EPISODE · Jun 5, 2026 · 59 MIN
L’IA pour l’histoire : succès, promesses, écueils
Personne aujourd’hui n’aurait l’idée de se passer d'une calculatrice, d'un correcteur orthographique et encore moins d’un ordinateur. Ces outils ont fait leurs preuves pour la recherche historique. L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette continuité. Cependant, si elle permet d’étudier de nouveaux objets et sources, et fournit de nouvelles méthodes et outils, en quoi questionne-t-elle le principe même de la recherche et de l’écriture scientifique ? L'intelligence artificielle, un outil à historiciser Un premier moment de développement de l’intelligence artificielle (IA) peut être identifié dans les années 1980. L’intelligence artificielle générative, quant à elle, se développe depuis les années 2000. Aujourd’hui, la numérisation des archives permet notamment la constitution de grandes bases de données informatisées. Du fait de leur envergure, ces bases de données doivent être traitées informatiquement, et peuvent être exploitées par l’IA. Ces méthodes sont utilisées entre autres pour les études de démographie historique, et permettent de produire des statistiques, de mettre en évidence des récurrences ou d'indexer de vastes corpus. Quand l'historien entre dans "une salle de lecture d'archives et [prend] en photo une liasse, [il a] déjà des pratiques numériques, avant même de savoir s'il y a des chiffres, des tableurs", souligne cependant Caroline Muller, historienne et coautrice de Écrire l’histoire. Gestes et expériences à l’ère numérique (Armand Colin, 2025). Dans la rubrique "'pratique numérique', il faut aussi réfléchir à tous les autres outils. L'IA n'est pas uniquement à assimiler à un usage quantitatif, parce qu'elle sert à faire plein d'autres choses, d'autres gestes, que de la mise en données sérielles." L'IA et les promesses de nouvelles découvertes historiques Les avancées de l’intelligence artificielle ne sont pas seulement appliquées aux sources d’histoire contemporaine. Victor Gysembergh, directeur de recherches au CNRS, au Centre Léon Robin de recherche sur la pensée antique, dirige un projet d’étude de manuscrits antiques et médiévaux grâce à de nouvelles technologies, PALAI, pour “PALimpsests: Artificial Intelligence applied to advanced imaging of recycled manuscripts from Northern Italy in the Early Middle Ages”. L’analyse multispectrale déployée permet par exemple de déceler les différentes strates d’écriture d’un même document palimpseste. En tant que technique non invasive, elle est adaptée aux manuscrits les plus fragiles. Ainsi, une couche d’écriture d'un papyrus d’Herculanum, jusqu’alors illisible, car il est carbonisé et ne peut être déroulé, a pu être déchiffrée. L’IA peut également, grâce à un fonctionnement prédictif, aider à la reconstitution de textes dont certains fragments ont été perdus, abîmés par l’eau ou par le feu. Grâce à ces méthodes, Victor Gysembergh a ainsi "découvert un texte sur Platon, une introduction à la philosophie de Platon", témoigne-t-il. "Au 19ᵉ siècle, ce manuscrit a été badigeonné de produits chimiques, il est complètement noir. Pendant des années, on a essayé de traiter les images multispectrales avec des méthodes numériques qui vont de l'addition, la soustraction, la statistique, jusqu'à des modèles qui relèvent proprement de l'apprentissage machine, de l'intelligence artificielle. À chaque fois, ces étapes ont permis de lire quelques lettres, quelques mots en plus, et dans la lutte avec le texte, d'arracher chaque fois un peu plus de sens." L'IA peut-elle remplacer les historiens, les historiennes et les archivistes ? Ces usages questionnent la pérennité des pratiques des chercheurs, des chercheuses et des archivistes, au point que d’aucuns se demandent si les nouvelles technologies numériques et d’intelligence artificielle sont à même de concurrencer ou de remplacer leur activité. Ce qui est "nouveau dans l'histoire de l'intelligence artificielle est arrivé il y a trois ans, [ce] sont les grands modèles de langage, les IA génératives", précise Alexandre Gefen, directeur de recherches au CNRS et auteur de Humanités numériques. Le savoir et l’enseignement à l’heure de l’IA (Éditions Hermann, 2026). Ce sont "des outils qui sont capables de construire des phrases, d'augmenter notre manière de parler, de nous équiper d'un langage dans n'importe quelle langue extrêmement fluide et de synthétiser des données, des savoirs. Le problème est de savoir ce qu'on fait de ces IA génératives en histoire. Le constat est très nuancé, parce que ces outils n'ont aucune idée de ce qu'est la causalité historique. Ce sont simplement des manières de combiner des mots ensemble. Elles sont particulièrement capables de vous mettre sur de mauvaises voies, d'halluciner, de se tromper sur les dates. Elles n'ont aucune vision spatiale de la manière dont les champs de sens s'organisent. La question de l'histoire, de l'index, de la source, de la référence, est totalement absente." L’intelligence artificielle reste à ce jour faillible et peut en effet produire des “hallucinations”, c'est-à-dire des propos faux ou loufoques. Elle ne cite que peu les sources de ses discours, alors même que l’administration de la preuve est un principe fondamental de l’écriture scientifique. Les usages de l’IA doivent ainsi rester complémentaires des pratiques humaines. De plus, toutes les sources historiques ne peuvent faire l’objet d’un traitement numérique et d’une analyse par IA. Certaines archives sont visées par des restrictions de communication en raison du droit d’auteur, du droit à l’image ou de la protection des données personnelles. Les archivistes restent dès lors indispensables pour mener des politiques de numérisation tout en respectant le cadre légal. Pour en savoir plus Alexandre Gefen est directeur de recherches au CNRS, historien des idées et de la littérature. Il a notamment publié : (sous sa direction) Histoire culturelle de l’IA, CNRS Éditions, 2026. Humanités numériques. Le savoir et l’enseignement à l’heure de l’IA, Éditions Hermann, 2026. Vivre avec ChatGPT : l’intelligence artificielle aura-t-elle réponse à tout ?, Éditions de l’Observatoire, 2023. Un monde commun. Le savoir des sciences humaines et sociales, CNRS Éditions, 2023. Caroline Muller est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université Rennes 2 et membre de l’Institut universitaire de France. Elle a notamment publié : (avec Frédéric Clavert) Écrire l’histoire. Gestes et expériences à l’ère numérique, Armand Colin, 2025. Au plus près des âmes et des corps. Une histoire intime des catholiques au XIXᵉ siècle, Presses universitaires de France, 2019. Victor Gysembergh est directeur de recherches au CNRS, au Centre Léon Robin de recherche sur la pensée antique. Il a notamment publié : Eudoxe de Cnide. Fragments, Les Belles Lettres, 2024. Mise à jour de Aristote. Du ciel, texte introduit, traduit et commenté par Michel Federspiel, Les Belles Lettres, 2017. Références sonores de l’émission : L'historien Emmanuel Le Roy Ladurie à propos de l'usage de l'ordinateur pour la recherche historique, ORTF, 8 juin 1973. Extrait d'un reportage sur un "concours" entre humain et machine, Curiosités scientifiques, 1ᵉʳ janvier 1959. Interview de l'administrateur général de la Bibliothèque nationale de France Etienne Dennery, ORTF, 9 mai 1970. Extrait de Retour vers le futur réalisé par Robert Zemeckis et sorti en 1985. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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