EPISODE · Jun 9, 2019 · 7 MIN
Le Seigneur m’a dit de manger (de Marie Noël)
from Aldor (le podcast)
https://aldoror.fr/wp-content/uploads/manger.mp3En 1927-1928, Marie Noël (Marie Rouget de son vrai nom) écrit un long poème en quatre parties intitulé Adam et Eve. C’est la première partie de ce poème, nommée Poème des dents, que je lis (et qui est reproduite plus bas).C’est une oeuvre sombre, une méditation amère sur la danse sinistre qui lie la vie et la mort, qui met la mort au coeur de la vie, cette mort qui, depuis celle de son frère, depuis celle des tous les enfants du monde, scandalise la poétesse auxerroise, interpellant sa foi.Dans le Jardin d’Eden, Dieu a dit à l’homme et à la femme de manger des fruits du jardin, et les créatures ont été créées de telle sorte qu’elles se nourrissent les unes des autres : la mort et la destruction ont été ainsi mises au fondement de la vie ; elles en sont la condition.Le commandement premier donné aux créatures vivantes, et qui n’est pas issu d’un signe ou d’une révélation mais inscrit au profond des entrailles de chaque être, est de manger pour vivre, de détruire et de tuer pour se perpétuer : « Mangez-vous les uns les autres » – tel est le vrai commandement suprême que nous dicte la vie, le commandement de ce Père hiératique que Marie Noël appelle le Dieu noir.Voilà, pour Marie Noël, la nature vraie du Péché originel. Non pas une faute commise par Ève ou Adam, non pas un acte de désobéissance à une parole divine mais la simple acceptation, par l’homme, de sa nature d’homme, de son incarnation : le péché originel de l’homme, c’est d’être ce qu’il est – ou peut-être seulement d’en avoir conscience.Etre homme, c’est accepter cet héritage ; accepter de manger le fruit puisqu’il nous a été donné, accepter de commettre le mal puisque Dieu l’a ainsi voulu.Il y a, dans l’acte de manger, de manger ce qu’on aime, comme l’avait remarqué Simone Weil, quelque chose de scandaleux et d’horrible.Mais vivre, c’est cela. Et Marie Noël, elle qui doute et croit, franchit le pas que Simone Weil ne franchit pas. Elle mange le fruit parce qu’elle accepte son humanité, comme les croyants mangent l’hostie, le corps du Christ parce que c’est ce que celui-ci a voulu et demandé, dans un retournement qui échappe à ma compréhension, comme échappent à ma compréhension d’autres passages de ce texte.Le Seigneur m’a dit de manger.Et ici encore, l’humilité véritable consiste à accepter ce qu’on est, y compris sa part d’ombre, et l’orgueil à se croire un ange.Poème des dentsEt Jéhovah Dieu donna à l’homme cet ordre : « Tu mangeras… »AdamLe Seigneur m’a dit de manger.Le Seigneur a planté des dentsEn ma bouche. Il m’a placé dansL’abondance d’un grand verger.Il a mis dans ma chair la faim.Mangerai-je ? Pour me nourrir,Il a mis le fruit sous ma main…Si je mange, un fruit va mourir.Si je mange, si je te mords,Corps tiède que le mien détruit, Par la plaie où je t’aurai nui, La Mort entre au monde… La Mort…Ce noir derrière le matin,Cet ailleurs sans lieu, sans regard,Où toi qui dans le clair jardinÉtais fruit n’es plus nulle part.Mangerai-je ? Ô fruit innocentQui m’es permis, qui m’es donné,Si je bois, ô fruit ordonné,Ton miel sans défense, ton sang,Si je goûte à toi qui m’es bon,Loin de l’autre seul défendu,Dans ma bouche obscure où tu fonds,Le monde entier s’en va perdu.Sans fin le monde entier s’en vaMangeant le monde entier. La dentDu monde attaque, broie et fendLa chair du monde, son repas.Tous les ventres grands et petits, Tous les êtres lourds ou légersIront l’un par l’autre engloutis…Le Seigneur m’a dit de manger.Je n’ai pas encore mangé.Je n’ai pas obéi. J’ai peurDe mes dents pleines de malheur,J’ai peur de cette faim que j’ai.Ô faim, béante joie ! AppelDe la chair à la chair ! BaiserSi chaud, si pressant, si cruelQu’il doit toute sa proie user !Désir, saveur qui sur ma mainTombe de l’arbre et la conduitFrémissante au bord de ce fruitHeureux dans le soleil ! J’ai faim.J’ai peur. J’arrête le dangerDans ma bouche, ce mal qui sortEt menace sur l’orangerNaïf sa douce pomme d’or.Sur l’oranger que trame aussiCette guêpe ? – L’orange pend –Cette guêpe aiguë en suspensDans le bleu du jour sans souci ?Les bêtes dans la paix du jourRêvent. Le tigre dort avecDe tels ongles ! – Pourquoi ? – L’autourNonchalant aiguise son bec.Le loup dans l’herbe songe. Auprès,L’agneau sommeille, le cœur grosDe douceur. Le loup a des crocs – Pourquoi si longs ? Pourquoi tout prêts ? – Ah ! J’ai peur d’un pêché, l’aîné,Ailleurs commis, avant les Temps…Un gouffre au jardin nouveau-né,Ouvert dans les gueules, attend.Un gouffre sous le rire vertDe l’herbe où s’apprête un festinProfond où, ventre clandestin,S’achemine – vers qui ? – le ver…Ah ! fol homme, est-ce toi qui vasÉveiller la dormante faimEt soudain remplir de combatsCe doux lieu, Paradis en vain ?…D’heure en heure sur l’oranger,Le fruit plus mûr, le fruit meilleurTente ma bouche… Le SeigneurM’a donné l’ordre de manger…Toi qui m’as fait, Dieu, si je dois,Innocent, ne jamais mourir,Ah ! Pourquoi donc as-Tu, pourquoi,Chargé la Mort de me nourrir ?Pourquoi, si le vivre éternelHabite ce corps sans besoin,Sans usure, sans plus ni moins,Repu du souffle paternel,Pourquoi, puisque je suis qui visA jamais de jour nouveau-né,Traire ma durée tes pis,Mort, nourrice de condamnés ?Que sais-je ? Le Seigneur a fait– Le Seigneur qui souffle alentour – Ce jardin au milieu du jourOù l’on entend trembler la paix.Que sais-je ? Le Seigneur m’a dit :Tu mangeras. Vois tous ces fruitsBienheureux dans le Paradis,Ouvre ta bouche et les détruis. »Le Seigneur a dit : « Mangez-vousLes uns les autres. » Le Dieu noirDont le visage vers le soirEntre les feuilles est si doux.Que sais-je ? Qu’entendre ? Manger…Que faire ?… Aller peut-être au boutDes ombrages interrogerL’arbre murmurant qui sait tout ?…Manger… Rompre cette mainFuneste, ô fruit, l’attache d’orQue nul vent n’a brisée encorEntre ta vie et toi… J’ai faim.J’ai faim ! En moi se lève un criDe toute la terre qui veutSa pâture. Ô fruit sans abri,Pauvre chair, te sauve qui peut !Sauve qui peut le monde ! En vainDes mots demain lui seront ditsPour endormir le Paradis,Un seul cri commande : j’ai faim !Dieu m’a fait un commandementUnique. Il ne l’a pas écritSur les monts, dans le grondementDes cieux qui renverse l’esprit.Nul message à mon cœur, nul mot,Nul verbe ne le révéla.Dieu l’a dit à mon ventre. Il l’aSerré dans les nœuds de mes os :« Le corps d’autrui tu mangerasOu périras sans jugement ».Nul autre dieu ne changeraLa loi qui n’erre ni ne ment.Mange ! Mange ! Et vienne le mal,Et la bataille, et la clameurDu sang offensé ! Mange ou meurs.Herbe, mange ! Mange, animal !…Le Seigneur m’a dit de manger.Le Seigneur a poussé ma faimSous la branche de l’orangerQui tressaille… Je tends la mainEt je ferme les yeux, ô fruitPremier cueilli, premier mordu,Bonheur tiède qui t’est fonduDans ma gorge pleine de nuit.Je ferme les yeux dans le noirDélicieux de ton trépas,Mes yeux ivres, pour ne pas voirAccourir la mort ici-bas.Je frémis… je ferme les yeux…Le Mal qu’un autre a résolu,Je l’ai commis. Dieu l’a voulu.Nul ne désobéit à Dieu.La photo en tête d’article montre une partie du bas-relief de la porte gauche de la cathédrale Saint-Etienne d’Auxerre, que Marie Noël aimait tant. Il s’agit d’une représentation des premiers versets de la Genèse. Dieu crée Adam, puis Eve, les conduit au Jardin d’Eden. Ils y goûtent au fruit défendu ; Dieu le leur reproche et un ange les chasse.Je remets ici l’ensemble des six panneaux :les panneaux gauche et droit du portail de gauche Cet article Le Seigneur m’a dit de manger (de Marie Noël) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
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