EPISODE · May 26, 2026 · 58 MIN
Les mondes de la porcelaine : Comme un espion du roi dans un magasin de porcelaines…
La fascination est grande devant ces objets venus de l’autre bout du monde, couverts de cette matière fine et translucide : la porcelaine. C’est une folle aventure à la recherche du secret de fabrication, dans un grand mouvement de rivalité internationale. Ce sont les mystères de la porcelaine. Une fascination des Européens pour la porcelaine de Chine La porcelaine chinoise est sans doute connue en Europe depuis les descriptions qu’en livre le voyageur Marco Polo. Elle commence à être importée par les Portugais au 16ᵉ siècle, et parvient aussi en Europe dans le cadre d’échanges de cadeaux diplomatiques. Les Européens sont rapidement fascinés par la porcelaine et par ses propriétés. Transparente, légère, fine, blanche, élégante, elle ne raye pas, ne garde pas les odeurs, et résiste au chaud et au froid. Les Compagnies des Indes orientales, hollandaises, anglaises, suédoises ou françaises, jouent un rôle central dans l'importation de pièces de porcelaine en Europe. Les Européens apprécient les pièces de porcelaine chinoise originales, mais envoient aussi en Chine des modèles de formes et de décors qu’ils souhaitent voir sur leurs pièces de porcelaine, qui sont ensuite réalisées à la commande. Une porcelaine à la mode européenne Si les Européens apprécient les porcelaines chinoises, ils aimeraient en connaitre le processus de fabrication surtout "parce qu'il y a un enjeu économique", explique Sébastien Pautet, historien moderniste et auteur de Le Mystère de la porcelaine bleue. Quand la France des Lumières espionnait la Chine (Payot, 2026). "C'est une période d'essor des manufactures européennes. On pourrait dire que le secteur de la céramique est un des secteurs les plus innovants de l'économie du 18ᵉ siècle. Donc il y a un enjeu, notamment de qualité, de savoir comment on fabrique la porcelaine en Chine, parce que peut-être on y trouvera des secrets de fabrication pour améliorer des productions locales." La production porcelainière se développe en effet en Europe, notamment en France (à Vincennes puis à Sèvres), mais aussi en Allemagne (dans la manufacture de Meissen, Saxe), en Russie, en Angleterre, en Hollande. Cela, dans un contexte de forte concurrence internationale. Les Européens tentent de connaitre le processus de fabrication de la porcelaine chinoise car les manufactures européennes ne disposent pas de la recette chinoise, et ont du mal à identifier la nature de ses composants, le “kaolin” et le “pétunsé”. Une porcelaine à la mode européenne émerge donc, qui cherche dans un premier temps à imiter le style chinois, à la fois dans l’obtention d’une céramique qui aurait les mêmes propriétés que la porcelaine chinoise, mais aussi dans le décor et les couleurs. En témoignent les faïences blanc et bleu de Delft, les faïences de Rouen, ou encore la porcelaine de Saxe, qui toutes sont influencées par le goût chinois. Des essais se multiplient, tout au long du 18ᵉ siècle, pour tenter d’approcher par tâtonnements le mystère technologique de la porcelaine chinoise. Une admiration pour la Chine La mode est en effet aux “chinoiseries”. Le goût pour la porcelaine en témoigne, tout comme l’adoption d’un style asiatisant en peinture, par exemple chez François Boucher, la représentation de la Chine en littérature, notamment chez Voltaire avec L’Orphelin de la Chine, tragédie de 1755, mais aussi le style chinois dans la tapisserie, le papier peint, le mobilier, avec l’usage des laques, les soieries. Cette mode exotisante croise la vogue rococo et le style rocaille, qui connaissent leur apogée sous le règne de Louis XV. Plus largement, l’Europe des Lumières admire la Chine, qui est connue précocement comme un haut lieu de développement technique et industriel avec les feux d’artifice, la soie, la boussole, les laques et vernis, le papier, l'imprimerie, la poudre à canon, les réalisations architecturales. Les philosophes des Lumières, fascinés par les récits que livrent les jésuites des missions de Chine, s’intéressent de près aux formes de gouvernement du pays, et font du modèle impérial chinois un exemple de despotisme éclairé. Percer le secret de la porcelaine de Chine Les jésuites en mission en Chine ont pour objectif de "d'abord, et ouvertement, convertir" les populations, précise Isabelle Landry-Deron, historienne et ingénieure d'études à l'EHESS. Les jésuites "sont arrivés au Japon avant la Chine. François-Xavier, l'apôtre des Indes, meurt sur un petit îlot au large de la côte de la province de Canton et laisse pour mission à ses successeurs de pénétrer à l'intérieur de la Chine. Si la Chine intrigue tellement, c'est qu'elle est fermée par les autorités. Ces jésuites qui arrivent à y pénétrer, même jusqu'à la capitale, c'est une exception." La Chine est en effet fermée aux étrangers tout au long du 18ᵉ siècle, avec pour seul point d’entrée les missions jésuites et les marchands. Il est donc difficile pour les Européens d’obtenir des informations sur la production de porcelaine, mais cela n’empêche pas certains pays, comme la France ou la Russie, d’essayer de débaucher des ouvriers en porcelaine chinois – en vain. La France met alors sur pied des enquêtes, par le biais de missionnaires, qui doivent permettre de percer le secret de la porcelaine, et d’obtenir des informations sur le modèle industriel et technologique chinois. Les missionnaires doivent ainsi répondre à des questionnaires pour le compte de l’Académie des sciences. Parmi eux, le père jésuite François-Xavier Dentrecolles est souvent cité comme celui qui parvient enfin à briser le secret de la porcelaine. À travers deux lettres, en 1712 et en 1722, il envoie en France une foule d’informations sur la fabrication de la porcelaine chinoise dans la manufacture impériale de Jingdezhen, et y joint des échantillons des matières premières utilisées. Le savant Réaumur confronte ces éléments avec les résultats de l’enquête du Régent sur les ressources naturelles de la France, menée entre 1716 et 1718, dans l’espoir de découvrir un gisement de kaolin français. Il faut attendre les années 1760 pour qu’un gisement soit découvert, dans la région de Limoges. Pour en savoir plus Sébastien Pautet est historien moderniste, chercheur associé au laboratoire ECHELLES de l’Université Paris Cité. Ses publications : (sous sa codirection avec Guillaume Carnino et Liliane Hilaire-Pérez) Techniques et religions. Cultures techniques, croyances, circulations de l’Antiquité à nos jours, Brepols, 2026. Le Mystère de la porcelaine bleue. Quand la France des Lumières espionnait la Chine, Payot, 2026. (avec Audrey Millet) Sciences et techniques : 1500-1789 : documents, Atlande, 2016. Isabelle Landry-Deron est historienne, ingénieure d'études à l'EHESS. Ses publications : Préface et présentation actualisée de Jean-Louis Vissière, Isabelle Vissière (ed.), Lettres édifiantes et curieuses des jésuites de Chine. 1702-1776, Desjonquères, 2024. (édition critique sous sa direction) L’Europe missionnaire en Chine sous l’empereur Kangxi : lettres du père jésuite Jean-François Foucquet écrites de Chine à sa famille (1698-1721), Collège de France, Institut des hautes études chinoises, 2022. (édition) La Chine des Ming et de Matteo Ricci (1552-1610) : le premier dialogue des savoirs avec l'Europe, Cerf/Institut Ricci, 2013. (presentation avec Chan Hing-ho) Inventaire des ouvrages en Han Nôm conservés aux Missions étrangères, Archives des Missions étrangères, 2004 La Preuve par la Chine. La « Description » de J.-B. Du Halde, jésuite, 1735, Éditions de l’EHESS, 2002. Références sonores de l’émission : La journaliste Pascale-Tessa Amado à propos de la porcelaine, ORTF, 18 janvier 1973. Interview de Geneviève Becard sur la découverte de la porcelaine chinoise par Marco Polo, ORTF, 1ᵉʳ octobre 1971. Le prêtre jésuite et missionnaire en Chine Henri Bernard-Maître sur les rôles des ports dans les échanges, RTF, 2 mai 1955. Lecture par Jeanne Coppey d'une lettre du père François-Xavier Dentrecolles sur la porcelaine, 1712. Lecture par Thomas Beau de l'article "Chine", Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, sous la direction de Diderot et d'Alembert, 1751-1772. Lecture par Thomas Beau d'un extrait “Remarques sur différentes manufactures” d’Aloys Ko et Etienne Yang, 1764. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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