EPISODE · May 20, 2026 · 58 MIN
Front populaire, une histoire de luttes : Adversité et désaccords, le Front populaire désenchanté
Réussir l'union avait été difficile. Remporter les élections législatives, un exploit, face aux grèves et au patronat. Au-delà des divisions inhérentes à une coalition, le gouvernement de Léon Blum avait fait front : la semaine de quarante heures sans réduction de salaire, deux semaines de congés payés, les conventions collectives. Pourtant, face au Front populaire, les oppositions s'organisent dans une France et une Europe particulièrement troublées. Un Front populaire divisé Après sa victoire en mai 1936, le Front populaire est une coalition fragile. À l’intérieur de la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière), les socialistes sont divisés sur le contenu du programme commun. L’aile droite du groupe radical est réticente à l’idée du Front populaire. Le déclenchement de la guerre d’Espagne en juillet 1936 est le premier choc auquel doit faire face le gouvernement de Léon Blum. Menacée par l’armée franquiste, la République espagnole sollicite immédiatement l'aide militaire et politique de la France. Les radicaux s’opposent à l’intervention, tandis que les communistes veulent appuyer la République espagnole, amie et alliée du Front populaire. Face à ce dilemme, Léon Blum choisit finalement la non-intervention : le pacifisme plutôt que la lutte antifasciste. Cette situation internationale fragilise le Front populaire. La position gouvernementale est mal comprise par les communistes et les socialistes. La coalition parvient tout de même à se maintenir. Faire face aux droites La France de la seconde moitié des années 1930 est un pays coupé en deux. Les adversaires politiques du Front populaire sont nombreux. À côté des partis traditionnels - Alliance démocratique et Fédération républicaine - de nouvelles oppositions se constituent. C'est le cas du Parti social français (PSF) du colonel François de La Rocque, dirigeant des Croix-de-feu. Fondé le 6 juillet 1936, le PSF est un parti nationaliste et catholique qui rassemble 600 000 adhérents dès sa création. Sa fondation se fait en "réaction à la dissolution des Ligues, du décret du 18 juin [1936]", explique Gilles Richard, historien et auteur de Les deux France du Front populaire (L’Harmattan, 2008). "En réalité, la transformation des Croix de feu, en grande partie, était déjà dans les tuyaux depuis l'automne 1935. Le lieutenant-colonel de La Rocque avait envie de regrouper tous les différents satellites qui gravitaient autour des Croix de feu en une grande force politique." Fondé le 28 juin 1936, le Parti populaire français (PPF), dirigé par Jacques Doriot, veut quant à lui former avec d’autres organisations de droite un front national pour s’opposer au Front populaire. Des dissidents de l’Action française s’organisent au sein de la Cagoule, aussi appelée le Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR). Les membres de ce groupe sont des militants d’extrême droite qui cherchent à créer une atmosphère de guerre civile. Le Front populaire est vu par ces partis et groupes comme "participant à la dégradation de la place de la France dans le monde", précise Dimitri Manessis, docteur en histoire contemporaine et spécialiste du PCF et du Front populaire. Cela, "dans un contexte où, à partir de juillet 1936, débute une terrible guerre civile, guerre civile entre guillemets, compte tenu des implications étrangères. Cette atmosphère, cet exemple étranger de guerre civile est largement utilisé dans les discours, aussi bien à gauche qu'à droite, mais surtout à droite, pour tenter d'exposer aux Français que si la politique du Front populaire se poursuit, c'est un risque d'affaiblissement de la France, de division des Français, puisque le discours des droites, c'est, presque avant tout, celui d'une unité nationale à réaliser." À l’image de la gauche, les droites organisent de grands défilés et se mobilisent dans l’espace public. La presse joue également un rôle central face au gouvernement de Léon Blum. 1937-1938, un Front moins populaire ? En 1937, Léon Blum souhaite mener une politique de relance économique. Le Sénat, dominé par les radicaux, refuse. Léon Blum démissionne le 21 juin 1937. Le radical Camille Chautemps prend sa succession. Léon Blum constitue ensuite à nouveau un gouvernement, avant de démissionner en avril 1938. Édouard Daladier succède à Léon Blum. Pour la première fois depuis 1936, des dirigeants de droite entrent au gouvernement, dans un retour à la "concentration républicaine, la forme d'alliance politique qui domine depuis les années 1900 en France, les radicaux et les libéraux modérés", explique Gilles Richard. "Ils entreprennent la déconstruction des réformes du Front populaire, et notamment la remise en cause de la loi des quarante heures. C'est Paul Reynaud [...] qui est aux Finances et qui propose en novembre 1938, par une série de décrets, la liquidation de la loi des quarante heures. La semaine de quarante heures, il appelait ça 'la semaine des deux dimanches', non sans une pointe de mépris pour les travailleurs [jugés] paresseux. Face à cela, la CGT réagit. CGT qui est encore très puissante, qui a des millions d'adhérents. Elle appelle à une grève générale le 30 novembre. Cette fois-ci, le gouvernement s'est préparé au combat. Il mobilise l'armée, réquisitionne les fonctionnaires, fait occuper les gares, parce que les cheminots sont, depuis les années 1900, le fer de lance de la CGT dans les grèves, puisqu'ils bloquent les transports et perturbent l'économie. [Le gouvernement] s'accorde avec les patrons. Quand la grève est déclenchée, notamment à Boulogne-Billancourt, aux usines Renault, on utilise les gaz lacrymogènes pour la première fois contre des manifestants." Édouard Daladier affirme vouloir remettre “la France au travail”. Dans ce même mouvement, le gouvernement signe, le 29 septembre 1938, les accords de Munich. C'est la fin du Front populaire. Son héritage reste cependant crucial dans l’histoire de la vie politique française, en particulier "du côté des communistes", souligne Dimitri Manessis."Malgré la fin effective de l'expérience gouvernementale de Front populaire, il y a une volonté de continuer cette ligne politique et de s'accrocher, quasi désespérément, en réalité, à cette stratégie." Pour en savoir plus Gilles Richard est historien, président de la Société française d’histoire politique. Ses publications : Histoire des droites en France, de 1815 à nos jours, Perrin, 2017. Les deux France du Front populaire, L’Harmattan, 2008. Dimitri Manessis est docteur en histoire contemporaine, spécialiste du PCF et du Front populaire. Ses publications : (avec Jean Vigreux), Avec tous tes frères étrangers. De la MOE aux FTP-MOI, Éditions Libertalia, 2024. Les secrétaires régionaux du Parti communiste français (1934-1939). Du tournant antifasciste à l’interdiction du Parti, Éditions universitaires de Dijon, 2023. (avec Jean Vigreux), Rino Della Negra, footballeur et partisan, Éditions Libertalia, 2022. Références sonores de l’émission : Discours de François de La Rocque lors de la séance de clôture du premier congrès national du Parti social français à Paris en décembre 1936. Discours de Léon Blum à Luna-Park à Paris le 6 septembre 1936. Discours de Jacques Doriot à Saint-Denis le 1ᵉʳ janvier 1938. Revue de presse de Léon Bailby sur la fusillade de Clichy, RTF, 17 mars 1937. Prise de parole de Léon Blum aux obsèques de Roger Salengro à Lille, MPTT, 22 novembre 1936. Allocution d'Édouard Daladier, MPTT, 21 août 1938. Musique : Julien Duvivier et Maurice Yvain, "Quand on se promène au bord de l'eau", interprétée par Jean Gabin pour le film La Belle Équipe, réalisé par Julien Duvivier et sorti en 1936. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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