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EPISODE · Aug 8, 2026 · 52 MIN

Fou d'histoire : Jakuta Alikavazovic, une voix pour les fantômes de l'exil

from Le Cours de l'histoire

Rediffusion de l'épisode du 2026-01-30 Jakuta Alikavazovic préfère les mots et les langues aux dates. Avant tout romancière et traductrice, la chronologie des faits historiques ne l’intéresse que peu. Son histoire même est faite d’incohérences et d’incertitudes, de dates de naissance qui s’avèrent être fausses et d’un nom hérité d’un père monténégrin souvent mal orthographié. "Il y a beaucoup d'histoires sur les circonstances de l'arrivée [en France de mes parents] au début des années 1970, quelques années avant ma naissance. La fiction occupe une place de choix dans la généalogie familiale. Je ne sais pas, à ce jour, laquelle est la plus précise et la plus exacte, mais ce sont de belles histoires. Ce sont des histoires de désir d'art, de désir de culture, de désir d'études et de vie intellectuelle… Dans toutes les versions de l'histoire que j'ai eues, ce qui pousse mes parents à venir en France – ma mère d'abord, mon père ensuite –, c'est un grand appétit de vivre dans la Ville Lumière", raconte l'écrivaine. Alors que les formulaires officiels et autres documents administratifs peinent à renfermer les histoires d’émigration, Jakuta Alikavazovic réinvestit ces interstices par l’écriture. Son père, qui lui répétait pendant leurs visites au musée du Louvre, "et toi, comment t’y prendrais-tu pour voler la Joconde ?", serait-il vraiment un voleur d’art ? L’activité de poétesse de sa mère était-elle la couverture d’un agent double ? À la recherche de la poétesse perdue Dans Au grand jamais (Gallimard, 2025), Jakuta Alikavazovic esquisse le portrait d’une mère qui vient de s’éteindre et dont la vie échappe à la narratrice, sa fille. Ce portrait est celui d’une femme née en Bosnie, dans les années 1960, qui fut poétesse et qui apprit, à son arrivée en France, à reproduire les gestes de la bourgeoisie. Il est aussi celui d’une femme dont les ambitions se sont évanouies dans la vie domestique et dont la voix littéraire s’est tue pendant la guerre d’ex-Yougoslavie. "Qu'est-ce qu'une poétesse qui n'est plus dans sa langue ? Qu'est ce qu'une poétesse en exil, non pas seulement de son pays, de son système économique et politique, mais de sa langue ? Est-ce qu'elle peut continuer à écrire ? Pour cette poétesse-ci, la réponse a été non", décrit-elle à travers ce roman d’inspiration autobiographique. Jakuta Alikavazovic y souligne l’incarnation des événements historiques dans les trajectoires individuelles et dans leur intimité. Une famille marquée par la guerre L’histoire des Balkans est avant tout celle des parents de Jakuta Alikavazovic et de leur émigration. L’écrivaine est née à Paris en 1979 et a grandi entre le français et le serbo-croate. Lorsque la guerre éclate en Yougoslavie, au début des années 1990, elle voit sa mère perdre un frère et regarde le conflit de loin. Dans ses récits, cette histoire reste alors fantomatique. Elle ne se dévoile qu’au détour d’un souvenir, d’un cinéma où se retrouve la diaspora bosniaque dans les années 1920, ou bien de la quête d’une femme mystérieuse qui veut retrouver sa mère à Sarajevo. Jakuta Alikavazovic explique la place de l'histoire dans son travail de romancière : "Pour faire de la fiction, il faut avoir un appui ferme dans le réel. Parce que la fiction, c'est le réel augmenté. Il faut maîtriser la base pour ensuite pouvoir édifier quelque chose qui raconte la nature intime de notre rapport au temps, de notre rapport à nous-même, de notre rapport au monde dans lequel nous évoluons." Bibliographie de Jakuta Alikavazovic Au grand jamais, Gallimard, 2025. Comme un ciel en nous, Stock, 2021, prix Médicis 2021. L'Avancée de la nuit, éditions de l'Olivier, 2017. La Blonde et le Bunker, éditions de l'Olivier, 2011. Le Londres-Louxor, éditions de l'Olivier, 2010. Romeo y Julieta (un cratère), éditions de l'atelier, 2008. Corps volatils, éditions de l'Olivier, 2007. Histoires contre nature, éditions de l'Olivier, 2006. Références sonores de l'émission : Les obsèques de Jean-Paul Sartre, journal de 20 heures, A2, 19 avril 1980. Le maréchal Tito acclamé par la foule, Actualités Françaises, 8 juillet 1948. Predrag Matvejević, critique et essayiste, au moment du festival international de poésie de Struga en Yougoslavie (aujourd'hui en Macédoine), France Culture, 25 septembre 1978. Entretien avec Agota Kristof de la Radio Suisse Romande, France Culture, 5 février 1989. Reportage sur la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'hiver à Sarajevo en 1984, France 2, 8 février 1984. L'écrivain Julien Green raconte la nostalgie laissée par l'exil de sa mère dans l'émission "À voix nue", France Culture, 22 mars 1995. Le comédien Jean Marais à propos des fantômes, RTF, 10 février 1950. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

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