleversements induits par l’industrialisation sont massifs et potentiellement dangereux pour la santé et la sécurité des travailleurs et des travailleuses. De nouveaux risques, pollutions et nuisances apparaissent alors que les processus de travail s’intensifient, se morcellent et se mécanisent. Les accidents du travail liés aux machines se multiplient. L’usage de produits extrêmement nocifs, comme la céruse, le phosphore blanc, l’arsenic ou le mercure, menace directement les corps des ouvriers et des ouvrières. Les effets de ces produits sur le corps humain sont pourtant connus, au point que "l'exposition à des produits toxiques dans le cadre du travail n'est pas du tout et en aucune manière le fruit d'une méconnaissance scientifique", explique Judith Rainhorn, historienne et autrice de Blanc de plomb. Histoire d’un poison légal (Presses de Sciences Po, 2019). "On connaît parfaitement, à la fois de manière scientifique et de manière empirique, la toxicité des produits, [par exemple] du plomb, depuis l'Antiquité. Ce qui se modifie au début du 19ᵉ siècle, c'est le fait qu'on est pris dans un processus [d'industrialisation], et qu'on s'accommode de ces toxicités connues, pour encourager le progrès, l'utilisation de nouveaux produits, de nouveaux usages de ces produits." L’époque est donc à l’exaltation du progrès et de l’emploi, et les médecins hygiénistes ne défendent pas nécessairement la santé des corps ouvriers. Parmi eux, beaucoup, comme Louis René Villermé, ont tendance à attribuer aux conditions de vie générales des ouvriers leur mauvais état de santé. Ils préfèrent blâmer les faibles salaires, la nourriture frelatée, l’alcoolisme ou encore les logements insalubres. Ce sont là des éléments qui ont un effet sur la santé des travailleurs. Ils contribuent cependant à occulter la problématique, pourtant bien réelle, de leurs conditions de travail souvent déplorables, et de l’émergence de maladies proprement professionnelles. Les employeurs, de leur côté, ont intérêt à attribuer les problèmes de santé des ouvriers à leurs conditions de vie, et non à leurs conditions de travail, pour ne pas avoir à les indemniser. Le 19ᵉ siècle est le siècle où, en France, "le cadre du travail se libéralise", précise Thomas Le Roux, historien et coauteur de La Contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel (Seuil, 2017). "C'est la fin des corporations. Il y a une liberté totale d'entreprendre et d'employer, et les ouvriers se retrouvent dans un contrat individuel avec leur patron. Le ministre de l'Intérieur Jean-Antoine Chaptal, entre 1800 et 1804, lui-même chimiste et expert de ce qu'on appelle de nos jours les pollutions industrielles, avec des rapports à l'Académie des sciences qui dénient toute influence mortifère des substances industrielles, dit dans un ouvrage en 1799, Essai sur le perfectionnement des arts chimiques en France, que l'industrialisation met en place un système dans lequel les ouvriers sont à la disposition des patrons, que les tâches sont rarement agréables dans le cas de ces usines, mais qu'il faut une 'force coactive', pour soumettre ces ouvriers et les mettre à disposition du patron. On est à une période où le livret ouvrier est instauré en 1804, ce qui permet un contrôle et une discipline ouvrière. Il y a une forme de contrôle et de disciplinarisation des ouvriers pour les mettre à l'usine, les mettre au travail. Dans ce cadre-là, pour faire accepter ce travail, [il y a] une reformulation des savoirs, d'accepter que les ouvriers puissent travailler dans des 'arts insalubres'." Une loi de 1898 instaure l’indemnisation des accidents du travail, mais il faut attendre 1919 pour que les maladies professionnelles soient assimilées aux accidents du travail et indemnisées en tant que telles. Mercure, blanc de plomb et arsenic Les travailleurs et travailleuses sont exposés à la fois à des accidents du travail et à des maladies. L'accident du travail "est quelque chose de clair", souligne Judith Rainhorn. "Il intervient à un moment T, il y a un avant et un après. Généralement, il intervient dans l'atelier devant des témoins, qui sont les autres ouvriers et ouvrières. C'est une chevelure qui s'accroche dans un engrenage, un bras écrasé ou une chute. [...] Les accidents peuvent être catastrophiques, extrêmement puissants, par exemple des explosions dans des usines chimiques, qui interviennent régulièrement. [...] Ces accidents-là, extrêmement spectaculaires, en termes de bilan humain sont beaucoup moins graves que la petite accidentologie quotidienne, qui est extrêmement meurtrière. À côté, il y a les affections, les maladies, les intoxications liées à l'usage des produits. Elles sont beaucoup plus silencieuses. Quand la maladie survient, c'est parfois plusieurs semaines, mois, années ou décennies après la première exposition. Comment savoir d'où vient cette maladie ? On a un problème d'imputation. Il est extrêmement compliqué de savoir à qui, à quel procédé, à quel produit imputer ces maladies, d'autant plus qu'on est dans une période, au 19ᵉ siècle, de très grande mobilité du travail." Parmi les produits dont la toxicité fait des ravages parmi les ouvriers, il faut citer le mercure, qui crée de l’hydrargisme, dont les symptômes peuvent se manifester par des tremblements et des affections neurologiques. Les ouvriers qui fabriquent des miroirs y sont particulièrement exposés, tout comme les chapeliers qui l’utilisent pour le secrétage des peaux. Le cas du blanc de plomb ou céruse est aussi particulièrement frappant. Ce produit, hautement toxique, qui produit du saturnisme chez les personnes qui y sont exposées, est utilisé pour blanchir les peintures. Il faut attendre une loi de 1909 pour que la céruse soit interdite. La loi de 1919 qui reconnaît l’existence de maladies professionnelles se limite toutefois à deux affections : le saturnisme et l’hydrargisme. Dans le secteur de la décoration d’intérieur, l’usage de l’arsenic pour produire des pigments verts conduit également à de graves intoxications des travailleurs et des travailleuses. Le vert arsenical, recherché pour sa brillance, est utilisé pour produire des fleurs artificielles, des papiers peints ou encore des tissus d’ameublement. Il produit des lésions dermatologiques et des empoisonnements chez les ouvriers et les ouvrières, parfois chez les membres de leur famille quand le travail est réalisé à domicile, et parfois même chez les clients et les clientes qui achètent ces produits véritablement empoisonnés. La lutte contre les produits toxiques, une mobilisation rare de la part des organisations ouvrières Les organisations ouvrières sont assez peu mobilisées sur les questions de santé au travail, et concentrent plutôt leurs efforts et leurs revendications sur les temps de travail et les salaires. Néanmoins, elles peuvent intervenir ponctuellement dans la lutte contre les produits toxiques au travail, comme la CGT qui joue un rôle important dans le combat contre la céruse. Un cas de figure emblématique est également celui des allumettes au phosphore blanc, matière chimique très dangereuse qui crée des nécroses de la mâchoire chez les personnes qui les manipulent. Les ouvrières qui fabriquent ces allumettes entament en 1888 une grande grève à Londres pour demander l’interdiction du phosphore, qu’elles n’obtiennent pas tout de suite. En France à la même époque, le cas de ces femmes défigurées par le phosphore choque l’opinion publique. L’État, qui détient depuis 1872 un monopole sur la fabrication des allumettes, finit par interdire le phosphore blanc dans les années 1890. À partir des années 1860, la position du patronat sur les accidents du travail évolue. Dans les décennies précédentes, les hygiénistes proches du pouvoir et des revues savantes publiées "ont été plutôt en retrait, leur démarche était d'adapter le corps des ouvriers aux machines existantes", explique Thomas Le Roux. "Les ingénieurs et les contremaîtres doivent faire fonctionner leur usine. Un accident du travail, il y a la question humaine, mais la question économique aussi : ça perturbe une usine, ça fait perdre de l'argent. [...] Dans les années 1860-1870, on a des contremaîtres et un patronat qui agissent pour réduire les accidents du travail. Sans doute que la réaction était beaucoup plus efficace qu'un certain nombre d'hygiénistes des décennies précédentes. On est dans un contexte, dans les années 1860, où les ouvriers commencent à s'organiser. Même si les syndicats ne sont pas légalement autorisés, il y a des organisations ouvrières qui se créent, notamment à travers les caisses de secours, les mutuelles. Certains patrons ont été poursuivis en justice pénale pour faute grave. Dans certains jugements, ils ont été condamnés. Donc le patronat prend conscience qu'il a une part de responsabilité dans l'organisation du travail." Pour en savoir plus Thomas Le Roux est historien de l'environnement, chargé de recherches au CNRS (CRH-EHESS). Ses publications : (avec François Jarrige) La Contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Seuil, 2017. (dir.) Risques industriels. Savoirs, régulations, politiques d’assistance, fin XVIIe-début XXe siècle, PUR, 2016. (dir.) "L'Emergence du risque industriel. France, Grande-Bretagne, XVIIIe-XIXe siècles", Le Mouvement Social, n°249, La Découverte, 2014. Le Laboratoire des pollutions industrielles, Paris, 1770-1830, Albin Michel, 2011. (dir. avec Michel Letté) Débordements industriels. Environnement, territoire et conflit, XVIIIe-XXIe siècle, PUR, 2013 . Judith Rainhorn est professeure des universités en histoire sociale contemporaine à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre Senior de l'Institut universitaire de France. Ses publications : à paraître : Vert assassin, CNRS Editions, septembre 2026. Blanc de plomb. Histoire d’un poison légal, Presses de Sciences Po, 2019. (dir.) Santé et travail à la mine (XIXe – XXIe siècle), Presses universitaires du Septentrion, 2014. Références sonores de l'émission : Lecture par Sam Baquiast de Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, livre 9, chapitre 750, “Manufacture royale des glaces”, 1781-1788. Lecture par Aloïs Guerin de Louis-René Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie , 1840. Extrait du film Enola Holmes 2, réalisé par Harry Bradbeer, Netflix, 2022. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

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