EPISODE · Jun 26, 2026 · 58 MIN
L’Aveyron à Paris, l’histoire est dans la limonade
La limonade, c'est bien sûr la boisson rafraîchissante, pétillante, sucrée, citronnée, mais le même mot désigne un monde, lui aussi pétillant, un tantinet alcoolisé : celui des débits de boisson. Direction l'Aveyron. Limonade parisienne et amicales Au début du 20ᵉ siècle, la limonade parisienne désigne sous le même nom différentes activités liées directement ou indirectement aux commerces des débits de boissons : le fait d’être marchand de vin, de charbon, vendeur, de tenir un restaurant, une gargote, un café, un hôtel. Tout au long du 20ᵉ siècle, le terme évolue. À la fin du siècle, la limonade désigne l’activité de la restauration. La fin du 19ᵉ siècle voit des personnes originaires de l'Aveyron à Paris investir ce domaine professionnel. Il est alors caractérisé par une diversité des types de commerces : boutique de charbon, café-charbon, épicerie-buvette, gargote, petite restauration. Par ailleurs, à partir de la fin du 19ᵉ siècle, des personnes originaires de l'Aveyron qui ont quitté le département pour s'installer ailleurs se réunissent en amicales. D'abord avec un but de secours ou philanthropiques, les amicales se multiplient et se spécifient : elles regroupent des personnes autour de leur commune d'origine, d'un élément du folklore aveyronnais ou de leur profession. Ces amicales renforcent une interconnaissance entre leurs membres, donc une sociabilité et un maintien du lien avec le département quitté. Elles permettent en ce sens aux personnes qui ont migré de conserver les liens familiaux, économiques, culturels, religieux qu'elles avaient en Aveyron. Ainsi, la distinction de l'identité des originaires de l'Aveyron à Paris par rapport à l'identité des originaires de l'Auvergne "se joue à la jonction du 19ᵉ et 20ᵉ siècle, à travers les journaux notamment", explique Sofian Bouchfira, docteur en histoire contemporaine, auteur d’une thèse en histoire et civilisations intitulée "Les sources aveyronnaises de la limonade parisienne. Sociologie historique d’une forme sociale et entrepreneuriale (1958-2017)". "Ce qu'on peut appeler des notables, ou des "entrepreneurs de collectifs" selon [le sociologue] Michel Grossetti, ce sont des gens qui fondent des collectifs sur la base de la coappartenance régionale. Si vous avez un journal, vous cherchez à toucher un maximum de lecteurs, [comme] L'Auvergnat de Paris, qui englobe un espace géographique assez vaste. Des concurrents se font jour, je pense au Rouergue, au journal Le Petit Aveyronnais de Paris, qui fondent ces différents collectifs et, au final, ces identités." Monter à Paris Les termes “Aveyronnais de Paris” sont le fruit de représentations construites au fil du temps. Ces représentations mêlent, entre autres, la figure de l’Auvergnat de Paris, de l’Aveyronnais de Paris et du bougnat, terme attesté à partir du 19ᵉ siècle qui désigne le marchand de charbon, en particulier auvergnat et installé à Paris. Du fait de cette définition traversée de représentations extérieures au groupe, il est peu aisé de définir le nombre de personnes concernées par cette situation de migration de l’Aveyron à Paris, ni le nombre de ces personnes qui exploitent un café ou un restaurant dans la capitale. Ils sont partis pour Paris à "un moment donné où leur avenir paraissait incertain, dans ces petits hameaux de l'Aveyron, avec une ruralité et des paysans en concurrence", précise Sophian Bouchfira. "Partir à Paris, c'était peut-être aller chercher les ressources qui leur manquaient, à une période où Paris offrait de grandes opportunités en termes de commerce, d'activités économiques, notamment par la loi du 17 juillet 1880 qui permet à presque n'importe qui d'ouvrir un débit de boisson et de commercialiser. Comment arrivent-t-ils dans ce type de commerce ? J'ai peut-être trouvé un début de réponse dans la présence de co-originaires de l'Aveyron, mais aussi du Cantal, dans les deux halles aux vins, rive droite et rive gauche, Jussieu et Bercy. On voit là déjà des originaires du Cantal, de l'Aveyron, présents dans le négoce de vin." Les personnes qui partent pour Paris ont donc tendance à rejoindre les quartiers et professions de ces négociants. Tout au long du 20ᵉ siècle, les personnes originaires de l'Aveyron intègrent ainsi les métiers de la limonade grâce à des connaissances déjà sur place. Ces connaissances sont des membres de la famille, des proches, des amis d'amis, qui peuvent leur proposer des "places" en café, en restaurant. Au fil du 20ᵉ siècle, des cafés, des restaurants, des brasseries sont repris ou ouverts à Paris par des personnes originaires de l'Aveyron. Se dessine alors une géographie de la limonade parisienne. Pour en savoir plus Sofian Bouchfira est docteur en histoire contemporaine. Il est l’auteur d’une thèse en histoire et civilisations intitulée "Les sources aveyronnaises de la limonade parisienne. Sociologie historique d’une forme sociale et entrepreneuriale (1958-2017)" dirigée par Isabelle Backouche et Pierre-Paul Zalio, soutenue à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales le 19 décembre 2024. Il est lauréat 2026 de l’aide à la publication du Sénat “Diffusons l’histoire”. Il a par ailleurs créé un personnage de fiction pour permettre la vulgarisation de ses recherches, le “bougnatlosophe”, dont on peut voir l’enquête sur Instagram : https://www.instagram.com/bougnatlosophe/. Références sonores de l’émission : Reportage sur le banquet organisé par l'amicale des enfants du canton de Bozouls, Midi Atlantique, 28 janvier 1965. Interview de Pierre Salabert, propriétaire de l'établissement Aux Armes de Colmar à Paris, 21 août 1969. Interview d'André Valadier, président de la coopérative Jeune Montagne à La Terrisse, dans l’Aveyron, France Culture, 18 juin 1996. Interview de Monsieur Laporte, "bougnat", à Montparnasse, France Inter, 21 mars 1971. Interview de Monsieur Regne, président de l'amicale des enfants de Saint-Geniez-d'Olt, RTF, 18 mai 1947. Interview d'un charbonnier, RTF, 20 février 1965. Reportage sur le transfert des activités des Halles centrales à Paris, interview dans l'établissement Au Pied de cochon, France Inter, 14 février 1969. Reportage sur le projet de la maison des Aveyronnais, Midi Atlantique, 16 novembre 1992. Musique : Catherine Sauvage, "La limonade", 1970. Vincent Malone, "Limonade et haricots", 2001. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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L’Aveyron à Paris, l’histoire est dans la limonade
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