EPISODE · Jun 12, 2026 · 58 MIN
Fou d'histoire : Paul B. Preciado, chercher les sources d’une histoire dissidente
Au moment de remplir un document d'état civil, il faut inscrire le nom, le prénom, la date et le lieu de naissance, et puis cocher une case, le sexe. Une case 'M' pour masculin, une case 'F' pour féminin. Quelle case a pu cocher N.O. Body, l'auteur, en 1907, des Mémoires des années de jeune fille d'un homme ? De l'Espagne aux États-Unis Né en 1970 à Burgos, au nord de l’Espagne, Paul B. Preciado grandit dans une Espagne catholique et franquiste. Élève, il apprend alors une histoire nationale de l’Espagne et de son expansion impériale. De Madrid aux États-Unis, Paul B. Preciado découvre ensuite de nouveaux récits historiques, plus critiques. À l’issue de sa scolarité, il étudie en effet à Madrid auprès de jésuites proches de la théologie de la libération et découvre alors la philosophie et le marxisme. À partir des années 1990, il rejoint les États-Unis et la New School for Social Research. Paul B. Preciado y embrasse une histoire de l’Amérique du Nord et de ses mouvements minoritaires. De ces nouveaux récits historiques sont toutefois absents le franquisme et la guerre civile espagnole. Mémoires des années de jeune fille d'un homme En 2026, Paul B. Preciado rédige un essai publié en postface de Mémoires des années de jeune fille d'un homme, publiées sous le pseudonyme de N.O. Body. Parues pour la première fois en Allemagne en 1907, les Mémoires des années de jeune fille d'un homme sont le témoignage de Karl M. Baer, homme assigné au sexe féminin à la naissance, qui a pu changer d’état civil en 1906. "Tout au long de son histoire, il cherche la manière de réassigner son corps, c'est-à-dire que son corps soit reconnu différemment face à la loi, dans un acte de naissance qu'il va réussir à transformer, explique Paul B. Preciado. Dans ce sens-là, il est peut-être un des premiers, qu'on connaît en tout cas, dans l'histoire moderne, à réussir à avoir un changement de sexe. Quand on dit 'changement de sexe', on ne parle pas de changement des organes. Un changement de sexe, c'est l'assignation dans l'acte de naissance. [N.O. Body a réussi] à être réassigné à la masculinité." À l’aune de ce texte, Paul B. Preciado explore la trajectoire d’une source écrite à travers le temps. Le récit de Karl M. Baer/N.O. Body est successivement commenté et occulté. S’il devient un roman à intrigue dans les années 1920, il est oublié après la Seconde Guerre mondiale puis redécouvert dans les années 1990, moment de développement des études de genre. Il est ainsi réédité en 1993. La violence de l'effacement de l'histoire Cette trajectoire illustre la transformation du statut des sources produites par les personnes qui ne se reconnaissent pas dans les caractéristiques qu'on leur a assignées. Jusqu’aux années 1970, ces récits sont considérés comme des cas d’étude médicaux. Pour Paul B. Preciado, ces documents portent "une violence épistémique". "C'est-à-dire une histoire qui nous a effacés, qui a détruit la subjectivité [et] les corps des personnes dissidentes, des personnes qui n'étaient pas reconnaissables en tant qu'homme ou femme, précise-t-il. Je [dis cela aussi avec une certaine tristesse], puisque nos archives historiques, il faut les chercher dans les cliniques psychiatriques, à la police, dans les documents de vente d'esclaves. [...] Il faut prendre conscience de la violence des dispositifs médicaux et de la difficulté pour les personnes trans, non-binaires, intersexes, c'est-à-dire des personnes dissidentes du régime de l'assignation binaire, à accéder aux archives. Par exemple, on parle du texte de N.O. Body, on pourrait dire que c'est un document exceptionnel et ça l'est, mais en même temps, ce n'est pas un document 'vrai', puisque N.O. Body a dû cacher son identité juive, a dû écrire une histoire de succès, qui disait 'merci la médecine de m'avoir aidé à sortir de ma situation catastrophique, ma vie à partir de maintenant sera très belle', alors qu'on sait que sa vie n'a pas été très belle. Sa vie a été très difficile, il a été évidemment persécuté par le régime nazi, il a dû partir en exil en Palestine en 1938. On sait que ce texte-là a été écrit pour, et lu par, des médecins qui participaient à une médecine qu'on pourrait appeler d'État, à une médecine binaire et raciale. C'est dans ce contexte de violence épistémique que ce texte a été produit." Les sources produites par des personnes qui ne se reconnaissent pas dans les caractéristiques qu'on leur a assignées trouvent actuellement un nouveau sens pour les études queer, dans un projet de construction de nouveaux narratifs. Le témoignage de Karl M. Baer est aujourd’hui traduit pour la première fois en français. Pour en savoir plus Paul B. Preciado est écrivain et philosophe. Il a notamment publié : N.O. Body, Mémoires des années de jeune fille d'un homme, Seuil, 2026, traduit de l'allemand par Béatrice Masoni avec une postface de Paul B. Preciado intitulée "Mon nom est Body". Dysphoria mundi. Le son du monde qui s’écroule, Grasset, 2022. Je suis un monstre qui vous parle, Grasset, 2020. Un appartement sur Uranus, Grasset, 2019. Pornotopie. Playboy et l’invention de la sexualité multimédia, Seuil, 2011. Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique, Grasset, 2008. Références sonores de l’émission : Reportage à propos de l'état civil archivé sur microfilm à la mairie de Toulouse, Actualités françaises, Toulouse, 25 janvier 1951. Le philosophe Michel Foucault sur la biopolitique, ORTF, 1967. Musique : "Nobody", interprété par Bert Williams, 1905. "Sans contrefaçon", Mylène Farmer, sorti en 1987. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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