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EPISODE · Jul 19, 2026 · 58 MIN

Franco, histoire d'un dictateur : Le franquisme après Franco, histoire d'une mémoire douloureuse

from Le Cours de l'histoire

Rediffusion de l'épisode du 2025-11-20 Le 20 novembre 1975, meurt Franco, le Caudillo. Serait-ce la fin de la dictature ? Après quarante ans de dictature, d’assassinats, de répression féroce, de fosses communes et de bébés volés, comment opérer la transition vers la démocratie et quelle posture adopter ? Ouvrir grand les yeux ou mettre le passé de côté ? La mort d'un dictateur signe-t-elle la fin d'un régime ? Francisco Franco meurt le 20 novembre 1975. Il est enterré au Valle de los Caídos, à San Lorenzo de El Escorial, à proximité de Madrid. Ce mausolée avait été construit sur ses ordres, entre 1940 et 1958, par 20 000 prisonniers politiques, à la gloire des héros franquistes. "Au moment de la mort de Franco, une partie de l'Espagne célèbre cet événement, d'autres la pleurent. Des centaines de milliers de personnes viennent défiler devant le corps de Franco exposé à Madrid. La majorité de la société est inquiète et préoccupée de ce qui va se passer", relève l'historienne Sophie Baby, autrice de Juger Franco ? Impunité, réconciliation, mémoire (La Découverte, 2024). Un mois avant sa mort, en octobre 1975, alors qu’il sentait son état de santé se dégrader, Franco avait transféré tous ses pouvoirs à Juan Carlos, le petit-fils du roi Alphonse XIII, désigné comme son successeur dès 1969. Le 22 novembre 1975, Juan Carlos Iᵉʳ est proclamé roi d'Espagne. Amnistie et transition démocratique Bien qu’il soit proche de Franco, Juan Carlos Iᵉʳ assure la transition démocratique du pays dans les années qui suivent. Le franquisme ne survit pas longtemps sans Franco. "Cela fait longtemps qu'on parle de transition pour l'après Franco, aussi bien dans l'opposition que, depuis deux ou trois ans, dans les milieux réformistes du régime. [Ils] se sont regroupés autour d'un groupe de démocrates chrétiens, qui réfléchissent aux réformes possibles depuis l'intérieur du régime. Le concept de transition s'oppose à celui de révolution. La révolution des Œillets au Portugal est [un] repoussoir", fait remarquer Sophie Baby. L'historienne souligne que cette réforme est fondée sur la continuité entre l'ancien et le nouveau régime : "Et donc, sur l'absence de purge totale entre l'avant et l'après." Les premières élections libres sont organisées en 1977, année qui voit aussi la promulgation de la loi d’amnistie, un texte décisif pour la mémoire du régime franquiste. Cette loi amnistie en effet tous les délits politiques, aussi bien du camp franquiste que du camp républicain. S’impose ainsi l’idée que les crimes de la guerre civile sont le fait de la communauté nationale dans son entier, déchirée par une lutte fratricide. La loi prive les victimes de la dictature de toute possibilité de justice et de réparation, au profit d’une volonté de réconciliation et d’apaisement. C’est ainsi que se fabrique l’impunité de Franco et des responsables franquistes. La "défranquisation" du pays n’a jamais lieu, ni dans l’administration, ni dans la vie politique. Dans l’espace public, rues, places, statues évoquant le franquisme restent en place jusqu'à ce que certaines soient déboulonnées dans les années 2000. Dénoncer les crimes du franquisme Tandis que l’Espagne opte pour l’amnistie, des voix s’élèvent pour dénoncer les crimes du franquisme. La condamnation vient d’abord de l’étranger. Beaucoup d’opposants politiques espagnols sont en effet exilés en Europe, notamment en France, et en Amérique latine, notamment au Mexique. La première commission d’enquête, en 1939, est ainsi française. L’ONU se penche également dès 1945 sur les crimes du franquisme. Il faut cependant attendre les années 2000 pour que l’Espagne entame un véritable tournant mémoriel. La société civile commence à lever le voile sur les horreurs du régime franquiste, notamment à travers l’exhumation de nombreuses fosses communes, où les corps de républicains exécutés sommairement ont été jetés à la hâte. La loi d’amnistie de 1977 apparaît désormais comme un pacte de silence et d’oubli, et est dénoncée comme telle par des associations qui demandent "justice, vérité, réparation". Selon l'historien Stéphane Michonneau, auteur de Franco. Le temps et la légende (Flammarion, 2025), "dans les années 1980-1990, les Espagnols ne veulent pas se souvenir [de la répression franquiste, ndrl.]. Ils veulent [...] tourner la page. C'est l'époque où l'Espagne rentre à l'OTAN et dans la Communauté européenne. C'est une génération qui a grandi dans le franquisme, qui ne cessait de leur parler de ce passé. On ne voulait plus en entendre parler et aller de l'avant. Dans les années 2000, leurs enfants reconstruisent un lien de filiation avec leurs grands-parents, victimes de la répression des années 1940." Deux lois mémorielles majeures sont promulguées, l’une, sur la mémoire historique, en 2007, la seconde en 2022. En 2010 est également déposée une plainte devant les tribunaux argentins, qui appelle à juger les crimes contre l’humanité de la dictature, imprescriptibles, donc toujours passibles de sanctions. En 2018 a lieu le premier procès dans l’affaire des bébés volés du franquisme, des enfants enlevés à leur famille républicaine pour être élevés par des familles franquistes et catholiques, avec la complicité de l’Église. En 2019, après de nombreuses polémiques, le corps de Franco est exhumé et quitte le Valle de los Caídos. Malgré ces avancées majeures dans la politique mémorielle espagnole, des mémoires concurrentes s’affrontent aujourd'hui encore, entre nostalgiques du régime, descendants de républicains assassinés, bébés volés devenus grands à la recherche de leur famille, historiens et historiennes, auteurs révisionnistes, artistes, écrivaines et écrivains, cinéastes, et partis politiques de sensibilités opposées. Pour en savoir plus Sophie Baby est maîtresse de conférences HDR en histoire contemporaine à l’Université Bourgogne Europe, directrice du département d’histoire. Ses publications : Juger Franco ? Impunité, réconciliation, mémoire, La Découverte, 2024. (dir. avec Jordi Canal, Jean-Philippe Luis, Stéphane Michonneau, Mercedes Yusta) Histoire de l’Espagne contemporaine. De 1808 à nos jours, Armand Colin, 2021. (dir. avec Laure Neumayer, Frédéric Zalewski) Condamner le passé ? Mémoires des passés autoritaires en Europe et en Amérique latine, Presses universitaires de Nanterre, 2019. Le Mythe de la transition pacifique. Violence et politique en Espagne (1975-1982), Casa de Velazquez, 2012. Stéphane Michonneau est professeur d'histoire contemporaine à l'Université Paris-Est Créteil. Ses publications : Franco. Le temps et la légende, Flammarion, 2025. Belchite. Ruines-fantômes de la guerre d’Espagne, CNRS Éditions, 2020. Un récit mémorable. Essai d’ego-exorcisme historique, Éditions de la Sorbonne, 2017. Barcelone, mémoire et identité. 1830-1930, Presses universitaires de Rennes, 2007. Ouvrages cités dans l'émission : Juan Carlos, Réconciliation, avec Laurence Debray, Stock, 2025 Zoé de Kerangat, Remover cielo y tierra. Las exhumaciones de víctimas del franquismo en los años 70 y 80, Comares, 2023 Références sonores de l'émission : Décès du général franco et le début du règne de Juan Carlos, France Inter, 20 novembre 1975 Juan Tomás de Salas à propos de l'opposition à Juan Carlos, A2, 24 novembre 1975. La légalisation du Parti communiste espagnol, TF1, 10 avril 1977. La parution d'un décret d'amnistie générale, France Inter, 18 mars 1977. La tentative de coup d'État au Parlement espagnol, A2, 23 février 1981. Extrait du film Madres paralelas de Pedro Almodóvar, 2021. Le tourisme en Espagne, ORTF, 21 septembre 1973. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

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