EPISODE · Jun 8, 2026 · 59 MIN
George Sand, histoire de ses vies : Devenir George Sand, généalogie d'une écrivaine
Comment Aurore Dupin est-elle devenue George Sand ? Voici la généalogie d’une écrivaine, une femme de lettres à l’écoute de son temps, et des mares et des forêts. De Nohant à Paris, de Majorque à Venise et ailleurs encore, au siècle des révolutions, elle qui est née en 1804 et morte en 1876 à 71 ans, George Sand prend part au débat public et s’engage pour la liberté et le progrès social. La jeunesse d’Aurore Dupin Née le 1ᵉʳ juillet 1804 à Paris, Aurore Dupin grandit à la croisée de deux classes sociales. Son père, Maurice Dupin, est officier et appartient à la petite noblesse berrichonne. Sa mère, Sophie-Victoire Delaborde, est la fille d’un oiseleur des quais parisiens. Après une première formation auprès du précepteur Jean-Louis François Deschartres à Nohant, Aurore Dupin entre au couvent des Dames Augustines à Paris. À Nohant, son principal temps libre est consacré à la lecture. Grâce à la riche bibliothèque de sa grand-mère, elle lit Molière, Voltaire, Chateaubriand et surtout Rousseau. L’écriture intimiste du philosophe participe à la construction de la jeune fille. En parallèle de la lecture, Aurore Dupin a très tôt une pratique de l’écriture. Elle envoie des lettres à ses amies du couvent, et écrit également quelques premiers romans gothiques. La pratique épistolaire est courante dans son milieu, si bien que si elle est une épistolière remarquable "autrement assurément que ses compagnes de couvent auxquelles elle écrit, on ne devient pas nécessairement et automatiquement George Sand. Elle n'a pas de plan véritable", explique Martine Reid, professeure émérite de langue et littérature françaises et autrice de Le Sexe de la littérature (Gallimard, 2026). "Si on compare, par exemple, les débuts de la correspondance de Stendhal avec celle de Sand, ce qui est frappant, c'est que Stendhal se voit en auteur futur, raisonne, se demande comment y parvenir, s'interroge, veut être le Molière de son siècle. Ces modèles-là sont inexistants au féminin. Chez George Sand, il y a deux choses frappantes. La première, c'est qu'elle veut gagner sa vie. Pour une jeune fille de cette aristocratie matinée de populaire ou de classe modeste, c'est nouveau, et l'indépendance passe par le fait qu'on gagne sa vie. Que faire est une autre question. Par ailleurs, il n'y a pas à proprement parler de grands projets, [comme] 'un jour je deviendrai célèbre grâce à la littérature, je veux être Chateaubriand ou rien'." Mariée à Casimir Dudevant en 1822, la jeune femme ressent rapidement une vive déception à l’égard de la vie qui l’attend. Casimir est un homme volage, colérique, qui ne pense qu’à chasser. Aurore Dudevant étouffe. Monter à Paris et écrire En juillet 1830, Aurore Dudevant fait la rencontre de Jules Sandeau à Nohant. Il aspire à faire carrière dans les lettres et séduit la jeune mariée. Pour partir avec lui à Paris, elle négocie son départ avec son mari. En 1831, durant les tout premiers mois à Paris, elle et Jules Sandeau ont la prétention d’écrire à deux des nouvelles publiées dans la Revue de Paris, fondée en 1829. Jules Sandeau prend contact avec d’autres amis berrichons, dont un certain Henri de Latouche, directeur d’un journal satirique nommé Figaro. Aurore joue peu à peu le jeu et commence à écrire des articles anonymes dans le journal. Elle publie aussi des nouvelles. Apparaissent les premières publications communes : le roman Rose et Blanche ou La comédienne en 1831. En mai 1832, Aurore fait paraître son premier roman, Indiana. L’ouvrage est signé Georges Sand, avec un S. Le roman raconte l’histoire d’une femme mariée à un vieux colonel, tyrannique et autoritaire. Indiana est contrainte à une routine sordide. Ce roman est publié chez un éditeur peu connu et rencontre très rapidement un véritable succès. Se construire une image Après le succès d’Indiana, celle que le Tout-Paris appelle désormais George Sand devient l’un des nouveaux noms du romantisme. George Sand publie Valentine en 1832 puis Lélia en 1833. Elle profite de l’effervescence du roman pour s’imposer sur la scène littéraire. Sa carrière est lancée. Le roman Lélia est sa première publication où George Sand "signe pour la première fois 'Georges Sand', sans S", précise José-Luis Diaz, professeur de littérature française et auteur de “Moi qui ai vécu tant de vies”. Georges Sand en ses métamorphoses (Champ Vallon, 2026). "Elle a commencé par signer, [dans] quelques nouvelles publiées dans la Revue de Paris, par exemple, 'Georges', avec un S. Nous avons tous travaillé sur ce mystérieux prénom à l'anglaise. Entre autres, dit-elle, parce que ça lui rappelait les Géorgiques, le Berry comme essence de la campagne française. George, la Géorgique, celle qui écrit ensuite La Mare au diable et les romans rustiques. Je pense [que] si 'George' apparaît lorsqu'elle publie Lélia, Lélia étant une volonté de la part de Sand de devenir une sorte de [Lord] Byron à la française, c'est [parce que c'est] un des prénoms de Byron. Ça la cosmopolitise et ça la fait entrer dans la cour des grands, qu'elle vise. La réception de Lélia ne s'y trompe pas. Chateaubriand la salue comme étant un Byron français." En 1833, elle fait la rencontre d’Alfred de Musset et devient son amante. Sa relation avec lui fait du bruit dans les chroniques littéraires. George Sand refuse le rôle féminin que la société lui attribue, s’habille en homme et cherche à faire basculer les barrières du genre. Pour en savoir plus Martine Reid est professeure émérite de langue et littérature françaises à l’Université de Lille. Ses publications : Le Sexe de la littérature, Gallimard, 2026. Femmes et littérature, une histoire culturelle, Gallimard, 2020. George Sand, Gallimard, 2013. Signer Sand : l’œuvre et le nom, Belin, 2003. José-Luis Diaz est professeur émérite de littérature française à l’Université Paris Cité. Il est également vice-président de la Société des études romantiques et dix-neuviémistes. Ses publications : “Moi qui ai vécu tant de vies”. Georges Sand en ses métamorphoses, Champ Vallon, 2026. George Sand, Lélia (éd. José-Luis Diaz), Gallimard, 2026. Balzac chercheur, Droz, 2025. Devenir Balzac. L'invention de l'écrivain par lui-même, Éditions Christian Pirot, 2007. (préface de José-Luis Diaz), Le Roman de Venise, Actes Sud, 1999. Références sonores de l’émission : Lectures par Pauline Ziadé d'extraits de : Lettre de George Sand à François Rollinat, 15 juin 1833. George Sand, Histoire de ma vie, 1855. Préface de l'édition de 1839 de George Sand, Lélia, première édition en 1833. Autres références sonores : Le dramaturge Gabriel Timmory à propos de la jeunesse de George Sand, RTF, 6 juillet 1954. Récit à propos de la relation de George Sand avec Casimir Dudevant, France Inter, 26 juin 1976. Extrait de l'adaptation radiophonique de George Sand, Indiana, 1832, ORTF, 20 octobre 1970. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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