EPISODE · May 5, 2026 · 58 MIN
Madame de Sévigné et les femmes du Grand Siècle : "Ma très chère fille", Sévigné en correspondance longue distance
Madame de Sévigné entretient à partir de 1671 une correspondance longue distance avec sa fille la comtesse de Grignan. Mais quelle drôle d'idée a eu cette fille-là de quitter Paris et sa maman pour suivre son mari dans le sud de la France ? De cela naît une magnifique correspondance, fleuron de notre littérature, chef-d'œuvre épistolaire et document sublime pour saisir les relations de famille, les liens entre une mère et sa fille dans la haute aristocratie de la France du Grand Siècle. Grandir dans une famille de l'aristocratie Marie de Rabutin-Chantal n'a que peu connu ses parents. Orpheline à l'âge de sept ans, elle grandit, élevée et choyée, dans la famille de ses grands-parents et oncles maternels. Femme de l'aristocratie, elle évolue dans un milieu et à une époque où la famille se conçoit à la fois comme un ménage, l'ensemble des personnes qui vivent sous le même toit, et un lignage, l'ensemble des descendants d'une personne par filiation ou alliance, jusqu'à des degrés éloignés. Si elle est très proche de certains membres de sa famille, comme ses cousins Roger de Bussy-Rabutin et Philippe-Emmanuel de Coulanges, ils ne vivent pas obligatoirement sous le même toit : la famille aristocratique est géographiquement dispersée. Les enjeux de succession, d’héritage, de propriété des terres, le mariage, l’armée, le couvent, la vie de la cour éloignent les membres de la famille. Être mère dans le Grand Siècle Madame de Sévigné devient mère en 1646, quand elle donne naissance à sa fille, Françoise. Deux ans plus tard naît son fils, Charles. Le soin et l’éducation des enfants de l'aristocratie sont pris en charge par d’autres personnes que les parents. Les enfants en bas âge sont à la charge de nourrices et des maîtres, des sœurs dans les couvents, des jésuites assurent l'éducation des enfants. Ces pratiques, qui sont la norme dans les familles de la noblesse, ne sont pas synonymes d’un désintérêt ou d’un délaissement de la part des parents. Elles sont adoptées par tradition et accompagnées d’un souci de transmission d’une éducation de qualité et d’une foi solide. Certaines tâches maternelles et éducatives sont menées par les mères. Elles s’inquiètent des risques de la grossesse, de la naissance, du post-partum et du soin aux nouvelles mères, de la maternité, du soin et de l’éducation des enfants. C'est dans cette perspective que "Madame de Sévigné abreuve sa fille de conseils", souligne Cécile Lignereux, maîtresse de conférences en littérature et autrice de À l'origine du savoir-faire épistolaire de Mme de Sévigné : les lettres de l'année 1671 (PUF, 2012). "On a pu dire qu'elle était autoritaire, qu'elle s'immisçait dans l'intimité de sa fille, qu'elle était tyrannique. En réalité, c'est son devoir de mère que de prodiguer des conseils en matière d'économie, de santé, d'éducation des petits-enfants. C'est quelque chose d'attendu, cela fait partie des prérogatives maternelles." La Correspondance, témoignage d'une relation entre une mère et sa fille En 1671, Françoise, devenue comtesse de Grignan à la suite de son mariage avec François de Grignan, part vivre avec lui en Provence. Monsieur de Grignan y est lieutenant-général, il représente le roi. Elle laisse à Madame de Sévigné la charge de sa fille Marie-Blanche, trop petite pour voyager si loin. À partir de cette date, la marquise de Sévigné et la comtesse de Grignan s’écrivent presque quotidiennement. Leur correspondance donne à voir la manière dont Madame de Sévigné et Madame de Grignan appréhendent leur rôle de mère. N'on été conservées cependant que les lettres de Sévigné. Les réponses de Madame de Grignan "ont été détruites, comme nombre de correspondances de femmes de cette époque", explique Nathalie Freidel, professeure de littérature et autrice de Sévigné dans le cercle des femmes (Hermann, 2026). "C'était souvent leur propre volonté de ne pas laisser ces traces. C'était des papiers de famille, il y avait des secrets, il y avait des choses qu'elles n'avaient pas envie qu'elles soient transmis à la postérité. Les lettres ont été détruites. Néanmoins, en lisant les lettres de Sévigné, on entend les lettres de François de Grignan." Sévigné est en particulier prudente vis-à-vis de la grossesse, en raison du risque de mort qu'elle engendre pour la mère et pour l'enfant. L’omniprésence des dangers liés à la maternité transparaît dans les lettres. Sévigné, par inquiétude et nécessité de prévenir ces dangers, donne des conseils. Elle est explicite et ne néglige pas les détails corporels, ni les conseils pratiques sur la sexualité. Madame de Sévigné exprime dans ses lettres à sa fille une affection maternelle réelle. Cette affection est cependant propre et représentative de son époque et de son milieu. Elle est influencée par l’idéal galant de la relation promu par la Carte de Tendre, pays imaginaire du roman Clélie, histoire romaine, de Mademoiselle de Scudéry. Elle fait le choix d'une amitié tendre avec sa fille, c'est-à-dire d’exprimer de l'affection et de l'estime, pour les mérites de l’autre. Si l’on retient les déclarations d’amour à sa fille, elles ne composent pas la majorité du texte des lettres, qui rendent en revanche compte au long cours d'une expérience maternelle quotidienne de femmes de l'aristocratie du 17ᵉ siècle. Pour en savoir plus Nathalie Freidel est professeure de littérature française du 17ᵉ siècle à l'université Wilfrid Laurier au Canada. Ses publications : Sévigné dans le cercle des femmes, Hermann, 2026. Le Temps des “écriveuses”. L’œuvre pionnière des épistolières au XVIIᵉ siècle, Classiques Garnier, 2022. Édition de Mme de Sévigné. Lettres choisies, Gallimard, 2016. Préface de Mme de Sévigné. Lettres de l’année 1671, éd. Roger Duchêne, Gallimard, 2012. La Conquête de l’intime. Public et privé dans la Correspondance de Madame de Sévigné, Honoré Champion, 2019, publié pour la première fois en 2009. Cécile Lignereux est maîtresse de conférences en langue et littérature françaises d'Ancien Régime à l'Université Grenoble Alpes. Ses publications : (dir. avec Ellen Delvallée) Rhétorique de la requête (XVIᵉ-XVIIᵉ siècles), Classiques Garnier, 2024. (dir.) Les Rituels épistolaires (XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles), Classiques Garnier, 2023. À l'origine du savoir-faire épistolaire de Mme de Sévigné : les lettres de l'année 1671, Presses universitaires de France, 2012. (dir.) La Première Année de correspondance entre Mme de Sévigné et Mme de Grignan, Classiques Garnier, 2012. Références sonores de l'émission : Lecture par Lou Rousselet de la lettre de Sévigné à Madame de Grignan du 1ᵉʳ avril 1671. Lecture par Guillaume Gallienne de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, "Ça peut pas faire de mal", France Inter, 2 novembre 2013. Extrait du film Madame de Sévigné, réalisé par Isabelle Brocard, sorti en 2024. L'universitaire et poétesse Marie-Jeanne Durry sur la relation de Sévigné et de son fils Charles, RTF, 10 décembre 1954. Lecture par Lou Rousselet de la lettre de Sévigné à Madame de Grignan du 6 mai 1676. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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