EPISODE · May 7, 2026 · 58 MIN
Madame de Sévigné et les femmes du Grand Siècle : Classique Sévigné, l’héritage des femmes de lettres
La marquise de Sévigné meurt en 1696 chez sa fille, au château de Grignan, dans la Drôme. Quand elle disparaît, à l’âge de 70 ans, Sévigné laisse une imposante correspondance, mais n’a rien publié en son nom. Comment s’est opérée la découverte des lettres de Sévigné, devenue depuis une figure de la littérature ? Publier Sévigné au lendemain de sa mort À sa mort en 1696, le style d’écriture de Sévigné est déjà reconnu et ses lettres sont lues dans des cercles restreints. La même année, des lettres de Sévigné sont publiées pour la première fois dans les Mémoires de son cousin Roger de Bussy-Rabutin. Au 18ᵉ siècle, une édition subreptice de ses correspondances paraît, rapidement remplacée par de nouvelles éditions qui se succèdent, à l’initiative de sa petite-fille Pauline de Grignan, marquise de Simiane, et de l’éditeur Denis Marius de Perrin. Ils n’hésitent pas à modifier, voire à supprimer certains passages pour préserver des réputations, mais aussi pour instrumentaliser la figure de Sévigné. Laure Depretto, maîtresse de conférences en langue et littérature française du 17ᵉ siècle à l'Université d'Orléans, ajoute que "la pratique de l'anthologie permettait de retenir les lettres à mettre entre toutes les mains et de ne pas retenir les plus scabreuses. [...] Progressivement, chaque époque a constitué ses anthologies en fonction des intérêts qu'on y cherchait." L’avènement des autrices du Grand Siècle Sévigné est loin d’être la seule autrice du 17ᵉ siècle. Se trouvent à ses côtés Marie-Catherine Desjardins, dite Madame de Villedieu, Madeleine de Scudéry, ou encore Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette. Ces Parisiennes, habituées des cercles lettrés, ont un point commun : elles ne sont pas mariées. Célibataires ou veuves, ces conditions leur offrent la liberté d’écrire, pour certaines de publier, voire d’être rémunérées. Pour être publiées, certaines restent anonymes, quand d’autres publient sous un nom emprunté à un frère ou à un amant. "Les femmes savantes n'ont pas bonne presse", explique Nathalie Grande, professeur de littérature française à l’Université de Nantes. "Il est considéré comme malséant pour une femme, non pas de savoir, mais de faire savoir qu'elle sait. Elles publient de manière anonyme, même Madeleine de Scudéry, protofigure des écrivaines professionnelles." Maintes fois rééditées au 18ᵉ siècle, les œuvres de ces femmes sont progressivement reléguées au second plan. L’instrumentalisation de la figure sévignéenne La plus grande facilité d'accès à la scolarisation au 19ᵉ siècle, notamment pour les jeunes filles, fait progressivement disparaître ces autrices des programmes. Sévigné, quant à elle, incarne le stéréotype du genre féminin. Mère aimante et petite-fille de sainte, elle est le symbole d'une France distinguée et élégante. Elle devient une classique et sa figure est présente dans l’espace public. Sous la Troisième République, Sévigné devient un modèle édifiant et moral, dont s’empare la statuaire. Anne-Laure Sol, commissaire scientifique de l’exposition "Madame de Sévigné. Lettres parisiennes" au musée Carnavalet – Histoire de Paris, ajoute : "La première représentation sculptée qu'on connaisse [de Sévigné] date de 1857, à Grignan. Elle est représentée assise en train d'écrire une lettre, la plume à la main." Personnage au théâtre, nom de rue et marque de chocolat, Sévigné est aujourd’hui omniprésente dans le paysage français et inspire les artistes contemporains. Pour en savoir plus Laure Depretto est maîtresse de conférences en langue et littérature française du 17ᵉ siècle à l'université d'Orléans, spécialiste de non-fiction. Ses publications : (dir. avec Noëlline Castagnez et Julien Véronèse) Les Discours adressés au(x) pouvoir(s), Classiques Garnier, 2024. (dir. avec Christian Renoux, Christophe Speroni et Gariele Vickermann-Ribémont) Cultures du secret à l’époque moderne : raisons, espaces, paradoxes, fabriques, Classiques Garnier, 2023. Informer et raconter dans la Correspondance de Madame de Sévigné, Classiques Garnier, 2015. Nathalie Grande est historienne de la littérature, professeure à l'université de Nantes. Ses publications : (dir. avec Andrea Grewe) La Princesse hors les murs : la réception internationale de Mme de Lafayette (XVIIe-XVIIIe siècle), Papers on French Seventeenth Century Literature, numéro 101, volume LI, 2025. Elle présente et édite une anthologie : Sexe, genre et contes de fées. Contes de conteuses du XVIIe siècle, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2024. (dir. avec Mathilde Labbé) Regards de femmes sur l’histoire littéraire, Dossier de la Revue d’Histoire littéraire de la France, 2023. Anne-Laure Sol est conservatrice en chef du patrimoine, responsable du département des peintures et vitraux du musée Carnavalet – Histoire de Paris. Elle est commissaire scientifique de l’exposition "Madame de Sévigné. Lettres parisiennes" à voir jusqu’au 23 août 2026 au musée Carnavalet à Paris. Références sonores de l’émission : Lettre de Sévigné à Madame de Grignan, 22 avril 1689, lue par Lou Rousselet. Le poète Géo-Charles à propos de l'hôtel Carnavalet, dernière résidence de Sévigné, RTF, 30 novembre 1954. Lettre de Sévigné à Madame de Grignan, 25 octobre 1671, lue par Lou Rousselet. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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