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EPISODE · May 6, 2026 · 58 MIN

Madame de Sévigné et les femmes du Grand Siècle : Sévigné et les nouvelles, une observatrice des intrigues de la cour

from Le Cours de l'histoire

Madame de Sévigné, née en 1626 et morte en 1696 à l'âge de 70 ans, est une observatrice attentive des intrigues de la cour et des turbulences de son temps : la Fronde, l'évolution du pouvoir royal vers l'absolutisme, l'arrestation de Fouquet et l'affaire des poisons. Comment était-elle informée, comment a-t-elle diffusé l'information ? Au 17ᵉ siècle, cette information se diffuse de bouche à oreille, par les correspondances, par la presse naissante et en chanson. Sévigné au plus près des nouvelles Sévigné est d’abord une femme du Grand Siècle. Son parcours suit celui de la progression de la presse périodique et de l’information imprimée au 17ᵉ siècle. Aristocrate, elle fait partie de cette minorité de femmes qui savent lire et écrire. Sévigné lit la Gazette de Théophraste Renaudot, le Mercure galant de Jean Donneau de Visé et d’autres périodiques imprimés à l’étranger et diffusés en France. Pour les femmes de l’aristocratie, se tenir au courant de l’actualité politique et culturelle permet de tenir son rang et de gérer sa réputation. Sévigné s’informe également des intrigues de cour par la correspondance. Les échanges continus de lettres avec ses destinataires lui permettent parfois d’accéder à une nouvelle sans l'intermédiaire des journaux. L’accès à l’information passe aussi par l’échange oral avec des proches qui fréquentent la cour. L'oral est complémentaire de l'écrit pour connaitre l'actualité. Par exemple, donnent des informations complémentaires "les commentaires oraux [qui] accompagnent la lecture d'un journal, qui parvient parfois en même temps que le paquet de la lettre", explique Karine Abiven, professeure en langue française et autrice de Sur l’air de la Fronde. Chansons d’actualité et guerre civile (1648-1661) (Champ Vallon, 2026). "On peut copier des extraits d'une source écrite dans le paquet de diverses lettres et papiers qu'on envoie à sa correspondante. Ces allers-retours constants entre diverses sources me semblent importants pour comprendre la souplesse remarquable de ces énoncés d'information, qui souvent se corrigent. Ils nous évitent d'embaumer ces énoncés, parfois vus comme des emblèmes du Grand Siècle, dans une sorte de fixité. Au contraire, on voit là une information extrêmement mobile. Certains morceaux des lettres étaient détachables, autonomisables, pour être lus à haute voix devant certaines compagnies. C'est un des enjeux que de prendre en compte l'idée qu'une épistolière est aussi quelqu'un qui va accompagner sa lettre de commentaires." Une contemporaine de la Fronde En 1648, la Fronde commence et Sévigné a tout juste 22 ans. Plus qu'un soulèvement populaire, la Fronde est une révolte des aristocrates et parlementaires lors de la régence de Mazarin et d’Anne d’Autriche. Entre 1648 et 1653, l’information en sort bouleversée. Les pamphlets se multiplient et l’on voit apparaître des mazarinades dans les rues des villes du royaume de France. Au contraire du cardinal de Retz ou du prince de Condé, Madame de Sévigné n’a pas intérêt à prendre part au soulèvement. Il est cependant certain qu’elle se tient au courant des événements et qu'elle entend les chansons frondeuses qui animent les rues à Paris. Ces airs connus de tous et toutes touchent toutes les catégories sociales. Au lendemain de la Fronde, Sévigné conserve des liens avec des frondeurs exilés, comme le cardinal de Retz. De Fouquet à l’affaire des poisons La correspondance de Sévigné se place en concurrence avec la Gazette et le Mercure galant. Dans ses lettres, Sévigné se fait souvent enquêtrice. Elle ménage du suspense de lettres en lettres. Parfois, Sévigné tourne l’actualité sous la forme d’une devinette, en écrivant à sa destinataire “Devinez qui ?”. En 1661, l’arrestation de Nicolas Fouquet, surintendant des finances, fait du bruit dans toute la France. À la manière d’une reporter, Sévigné feuilletonne en relatant au jour le jour l’affaire. Elle informe notamment le seigneur Pomponne du procès de Fouquet. Si aujourd'hui notre rapport à l'information est différent de celui du 17ᵉ siècle, l'information au siècle de Sévigné "va déjà très vite", souligne Christophe Schuwey, chercheur en littérature du 17ᵉ siècle, maître de conférences en humanités numériques et histoire du livre à l'Université de Bretagne Sud. Les journaux, qui apparaissent peu à peu, ont "un rythme de publication toutes les semaines. L'accès à des informations toutes les semaines, du point de vue de cette population, ça va beaucoup plus vite. En termes de mode de consommation, il y a une soif ou une faim de consommation et de savoir, qui montre qu'on est constamment en train de lire de l'actualité, qu'on veut de l'actualité. Cela contamine jusqu'à la production littéraire. Beaucoup de la production du second 17ᵉ siècle, si ce n'est toute la production du 17ᵉ siècle, même dans les tragédies qui ont l'air de parler d'histoire lointaine, parlent d'actualité. On a cette espèce de consommation effrénée. Il serait faux d'imaginer un temps lent de l'information." Au 17ᵉ siècle, l’actualité se vit en effet aussi au théâtre et par le théâtre. Dans ses lettres, Sévigné commente, critique ou fait l’éloge de certaines pièces. C’est notamment le cas de Bajazet de Jean Racine en 1672. À travers les lettres de Sévigné, c’est l’histoire politique et culturelle du Grand Siècle qui se lit au fil des mots. Ce qui facilite le travail des historiens et historiennes. Pour en savoir plus Karine Abiven est professeure en langue française à l'Université de Rouen Normandie. Ses publications : Sur l’air de la Fronde. Chansons d’actualité et guerre civile (1648-1661), Champ Vallon, 2026. (avec Laélia Véron), Trahir et venger. Paradoxes des récits de transfuges de classe, Paris, La Découverte, 2024. L’Anecdote ou la fabrique du petit fait vrai. De Tallemant des Réaux à Voltaire (1650-1750), Paris, Classiques Garnier, 2015. Christophe Schuwey est chercheur en littérature du 17ᵉ siècle, maître de conférences en humanités numériques et histoire du livre à l'Université de Bretagne Sud. Ses publications : (avec Clara Dealberto et Jules Grandin), L'Atlas Molière, Les Arènes, 2022. Un entrepreneur des lettres au XVIIᵉ siècle. Donneau de Visé, de Molière au Mercure galant, Classiques Garnier, 2020. Références sonores de l’émission : Chanson "Braves troupes frondeuses", air de la Fronde, interprétée par Karine Abiven. Pierre Barbier sur la Fronde et les mazarinades, Histoire de France en chansons, RTF, 16 septembre 1957. Chanson "Les Enfarinés", air de la Fronde, interprétée par Karine Abiven. Lecture par Lou Rousselet d'une lettre de Madame de Sévigné à Moulceau, 1ᵉʳ mai 1686. Extrait du téléfilm Le Roi, l'Écureuil et la Couleuvre réalisé par Laurent Heynemann, France 3, 2011. Lecture par Lou Rousselet d'une lettre de Madame de Sévigné à Monsieur de Pomponne, 1ᵉʳ décembre 1664. Lecture par Lou Rousselet d'une lettre de Madame de Sévigné à du Plessis, 27 août 1690. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

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