EPISODE · May 19, 2026 · 58 MIN
Front populaire, une histoire de luttes : Le Front populaire, une histoire de grèves et de joie
Le 3 mai 1936 se déroule en France le second tour des élections législatives. Le Front populaire, composé des socialistes, des communistes et des radicaux, sort victorieux. Une coalition de gauche qui remporte les élections : c'est la joie dans le monde ouvrier. Pourtant, quel paradoxe, des grèves éclatent, les usines sont occupées. Pour toute la société française, c'est certain, il y a changement de décor. Le Front populaire au pouvoir À la suite de la victoire du Front populaire, siègent à la Chambre des députés 386 députés pour cette coalition. Léon Blum, leader du parti le plus nombreux, doit devenir chef du gouvernement. Il attend un mois, réglementaire, pour présenter son gouvernement à l’investiture devant la Chambre des députés, ce qu’il fait le 6 juin. Le Parti communiste décide quant à lui de ne pas entrer au gouvernement. Le gouvernement arrive au pouvoir avec des objectifs d’amélioration du bien-être de la population. La France connait un contexte économique fragilisé dû à la crise des années 1930. Le gouvernement souhaite donc mener une politique économique dite de la relance. Il a pour projet de permettre une augmentation des salaires pour stimuler la consommation donc une augmentation de la demande, ce qui engendrerait ensuite une augmentation de la production. Si Léon Blum appartient au Parti socialiste, le gouvernement n'est pas socialiste mais lié à un programme, celui du Front populaire, commun à l’ensemble de la coalition. Il entend agir au sein des structures institutionnelles existantes. Les grèves avec occupation Les conditions de travail en 1936, en particulier celles des ouvriers et ouvrières, se caractérisent par une dépossession du temps des travailleurs et travailleuses. La rationalisation du travail se généralise dans les années 1920 : il est attendu plus de rendements. Cela a pour effet un contrôle rigoureux des gestes du travailleur ou de la travailleuse à la chaîne, et du temps qu’il ou elle met à faire ces gestes. En plus d'un faible salaire pour un nombre important d’heures travaillées, le travail est donc aussi synonyme d’une surexploitation de l’ouvrier ou de l'ouvrière. Les premiers foyers de grève débutent après la victoire aux élections législatives du 3 mai 1936, mais avant la constitution du gouvernement début juin. Des grévistes se mettent à occuper les lieux de leurs usines aéronautiques Breguet au Havre : ils protestent contre le licenciement de syndicalistes qui n’ont pas travaillé le 1ᵉʳ mai. Entre le 11 et le 20 mai, des usines d’aviation et d’automobiles connaissent des grèves. Puis, les grèves se multiplient, et s'étendent à de multiples secteurs d’activités : ouvriers et ouvrières de tout secteur, employés et employées de magasins, de commerces, de petites et grandes entreprises. Les grèves sont spontanées et organisées par les employés et employées eux-mêmes. Certains grévistes composent des cahiers de revendications, qui permettent de connaître les demandes les plus fréquentes : ils et elles souhaitent, entre autres, une augmentation des salaires, la possibilité de congés payés, l’élection de délégués des employés et employées, une amélioration du bien-être, notamment de l’hygiène et de la sécurité au travail. Les grévistes occupent souvent leur lieu de travail, une action presque inédite dans l'histoire des grèves et des mouvements sociaux en France. Occuper son usine ou son entreprise permet d’empêcher l’employeur de fermer l'établissement par un lock-out, ou d'employer des briseurs de grève, des “jaunes”. L’occupation est aussi une appropriation du lieu de travail par les grévistes, ce qui engendre un renversement du rapport de force entre l’employeur et l’employé, qui montre qu’il est nécessaire à la vie de l’entreprise. Les machines sont protégées, voire entretenues. Si l’ordre règne, la joie aussi, parfois les grévistes chantent, dansent, jouent. Entamer une grève au lendemain de la victoire électorale est un moyen de pression sur le gouvernement, encore en formation. L’élection du Front populaire est aussi un moment d’opportunité de lutte et d’expression des revendications de la classe ouvrière. Ce n'est donc pas une action paradoxale que d'entrer en grève au moment de la victoire du Front populaire aux élections, parce que "d'une part, l'atmosphère de 1936, avant les élections, c'était une grande campagne pour la justice, pour l'émancipation", explique Ludivine Bantigny, historienne et autrice de La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui (La Découverte, 2026). Pendant la campagne, "on parle beaucoup de droits, de liberté et de droits du travail. D'autre part, la grève n'est appelée par personne, c'est une grève très spontanée, qui commence le 11 mai dans l'aéronautique et qui s'étend comme une marée humaine. Pourquoi ? C'est d'abord pour lutter contre la répression antisyndicale qui s'abat dans les entreprises, d'abord dans l'aéronautique avec une main-d'œuvre très qualifiée qui peut se permettre de rentrer en grève. C'est dangereux à l'époque de faire grève, on risque beaucoup. Ça part comme une étincelle, il y a une marée immense qui se répand dans le pays." Gouverner face aux grèves Alors que le gouvernement prévoyait une relance de l’économie, les grèves avec occupation sont des obstacles au fonctionnement économique habituel et à la mise en place de réformes. Les grèves donnent lieu à une réaction de la part du gouvernement, et ce, dès sa mise en place. Il cherche à faire cesser les grèves, qui ne sont pas légales. Léon Blum décide de mettre en place, dès les premiers jours de son mandat, des séances de négociations entre les différents acteurs. Le 7 juin, des représentants du gouvernement, de la CGT, la Confédération générale du travail et de la Confédération générale du patronat se réunissent à Matignon, à Paris. Les accords de Matignon ou “accords Matignon” sont signés dans la nuit. Les parties se sont décidées, entre autres, à la non-sanction des grévistes, à l’augmentation des salaires de 7 à 15 %, à la mise en place de “contrats collectifs de travail” et de délégués des employés et employées. La CGT s’est également engagée à appeler à la reprise du travail. D'autres lois sont adoptées en juin, comme les lois sur les contrats collectifs (appelés plus tard conventions collectives), sur les congés payés et sur les quarante heures de travail par semaine. Ces lois et les accords Matignon sont nés de la grève : les conventions collectives, les quarante heures, les congés payés n'étaient pas prévus à l'origine par le Front populaire. La rapidité avec laquelle le gouvernement organise les accords Matignon puis propose les lois de juin 1936 témoigne de sa volonté de faire cesser la grève. Toutes ces mesures sont en effet proposées par le gouvernement dans un délai particulièrement court. Le Front populaire représente "un temps singulier dans l'histoire politique de la Troisième République", souligne Laure Machu, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université Paris Nanterre. "Dans une Troisième République où il faut que les lois soient votées dans les mêmes termes entre le Sénat et l'Assemblée, où le Sénat est le gardien des intérêts patronaux, les lois sociales mettent énormément de temps à être votées. La loi sur les accidents du travail, par exemple, de 1898, qui est une loi fondamentale, c'est des décennies et des décennies de débats parlementaires. Là, on est frappé par la rapidité du calendrier électoral. C'est lié à la pression gréviste, et aussi au fait que Léon Blum réaffirme l'autorité de l'exécutif et utilise toutes les ressources que lui permet la procédure parlementaire pour faire adopter rapidement les lois." Pour en savoir plus Ludivine Bantigny est historienne, spécialiste de l'histoire des mouvements sociaux et des engagements politiques. Ses publications : La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, La Découverte, 2026. Nous ne sommes rien, soyons toutes ! Histoire de femmes en lutte et de luttes féministes de la Révolution française à nos jours, Seuil, 2025. (sous sa codirection avec Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Laurent Jeanpierre et Eugénia Palieraki) Une histoire globale des révolutions, La Découverte, 2023. La Commune au présent. Une correspondance par-delà le temps, La Découverte, 2021. “La Plus Belle Avenue du monde”. Une histoire sociale et politique des Champs-Élysées, La Découverte, 2020. 1968, de grands soirs en petits matins, Seuil, 2018. (sous sa codirection avec Ivan Jablonka) Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France (XIXᵉ-XXIᵉ siècle), PUF, 2009. Laure Machu est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université Paris Nanterre. Ses publications : (sous sa codirection avec Pierre Karila-Cohen et Gildas Tanguy) Les Préfets dans la Première Guerre mondiale, La Documentation, 2026. « L’impact des conventions collectives sur la condition ouvrière et les relations industrielles : l’exemple du Front populaire », Parlement[s], Revue d’histoire politique, nᵒ 33, février 2021. (avec Pélisse Jérôme), « Vies et victoire d’un instrument juridique : des usages contemporains à la fin de la dérogation en droit du travail », Revue de droit du travail, vol. 10, octobre 2019. (sous sa codirection avec Isabelle Lespinet-Moret et Vincent Viet), Mains d'œuvre en guerre 1914-1918, Paris, La Documentation française, 2018. "Genre, conventions collectives et qualification dans l’industrie française du premier vingtième siècle", CLIO HFS, n° 38, 2013. Références sonores de l’émission : Chanson de Montéhus, "Le décor va changer", 1936. Témoignage d'Henri Fievet sur l'occupation de la fonderie de Fives-Lille, Radio France Fréquence Nord, 7 juin 1986. Extrait de l'allocution radiodiffusée de Léon Blum, MPTT, 5 juin 1936. Extrait de l'album Le Front Populaire : 1936-1966, SIDERAL, 1966. Chanson de Montéhus, "Vas-y Léon", 1936. Témoignage d'une femme sur sa participation aux grèves, Radio France Fréquence Nord, 7 juin 1968. Témoignage de Lisette sur ses premiers congés payés, reportage de Zoé Varier, Là bas, si j'y suis, France Inter, 25 avril 1996. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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