EPISODE · Jan 26, 2017 · 7 MIN
le livre de la pauvreté et de la mort.extrait. r.m.rilke.
from Ce n'est qu'un reflet la vie · host HED
Poème de Rainer Maria RILKE dit par Henri Etienne DAYSSOLJe suis peut-être enfoui au sein des montagnes / solitaire comme une veine de métal pur; / je suis perdu dans un abîme illimité, / dans une nuit profonde et sans horizon. / Tout vient à moi, m'enserre et se fait pierre. / Je ne sais pas encore souffrir comme il faudrait, / et cette grande nuit me fait peur; / mais si c'est là ta nuit, qu'elle me soit pesante, / qu'elle m'écrase, / que toute ta main soit sur moi, / et que je me perde en toi dans un cri. / Toi, mont, seul,, immuable dans le chaos des montagnes, / pente sans refuge, sommet sans nom, / neige éternelle qui fait pâlir les étoiles, / toi qui portes à tes flancs de grandes vallées / où l'âme de la terre s'exhale en odeurs de fleurs. / Me suis-je enfin perdu en toi, / uni au basalte comme un métal inconnu? // Plein de vénération, je me confonds à ta roche, / et partout je me heurte à ta dureté. / Ou bien est-ce l'angoisse qui m'étreint, / l'angoisse profonde des trop grandes villes, / où tu m'as enfoncé jusqu'au cou? / Ah, si seulement un homme pouvait dire / toute leur insanité et toute leur horreur, / aussitôt tu te lèverais, première tempête de monde, / et les chasserais devant toi comme de la poussière / Mais si tu veux que ce soit moi qui parle, / je ne le pourrai pas, car je ne comprends rien; / et ma bouche, comme une blessure, / ne demande qu'à se fermer, / et mes poings sont collées à mes cuisses comme des chiens / qui restent sourds à tout appel. // Et pourtant, une fois, tu me feras parler. / Que je sois le veilleur de tous tes horizons / Permets à mon regard plus hardi et plus vaste / d'embrasser soudain l'étendue des mers. / Fais que je suive la marche des fleuves / afin qu'au delà des rumeurs de leurs rives / j'entende monter la voix silencieuse de la nuit. / Conduis-moi dans tes plaines battues de tous les vents / où d'âpres monastères ensevelissent entre leurs murs, / comme dans un linceul, des vies qui n'ont pas vécu. / Car les grandes villes, Seigneur, sont maudites; / la panique des incendies couve dans leur sein / et elles n'ont pas de pardon à attendre / et leur temps leur est compté. / Là, des hommes insatisfaits peinent à vivre / et meurent sans savoir pourquoi ils ont souffert; / et aucun d'eux n'a vu la pauvre grimace / qui s'est substituée au fond des nuits sans nom / au sourire heureux d'un peuple plein de foi. / Ils vont au hasard, avilis par l'effort / de servir sans ardeur des choses dénuées de sens, / et leurs vêtements s'usent peu à peu, / et leurs belles mains vieillissent trop tôt. / La foule les bouscule et passe indifférente, bien qu'ils soient hésitants et faibles, seuls les chiens craintifs qui n'ont pas de gîte / les suivent un moment en silence. /Ils sont livrés à une multitude de bourreaux / et le coup de chaque heure leur fait mal; / ils rôdent, solitaires, autour des hopitaux / en attendant leur admission avec angoisse. / La mort est là. Non celle dont la voix / les a miraculeusement touchés dans leurs enfances, / mais la petite mort comme on la comprend là; / tandis que leur propre fin pend en eux comme un fruit / aigre, vert, et qui ne mûrit pas. / O mon Dieu, donne à chacun sa propre mort, / donne à chacun la mort née de sa propre vie / où il connut l'amour et la misère. / Car nous ne sommes que l'écorce, que la feuille, / mais le fruit qui est au centre de tout / c'est la grande mort que chacun porte en soi. / C'est pour elle que les jeunes filles s'épanouissent, / et que les enfants rêvent d'être des hommes / et que les adolescents font des femmes leurs confidentes / d'une angoisse que personne d'autres n'accueille. / C'est pour elle que toutes les choses subsistent éternellement / même si le temps a effacé le souvenir, / et quiconque dans sa vie s'efforce de créer, / enclôt ce fruit d'un univers / qui tour à tour le gèle et le réchauffe. / Dans ce fruit peut entrer toute la chaleur / des coeurs et l'éclat blanc des pensées; / mais des anges sont venus comme une nuée d'oiseaux / et tous les fruits étaient encore verts. / Seigneur, nous sommes plus pauvres que les pauvres bêtes / qui, même aveugles, achèvent leur propre mort. / Oh, donne nous la force et la science / de lier notre vie en espalier / et le printemps autour d'elle commencera de bonne heure. - Rainer Maria RILKE -
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