Enfants à protéger, histoires de secours et de violences : Enfants de la Guyane et de La Réunion, "mission protectrice" et violences coloniales episode artwork

EPISODE · Jun 4, 2026 · 58 MIN

Enfants à protéger, histoires de secours et de violences : Enfants de la Guyane et de La Réunion, "mission protectrice" et violences coloniales

from Le Cours de l'histoire

Pour les enfants de la Guyane et de La Réunion, des mesures prises au nom de leur protection ont entraîné des violences. Qu’il s’agisse des homes indiens – des pensionnats en Guyane – ou des transplantations de mineurs réunionnais vers l'Hexagone, l'État entend protéger ses enfants. Vivre dans un home indien en Guyane Dans les années 1930, les populations autochtones présentes en Guyane, les populations amérindiennes et noires marronnes, sont fragilisées. Elles composent de petites communautés que les observateurs contemporains pensent vouées à disparaitre. Les religieux et religieuses catholiques présents dans la colonie sont en contact avec ces populations, qu'ils tentent d'évangéliser. Le bourg de Mana, au nord-ouest de la colonie, est le premier lieu en Guyane où des religieux hébergent des enfants amérindiens. Le curé de la paroisse, le père Du Maine, convainc des familles amérindiennes Kali’na de lui confier leurs enfants. Il les emmène loger chez des religieux catholiques, notamment les filles chez les sœurs de Saint-Joseph de Cluny à Mana. Au milieu des années 1930, les sœurs de Saint-Joseph de Cluny logent ainsi dans leur maison de Mana une quinzaine de jeunes filles amérindiennes. Une source de 1941 atteste aussi le logement de jeunes garçons kali’na dans le presbytère du père à Mana. La loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État n’est alors pas valable en Guyane. L’État, par le biais du conseil général, rémunère donc le clergé catholique dans cette colonie qui, en 1946, devient un département français. "C'est à partir de la départementalisation et de l'arrivée d'un premier préfet en Guyane, Robert Vignon, que l'État décide de soutenir et de valider ce qui a déjà été mis en place depuis une quinzaine d'années par les religieux", souligne la journaliste Hélène Ferrarini, autrice d’Allons enfants de la Guyane. Éduquer, évangéliser, coloniser les Amérindiens dans la République (Anacharsis, 2023). En 1949, sur demande du père Le Lay, nouveau curé de Mana, puis des religieuses de Saint-Joseph de Cluny, la préfecture de Guyane valide un taux d’allocation journalière versée pour chaque enfant qu’ils logent. Le terme de "home" apparaît dans les années 1950 dans les archives préfectorales. Il désigne un bâtiment, géré par des religieux, qui accueille des enfants amérindiens, officiellement pour qu'ils puissent aller à l'école située trop loin de leur village. Dans les années 1960 et 1970, le système de homes indiens est progressivement intégré à la charge de la direction de la Population puis de la DDASS (direction départementale de l’Action sanitaire et sociale), deux instances dont dépend l'aide sociale à l'enfance (ASE). Être envoyé en France hexagonale depuis La Réunion Dans les années 1940, La Réunion connait une hausse de la population. La colonie, qui devient département comme la Guyane en 1946, est très peuplée, voire trop au regard des observateurs contemporains. L'État décide d'encourager le départ de population de La Réunion d'abord vers Madagascar, puis vers la France hexagonale. En 1947, 5 000 mineurs de La Réunion sont liés à l'aide sociale à l'enfance. Leur niveau de vie et leur scolarisation, particulièrement faibles, poussent le directeur de la Population de La Réunion à proposer d'intégrer une partie de ces enfants à la politique d'émigration vers l'Hexagone. En 1963, les premiers mineurs qui dépendent de l'aide sociale à l'enfance partent en Hexagone avec le concours du BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer). Ce bureau "a pour objectif de faire venir de la main-d'œuvre française", explique l'historien Gilles Gauvin, ex-membre de la commission temporaire d'information et de recherche historique sur la question dite des "enfants de la Creuse". "On estime qu'il y a entre 65 000 et 70 000 Réunionnais qui sont partis dans l'Hexagone entre 1963 et 1981. En majorité des hommes, ce qui impacte la démographie de l'île." Il n'est pas prévu qu'ils retournent à La Réunion. Ces enfants dits "de la Creuse", qui sont des mineurs de moins de 21 ans, puis de 18 ans à partir de 1974, ne sont pas envoyés uniquement en Creuse, même s'il s'agit du département qui les accueille le plus : ils rejoignent 83 départements. Dans la France hexagonale, en fonction de leur âge, ils sont adoptés, placés dans des structures d'accueil, ou bien ils travaillent ou suivent une formation. Des violences coloniales ? Non mixtes, les homes indiens de Guyane accueillent des enfants dès un très jeune âge. Les religieux donnent aux enfants un enseignement catholique. Ils souhaitent aussi leur inculquer un ordre : une manière de se tenir, de s’habiller, de manger. Pour cela, ils gomment les traces de l'appartenance des enfants à leur famille et à leur village. À leur arrivée, ils leur ôtent leurs habits, leurs bijoux, leur coupent les cheveux, retirent sur leur peau le roucou, une préparation qui protège du soleil, pour leur mettre des habits occidentaux et des chaussures. Les enfants sont obligés de parler français, langue qu'ils ne connaissent pas. Ils découvrent les contraintes horaires et ne peuvent circuler librement, comme c'était le cas dans leur village. L’obligation de manger la nourriture servie, inconnue, est aussi une violence qu'ils subissent, en plus de sévices physiques, comme des coups ou l'enfermement. Les transplantations de mineurs réunionnais liés à l'aide sociale à l'enfance sont à l’origine d’un fort dépaysement, auquel s’ajoutent parfois des violences subies dans les lieux d’accueil. Les enfants ne parlent pas le français, voient leurs carences affectives empirer, voire connaissent des discriminations racistes. Les violences subies par les mineurs proviennent dans ce cas d’un dysfonctionnement général de l’aide sociale à l’enfance en France. Certains mineurs recueillis temporaires conservent par exemple ce statut jusqu’à leur majorité, sans retour dans leur famille. Si les services d’aide sociale à l’enfance ne souhaitent pas séparer les fratries, ses dysfonctionnements, la réalité des capacités d’accueil en Hexagone et le nombre important d’enfants par fratrie donnent lieu à la dispersion des frères et sœurs qui viennent de La Réunion, donc à un nouveau traumatisme. Les mineurs de plus de 14 ans placés en apprentissage dans les zones rurales, notamment chez des paysans, sont particulièrement exposés à l’exploitation, aux violences et à une mauvaise hygiène de vie. Note d'édition à propos des enfants "dits de la Creuse": Le terme "transplantation" est aujourd'hui employé par la Fédération des Enfants Déracinés des DROM (DEDD) et figure dans la proposition de loi adoptée en première lecture par l'Assemblée nationale le 1ᵉʳ avril 2025 ("Réparer les préjudices causés par la transplantation de mineurs de La Réunion en France hexagonale de 1962 à 1984"). Cette transplantation n'a pas seulement concerné des enfants, mais aussi des mineurs réunionnais. Pour en savoir plus Hélène Ferrarini est journaliste. Ses publications et réalisations : (co-scénarisation) La France Empire. Enquêtes sur les blessures des territoires colonisés, Casterman, 10 juin 2026. Allons enfants de la Guyane. Éduquer, évangéliser, coloniser les Amérindiens dans la République, Anacharsis, 2023. Avec François Reinhardt, le documentaire Pensionnats catholiques de Guyane. La blessure, France Télévisions, 4 mai 2025. Gilles Gauvin est historien, ex-membre de la commission temporaire d'information et de recherche historique sur la question dite des "enfants de la Creuse". Ses publications : (avec Philippe Vitale) Enseigner l’histoire des enfants de la Creuse, CANOPE, 2021. Histoire de La Réunion. Clés pour comprendre le présent, bande dessinée, Éditions du Signe, 2020. (avec Tehem) Piments Zoizos. Les enfants oubliés de La Réunion, bande dessinée, Steinkiss, 2020. (avec Wilfrid Bertile, Prosper Ève, et Philippe Vitale) Les Enfants de la Creuse. Idées reçues sur la transplantation de mineurs de La Réunion en France, Le Cavalier Bleu, 2021. L’Esclavage, Le Cavalier Bleu, 2010. Michel Debré et l’Île de la Réunion. Une certaine idée de la plus grande France, Presses universitaires du Septentrion, 2006. L'ouvrage Enseigner l’histoire des enfants de la Creuse de Gilles Gauvin et Philippe Vitale est accessible en version numérique sous ce lien. Références sonores de l’émission : Le député de La Réunion Michel Debré à propos de la natalité dans le département, RTF, 12 mai 1963. Le président français Charles de Gaulle à propos de la Guyane, RTF, 28 mars 1964. Témoignage de Jean-Philippe Jean-Marie, enfant dit "de La Creuse", "Les Pieds sur terre", France Culture, 17 juin 2008. Le juriste Alexis Tiouka à propos des homes indiens en Guyane, RFI, 16 février 2023. Le député et membre du conseil général de la Creuse André Chandernagor, France Culture, 30 mars 2010. Témoignage de René Monerville à propos de son enfance dans un home indien guyanais, lu par Raphaël Laloum. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

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