Les mondes de la porcelaine : Porcelaine de Limoges, la fabrique d’une image de marque episode artwork

EPISODE · May 28, 2026 · 58 MIN

Les mondes de la porcelaine : Porcelaine de Limoges, la fabrique d’une image de marque

from Le Cours de l'histoire

C'est une histoire des techniques, une histoire esthétique, une histoire industrielle et une histoire ouvrière, mais aussi une histoire culturelle et sociale, avec la démocratisation de la porcelaine. Il est temps d'ouvrir le buffet, de prendre une assiette, pourquoi pas dans le grand service de mémé, celui du dimanche, de retourner l'assiette et de regarder ce qu'il est écrit dessous : "Limoges". La naissance de la porcelaine de Limoges De son apogée industrielle au tournant du 20ᵉ siècle à son déclin durant l'entre-deux-guerres, Limoges incarne à la fois l'histoire d'une industrie portée par l'initiative privée, et celle d'une population ouvrière façonnée par les mutations du travail. Comment Limoges est-elle devenue la capitale de la porcelaine ? En 1765, Jean-Baptiste Darnet découvre du kaolin à l'endroit où sa femme fait sa lessive. Le gisement, situé à Saint-Yrieix-la-Perche en Haute-Vienne, est à l'origine d'une transformation profonde de toute une région. Sous l'impulsion de la monarchie, et notamment grâce au soutien de Turgot, alors ministre et intendant de la généralité de Limoges, des dizaines de carrières s'ouvrent dès 1769. En 1771, la première manufacture est créée. Elle devient manufacture royale à partir de 1773. Ce soutien royal s'inscrit dans la continuité du colbertisme. Le Limousin est alors l'une des régions les plus pauvres de France. Son activité économique repose essentiellement sur le commerce du bois depuis le 11ᵉ siècle. Le flottage du bois, qui structure l'économie locale, est un atout de taille pour la porcelaine. Sa fabrication exige en effet une forte quantité de combustible pour faire tourner les fours. Dans la manufacture de Limoges, il faut compter une vingtaine d'interventions sur le matériau pour produire une pièce de porcelaine, mais "plus on avance dans l'histoire et en sophistication, plus ces étapes s'émancipent et se multiplient", explique Thomas Hirat, directeur d'Espace Porcelaine à Limoges, gestionnaire du four des Casseaux et du four Haviland."Une porcelaine, quand on l'a dans les mains, il faut se transposer dans une carrière, avec des hommes et des femmes qui transportent dans des caissettes de bois sur la tête, avec des sabots de bois, des dizaines de kilos chaque jour. Cela est broyé par des meuniers, qui font aussi partie du processus de fabrication. Les sacs de pâte arrivent ensuite dans les marches à pâtes. Cela porte ce nom-là parce que pendant longtemps on les foulait au pied. (...) On passe ensuite au façonnage, avec le tour de potier encore très présent au début du 19ᵉ siècle. Il faut attendre l'ingénieur limougeaud Paul Faure en 1870 avec sa fameuse calibreuse à assiettes pour que ces étapes de façonnage prennent plus de régularité, de précision et d'industrialisation. Ensuite, l'étape de la cuisson : la première cuisson de déshydratation autour de 900 degrés, l'émaillage entre les deux cuissons, l'homme de feu qui ensuite maîtrise une cuisson de grand feu et ses paliers autour de 1 400 degrés. Si ça sort correctement du four, ça part à la décoration." De l'atelier à l'usine Le véritable essor industriel de Limoges débute en 1842, lorsque l'Etats-Unien David Haviland s'installe dans la ville et crée sa manufacture. Il a découvert à New York de la porcelaine blanche d'origine française, peu ou pas décorée, dans un contexte où la porcelaine anglaise connaît un grand succès aux États-Unis. Haviland se rend alors à Limoges et monte une usine pleinement intégrée, où fabrication et décoration ont lieu au même endroit. À partir de 1844, il fait venir des apprentis, des décorateurs et des artistes de Paris. La maison Haviland est emblématique car elle crée un mouvement d'accélération et de renforcement du secteur. Ses concurrents l'imitent, ce qui stimule la production et la compétitivité. L'industrialisation de la production porcelainière à Limoges est lancée. La dimension artistique est indissociable de l'histoire industrielle. Les porcelainiers se vivent comme des aristocrates du monde ouvrier, et investissent dans la recherche artistique lorsque les capitaux générés par l'industrie le permettent. David Haviland fait ainsi appel au peintre Félix Bracquemond, qui contribue à introduire le japonisme en France depuis l'atelier d'Auteuil. Parmi les réalisations les plus remarquables figure le service commandé par la femme du président des États-Unis Hayes, qui représente les différents États à travers leur faune et leur flore. Ce service est le fruit d'une prouesse technique, l'utilisation de la chromolithographie par superposition de dix-huit couleurs. La Troisième République est alors "en pleine vogue des arts décoratifs", précise Florent Le Bot, maître de conférences en histoire économique et sociale contemporaine à l’Université Évry Paris-Saclay. "La Manufacture nationale de Sèvres joue un rôle extrêmement important. Cela se poursuit jusque dans l'entre-deux-guerres, quand Théodore Haviland fait appel à Suzanne Lalique, connue notamment dans le domaine de la cristallerie, des verres. On est dans la grande famille des arts du feu, dans cette continuité où on fait appel à de grands artistes qui donnent cette image de marque à la porcelaine, parce que la porcelaine c'est Limoges, mais c'est aussi Haviland." La mécanisation transforme profondément la production. Dans les années 1860, un ouvrier produit environ cent assiettes par jour. En 1880, il en produit six cents, ce qui entraîne une baisse des coûts et un gain de productivité considérable. Les décors évoluent également : au peint à la main, succès dans les années 1880 la décalcomanie, puis la chromolithographie à partir des années 1870. Les fours eux-mêmes s'agrandissent de façon prodigieuse. De dix mètres cubes en 1769, ils atteignent cent mètres cubes à la fin du 19ᵉ siècle, et peuvent contenir jusqu'à vingt-cinq mille pièces par fournée. L'arrivée du chemin de fer en 1856 permet l'acheminement du charbon et libère les usines de la contrainte de proximité avec la rivière. L'émergence d'un nouvel ordre social Au tournant du 20ᵉ siècle, Limoges atteint son apogée : cinquante-cinq usines et ateliers fonctionnent simultanément, et emploient douze mille personnes, avec cent trente fours en activité. En 1907, la production culmine à trois cent trente mille mètres cubes de pièces de porcelaine. Peu à peu, l'industrialisation tous azimuts fait son œuvre. La mécanisation de la mise en place des décors transforme la main-d'œuvre. Le statut des travailleurs n'est plus celui de peintre, mais d'ouvrier. Les ouvrières décalqueuses et enlumineuses gagnent trente pour cent de moins que leurs collègues masculins. Est à l'œuvre un processus de déqualification, de baisse des salaires et de réduction du prix du produit, qui aboutit à une grève en 1905. La ville elle-même se transforme. L'afflux de travailleurs et travailleuses venues chercher de l'emploi dans les usines de porcelaine entraîne l'érection de nouveaux quartiers, souvent insalubres. Cet afflux s'inscrit dans le mouvement d'exode rural de l'ère industrielle. Déclin et fin d'un monde Avec la Première Guerre mondiale, le marché états-unien se ferme progressivement à la porcelaine. Le marché mondial ne retrouve pas son pic d'avant 1914. La crise des années 1930 renforce le protectionnisme, ferme de nouveaux marchés et aggrave une situation déjà difficile. À cela s'ajoute une concurrence internationale qui s'intensifie, notamment en provenance d'Allemagne, de Saxe, de Bohême et du Japon. Les manufactures limougeaudes, restées sur des produits haut de gamme à connotation aristocratique, ne sont plus adaptées. Les mœurs ont aussi changé, et les intérieurs bourgeois avec trente-six pièces de porcelaine n'existent plus. La production s'effondre de trois cent mille mètres cubes en 1907 à cinquante mille mètres cubes en 1938. En 1944, l'entreprise Legrand, jusque-là fabricant de porcelaine, se reconvertit pour devenir un équipementier électrique, puis le premier groupe de domotique français. Aujourd'hui, il ne subsiste qu'une douzaine de manufactures, contre mille cinq cents autrefois. Pour celles encore en place, la majorité de la production est délocalisée en Asie. Si Limoges n'est plus la capitale de la porcelaine de table, elle demeure une grande capitale de la céramique technique. Selon sa température de cuisson, elle est utilisée dans la nanotechnologie, dans l'isolation ou la fabrication de prothèses. Le CHU de Limoges a ainsi mis au point une prothèse maxillo-faciale innovante en céramique. Pour en savoir plus Florent Le Bot est maître de conférences en histoire économique et sociale contemporaine à l’Université Évry Paris-Saclay. Thomas Hirat est directeur d'Espace Porcelaine, gestionnaire du four des Casseaux et four Haviland. Il a publié Un âge d'or de la porcelaine de Limoges, Les Ardents Éditeurs, 2016. Références sonores de l’émission : L'écrivain Georges-Emmanuel Clancier à propos de la porcelaine de Saint-Yrieix-la-Perche, RTF, 1ᵉʳ décembre 1954. Le docteur Houdart décrit la découverte d'un gisement de kaolin par madame Darnet, RTF, 1ᵉʳ décembre 1954. Le réalisateur Jean Renoir parle de son père le peintre Auguste Renoir, né à Limoges, RTF, 19 décembre 1958. Reportage sur Limoges, La Voix de l'espérance, RTF, 20 janvier 1950. Reportage sur les conditions des femmes ouvrières dans les manufactures de porcelaine, Les Nuits magnétiques, France Culture, 18 février 1998. Reportage sur la grève ouvrière de 1905 à Limoges, JT soir Limousin, 14 avril 2005. Musique : Line Renaud, "La poupée de porcelaine". Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

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