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EPISODE · Mar 26, 2018 · 8 MIN

La beauté du diable

from Aldor (le podcast)

  https://aldoror.fr/wp-content/uploads/20180325faust.mp3 Lélius, du blog musical De braises et d’ombres, a consacré son dernier billet aux représentations du diable dans la musique, plus spécifiquement aux représentations du personnage de Faust, et plus spécifiquement encore à l’extraordinaire cantate de Faust dans L’Histoire du docteur Johann Faust d’Alfred Schnittke : « Seid nüchtern und wachet » « Sois sobre et veille : ton adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. » Première épître de Pierre, 5, 8   Je ne connaissais ni ce compositeur, ni cette oeuvre dont la beauté noire, sanglante et effrayante correspond exactement à ce que je cherchais pour illustrer mon propos, propos qu’illustre également le passage lu de La fin de Satan, de Victor Hugo (on en trouvera le texte en bas de ce billet). Il y a du mal dans le monde. Dans le passage lu de La fin de Satan, Victor Hugo fait du mal une invention du diable et de l’homme une victime de cette invention : éperdu d’amour pour Dieu mais rejeté par lui, Satan se venge en distillant le mal dans le monde, en pervertissant radicalement l’oeuvre divine : Je prendrai le réel pour briser l’idéal, Les pierres des édens pour bâtir les sodomes. A travers les rameaux de la forêt des hommes On verra mes yeux luire, et l’on dira : c’est lui. Plus effaré du mal que du bien ébloui, Le sage doutera de Dieu. Je mordrai l’âme. J’enlaidirai l’amour dans le cœur de la femme. Je mêlerai ma cendre à ces charbons éteints. Et, mauvais, je rirai, rayant tous leurs instincts Et toutes leurs vertus de l’ongle de mes ailes.   Quoi qu’en dise Hugo, il y a pourtant, au fond de nous, quelque chose qui vibre, et n’est pas fait seulement de dégoût, à l’idée du mal et de la méchanceté. Il y a, dans le mal et la douleur infligée, quelque chose qui, malgré nous peut-être mais de façon certaine, nous fascine, nous attire et parfois nous séduit. Cette séduction est évidente dans nos comportements et nos plaisirs : quelle attirance perverse exercent sur nous les accidents et les exécutions, les films d’horreur, les jeux violents, les jeux du cirque, les crimes, les combats, les guerres, ces guerres que, depuis que l’homme est homme, nous traînons avec nous, avec leur cortège de massacres et de haines, et dont nous ne nous dégageons pas, notre amour des armes et notre adoration de la force, tout ce fatras sombre au cœur même de la douceur parfois, qu’Albert Cohen décrivait, avec gentillesse et injustice, sous le nom de babouinerie ! Il y a cette émotion que nous ressentons à l’écoute de la musique ténébreuse et emplie de méchanceté qui ouvre et ferme cet enregistrement, le frisson qui s’empare de nous à la lecture (ou à l’audition) du Moine, de Matthew Gregory Lewis, le plaisir de suivre les jeux cruels de Valmont dans les Liaisons dangereuses,  le goût du pouvoir et l’acharnement animal dont nous faisons preuve à l’égard de toute faiblesse. Il y a, au sommet des arts et de la création,  cette fascination morbide pour les œuvres remplies de noirceur et de douleur, de Jérôme Bosch au Radeau de la Méduse, en passant par ces milliers de tableaux et de statues qui, dans les églises et les musées, dépeignent la Passion, la souffrance, le martyr. Instruction, sans doute, et avertissement, mais quelle complaisance dans description du mal ! Il y a l’Apocalypse et le millénarisme, et cette ronde folle où s’entremêlent confusément l’espérance et la crainte. Mise en garde, sans doute, et conseil, là aussi, mais quelle jubilation dans la peinture des tourments ! Non. Quoi qu’en dise Hugo, le mal ne nous est pas seulement imposé. Il ne nous submerge pas seulement par l’effet d’une ruse, Méphistophélès tentant Faust par l’orgueil et la beauté pour mieux s’emparer de son âme aux termes d’un marché de dupes. Non. Il y a une part de nous qui n’a nul besoin d’être trompée car elle aime le mal pour lui-même, le diable pour sa beauté intrinsèque. Pas pour ses fausses apparences mais pour ses cornes et son air gothique. Et nous entretenons avec lui, avec cette partie de lui qui est partie de nous, une relation intime. Et c’est ce mal fascinant, que nous sentons en nous, qui nous effraie et nous séduit, que nous avons appelé Satan, diable ou Lucifer. Et c’est de ce mal, qui est en nous et qui nous ronge, qu’à chaque instant, nous essayons de nous défaire, soit en le projetant vers les autres, soit en le dissolvant dans l’amour : Simone Weil dit à ce propos : « L’acte méchant est un transfert sur autrui de la dégradation qu’on porte en soi. C’est pourquoi on y incline comme vers une délivrance. »   L’amour vaut mieux. Je suis le misérable à perpétuité. Mais je me vengerai sur son humanité, Sur l’homme qu’il créa, sur Adam et sur Eve, Sur l’âme qui sourit, sur le jour qui se lève, Sur toi, l’astre ! sur toi, l’aile ! sur toi, la fleur ! Sur la vierge, et la mère, et sur l’enfant ! Malheur ! Je défigurerai la face universelle. Serpent, je secouerai dans l’ombre ma crécelle. J’inventerai des dieux : Moloch, Vishnou, Baal. Je prendrai le réel pour briser l’idéal, Les pierres des édens pour bâtir les sodomes. A travers les rameaux de la forêt des hommes On verra mes yeux luire, et l’on dira : c’est lui. Plus effaré du mal que du bien ébloui, Le sage doutera de Dieu. Je mordrai l’âme. J’enlaidirai l’amour dans le cœur de la femme. Je mêlerai ma cendre à ces charbons éteints. Et, mauvais, je rirai, rayant tous leurs instincts Et toutes leurs vertus de l’ongle de mes ailes. Je serai si hideux que toutes les prunelles Auront je ne sais quoi de sombre ; et les méchants Et les pervers croîtront comme l’herbe des champs, Le fils, devant le juge aux lèvres indignées, Apparaîtra, tenant dans ses mains des poignées De cheveux blancs du père égorgé. Je dirai Au pauvre : vole ; au riche : opprime. Je ferai Jeter le nouveau-né par la mère aux latrines. Tremble, ô Dieu ! J’ouvrirai de mes mains leurs poitrines, J’arracherai, fumant, et je tordrai leur cœur, Et j’en exprimerai tous les crimes, l’horreur, La trahison, le meurtre, Achab, Tibère, Atrée, Sur ta création rayonnante et sacrée ! Tu seras Providence et moi Fatalité. J’ai fait mieux que la Haine ; ô vide ! ô cécité ! J’ai fait l’Envie. En vain ce Dieu bon multiplie Ces colosses dont l’âme est de rayons remplie, Le génie et l’amour et l’héroïsme ; moi Par la négation je fais ronger la foi ; Je suis Zoïle ; autour des Socrates j’excite Anitus, et je mets sur Achille Thersite, Et tout pleure, et j’égale, à force de venins, A l’éclat des géants le gonflement des nains. La matière a mon signe au front. Je la querelle. J’effare l’eau sans fond sous des gouffres de grêle. Je contrains l’océan, que Dieu tient sous sa loi, Et la terre, à créer du chaos avec moi, Je fais de la laideur énorme avec leur force, Un monstre avec l’écume, un monstre avec l’écorce, Sur terre Béhémoth, Léviathan sur mer. Je complète partout le chaos par l’enfer, La bête par l’idole, et les rats, les belettes, La torpille, l’hyène acharnée aux squelettes, La bave du crapaud, la dent du caïman, Par le bonze, l’obi, le fakir et l’iman. Dieu passe dans le cœur des hommes, j’y séjourne. Sa roue avec un bruit sidéral roule et tourne, Mais c’est mon grain lugubre et sanglant qu’elle moud ; Jéhovah reculant sent aujourd’hui partout Une création de Satan sous la sienne ; Son feu ne peut briller sans que mon souffle vienne. Il est le char ; je suis l’ornière. Nous croisons Nos forces ; et j’emploie aux pestes, aux poisons, Aux monstres, aux déserts, son pur soleil candide ; C’est Dieu qui fait le front, moi qui creuse la ride ; Il est dans le prophète et moi dans les devins. Guerre et deuil ! je lui prends tous ses glaives divins, Le glaive d’air, le vent, le glaive d’eau, la pluie, L’épée éclair, stupeur de la terre éblouie, Je m’en sers pour mon œuvre ; et la nature a peur. A mon haleine une hydre éclôt dans la vapeur, Et la goutte d’eau tombe en déluge agrandie ; Avec le doux foyer qui chauffe, j’incendie ; Je fais du miel le fiel, je fais l’écueil du port ; Dieu bénit le meilleur, je sacre le plus fort ; Dieu fait les radieux, je fais les sanguinaires. Oui, pour broyer ses fils je prendrai ses tonnerres ! Oui, je me dresserai de toute ma hauteur ! Je veux dans ce qu’il fait tuer ce créateur, Je veux le torturer dans son œuvre, et l’entendre Râler dans la justice et la pudeur à vendre, Dans les champs que la guerre accable de ses bonds, Dans les peuples livrés aux princes ; dans les bons Et dans les saints, dans l’âme humaine tout entière ! Je veux qu’il se débatte, esprit, sous la matière ; Qu’il saigne dans le juste assassiné ; je veux Qu’il se torde, couvert de prêtres monstrueux, Qu’il pleure, bâillonné par les idolâtries ; Je veux que des lys morts et des roses flétries, Du cygne sous le bec des vautours frémissant, Des beautés, des vertus, de toutes parts, son sang, Son propre sang divin sur lui coule et l’inonde. Voyez, regardez, Cieux ! L’échafaud, c’est le monde, Je suis le bourreau sombre, et j’exécute Dieu. Dieu mourra. Grâce à moi, les chars sous leur essieu, Les rois sous leur pouvoir, les aigles sous leurs griffes, Les dogmes ténébreux et noirs, sous leurs pontifes, Tout ce qui sur la terre à cette heure est debout, Même les innocents sous leurs pieds, ont partout Quelque chose de Dieu que dans l’ombre ils écrasent. Mes flamboiements rampant sous l’univers, l’embrasent. Je suis le mal ; je suis la nuit ; je suis l’effroi. PS 1 : L’illustration sonore qu’on entend au début et à la fin de cet enregistrement est la cantate de Faust, d’Alfred Schnittke, dans l‘interprétation d’Iva Bittova, avec le Choeur philarmonique de Prague et le Philarmonique Hradec Kralove dirigé par Peter Vrabel. La scène, introduite par la mise en garde de Pierre dans sa première épître, est le récit, par le diable, de la mort affreuse qu’il fait subir à Faust, dans les termes mêmes de la version allemande du manuscrit anonyme du XVIème siècle. PS 2 : la photo a été prise en Ecosse, à Chanonry Point, près de Fortrose, au nord d’Inverness, un jour de grand vent où nous cherchions – en vain – des dauphins. Le vent était terrible et les gris tombés du ciel se mêlant au métal de la mer étaient magnifiques. Cet article La beauté du diable est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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That Hoarder: Overcome Compulsive Hoarding That Hoarder Hoarding disorder is stigmatised and people who hoard feel vast amounts of shame. This podcast began life as an audio diary, an anonymous outlet for somebody with this weird condition. That Hoarder speaks about her experiences living with compulsive hoarding, she interviews therapists, academics, researchers, children of hoarders, professional organisers and influencers, and she shares insight and tips for others with the problem. Listened to by people who hoard as well as those who love them and those who work with them, Overcome Compulsive Hoarding with That Hoarder aims to shatter the stigma, share the truth and speak openly and honestly to improve lives. The Small Business Startup School – Business Notes | Financial Literacy | Retail Psychology – For Professionals & Entrepreneurs The Small Business Startup School Inc. Starting or buying a small business? While personal circumstances may vary, business patterns remain timeless. On The Small Business Startup School, we explore strategies, insights, and practical solutions to help entrepreneurs confidently navigate their journey.Hosted by Ola Williams—a retail entrepreneur, fintech founder, and financial coach with over two decades of experience—this podcast marries financial awareness and retail psychology with optimism to deliver actionable takeaways.Join us to learn, grow, and connect as we uncover the keys to business success.Let’s continue to learn together and be encouraged to keep on connecting! DIOSA. Carolina Sanper This podcast is a sacred space created by Carolina Sanper where you connect with your inner wisdom and embody your magnetic feminine power.It is the realization that the mystical realm is where you plant the seeds of your desired reality.It is a portal to your true essence: awareness, presence, and receiving with ease. Welcome home, DIOSA. 🖤 XXX Tech by SOVRYN Dr. Brian Sovryn The crossroads between technology, sensuality, and metaphysics - and the longest running anarchist podcast in the world! Brought to you by Dr. Brian Sovryn.

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This episode was published on March 26, 2018.

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