EPISODE · May 29, 2026 · 58 MIN
Fou d'histoire : Ernest Pignon-Ernest, l’artiste, la rue et l’histoire
Ernest Pignon-Ernest, l'artiste, la rue, l'histoire. Le temps et l'artiste ont cela de commun qu'ils laissent des traces. Une enfance méditerranéenne Ernest Pignon-Ernest est né à Nice en 1942, d'un père qui travaille aux abattoirs de la ville, et d'une mère coiffeuse. Sa famille vit dans le quartier ouvrier de Riquier, lieu de fabrication des chars du carnaval de Nice. Si, enfant, Ernest Pignon-Ernest est élevé dans une culture sportive, il se distingue rapidement de ses camarades par ses qualités de dessinateur. En 1954, à 12 ans, il découvre l’œuvre de Picasso dans un numéro de Paris-Match. C'est une révélation : l'artiste peut aborder des sujets qui concernent directement les hommes et les femmes. Ernest Pignon-Ernest travaille à partir de ses 14 ans dans un cabinet d'architecture. En 1961, il est appelé dans le cadre de la guerre d’Algérie et part en Kabylie. Il découvre les violences coloniales, ce qui engendre chez lui une prise de conscience politique. Malgré la guerre, il continue de dessiner. Sur une page d’un journal, il trace le taureau de Guernica, tableau que Picasso a peint en 1937. Avec cette reproduction d’un élément d’une toile de maître sur du papier journal, les modalités de ses œuvres à venir sont déjà présente, ainsi que leur fort lien à l’histoire. 1966, la première œuvre in situ En 1966, Ernest Pignon-Ernest s'installe dans le Vaucluse pour peindre. À quelques kilomètres de son atelier aménagé dans un ancien café, naît le projet de la construction de la base aérienne 200 Apt-Saint-Christol. Le plateau d’Albion est destiné à accueillir des silos à missiles, des constructions souterraines qui contiennent des missiles prêts à être tirés en riposte à une menace nucléaire. Scandalisé par l’implantation des missiles, qui évoque pour lui les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945, Ernest Pignon-Ernest souhaite réagir par une création artistique. Seulement, le médium et le format de la peinture et de l’exposition lui semblent impuissants à exprimer l'importance de la menace qu'il perçoit sur le plateau d'Albion. Il décide alors d'investir les lieux eux-mêmes, porteurs de cette menace. Il veut marquer les rochers et les routes qui mènent au plateau de l'empreinte d'une victime soufflée par le bombardement d'Hiroshima. D'elle, il ne reste qu'une silhouette gravée sur un mur, qu'une photo prise après l'attaque a capturée. L'empreinte de cette personne, "je l'ai tracée avec le pinceau à pochoir et ça aboutissait à cette espèce de silhouette, grandeur nature", explique Ernest Pignon-Ernest. "Je ne savais pas que ça serait la base de mon travail à venir, inscrire l'image humaine dans des lieux, réinscrire l'histoire humaine dans les lieux. Finalement, mon travail se développait de cette façon. On dit que l'origine du dessin, c'est une ombre portée, la fille d'un potier qui a tracé son fiancé. Il se trouve qu'à l'origine de mon travail, il y a une ombre portée, pas par le soleil, mais par l'éclair nucléaire." Depuis 1966, Ernest Pignon-Ernest n’a eu de cesse de coller dans des lieux divers, la plupart du temps sur des murs dans les rues des villes, des images qu’il a composées, et ce dans le monde entier. Le plus souvent, il produit un dessin, qu’il sérigraphie en noir et blanc, grandeur nature, sur du papier journal. Il colle ensuite ces images à même les murs, la nuit. Le papier, fin et fragile, colle au plus près de la pierre et ne permet qu'une œuvre éphémère. L'histoire comme palette L'histoire impose à Ernest Pignon-Ernest les thèmes de ses œuvres. Elles reflètent les évènements historiques auxquels il a été confronté. Invité en 2003 pour une exposition en Algérie, il décide de coller dans Alger l'image du militant communiste Maurice Audin. Exposer l'image de ce jeune homme arrêté et tué à la suite de la bataille d’Alger en 1957 est une manière d'interroger la complexité des relations contemporaines entre la France et l’Algérie, héritées de la guerre et des silences qui entourent la violence coloniale, et de remédier à l’oubli de Maurice Audin. L’exposition “Ernest Pignon-Ernest. Ombres de Naples” à la bibliothèque-musée de l’Inguimbertine à Carpentras expose des œuvres qui retracent le processus artistique qui a mené Ernest Pignon-Ernest à coller des centaines d'images sur les murs de Naples. Il se sent dans cette ville italienne en terrain familier, du fait de ses origines niçoises. Il est particulièrement attentif dans son travail à l’histoire de la ville. Dans ses collages, il souhaite refléter la superposition des "mythologies" grecque, romaine et chrétienne présentes dans les rues napolitaines. Il installe ses images dans des lieux héritiers des histoires croisées et parfois oubliées de la ville, pour les révéler. Les œuvres d'Ernest Pignon-Ernest sont traversées d'une forte relation à l'histoire. Ses interventions dans différents lieux sont parcourues d'hommages, notamment aux poètes, comme le Chilien Pablo Neruda, l'Italien Pier Paolo Pasolini, les Français Gérard de Nerval et Robert Desnos, ou encore à l'écrivain cubain Alejo Carpentier. Collées sur des murs dans un contexte historique précis sur lequel il s'est documenté, les images d'Ernest Pignon-Ernest sont peuplées d'anachronismes, comme pour mieux faire rejaillir leur histoire profonde. "J'ai fait un travail sur le centième anniversaire de la Commune de Paris, où j'avais visé les lieux des dernières barricades", raconte-t-il. "J'avais fait une image de gisant que je collai là. Ces images, je les ai collées sur les marges du Sacré-Cœur [à Paris]. On sait qu'il a été construit, c'est un vœu des Versaillais. J'avais fait un décalage, un anachronisme volontaire, [j'ai collé les mêmes images] sur les escaliers du métro Charonne. Les gens passent tous les jours là, et ils ont oublié le drame qui s'est passé là, lié à la guerre d’Algérie en 1962 [la répression de la manifestation du 8 février 1962]. L'œuvre, c'est le lieu lui-même avec son histoire, son passé tragique, et mon image vient d'un coup le réactiver, le faire remonter à la surface." Pour en savoir plus Ernest Pignon-Ernest est artiste plasticien. Il présente plus de 200 œuvres, dont certaines inédites, issues de son travail entre 1988 et 2015 à Naples, dans le cadre de l’exposition “Ernest Pignon-Ernest. Ombres de Naples”, du 23 mai au 1e novembre 2026 à la bibliothèque-musée de l’Inguimbertine à Carpentras. Il présente également les expositions : “Carte blanche” du 23 mai au 15 novembre 2026 au musée Ziem à Martigues. “Le Printemps d’Ernest” du 20 mars au 10 juin 2026 à la Maison Ladevèze à Cordes-sur-Ciel dans le Tarn. Il a publié, avec Pascal Bonafoux, Le Dessin, la mémoire ou la poésie. Citations et traductions, chez Actes Sud en 2024. Références sonores de l'émission : Entretien avec le peintre Edouard Pignon dans l'émission Le Monologue du peintre, RTF, 19 février 1957. Le journaliste Michel Droit sur son voyage à Hiroshima au Japon, RTF, 10 décembre 1957. “Christian Guémy alias C215, fou d'histoire”, Le Cours de l’histoire, 11 février 2022. Reportage sur la fête populaire napolitaine de Piedigrotta, RTF, 21 février 1950. Actualités sur la mort du poète chilien Pablo Neruda, France Inter, 24 septembre 1973. Interview du peintre Pablo Picasso, RTF, 1ᵉʳ janvier 1954. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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