Marc Bloch et Carlo Ginzburg, des vies pour l'histoire : hommages croisés episode artwork

EPISODE · Jun 19, 2026 · 58 MIN

Marc Bloch et Carlo Ginzburg, des vies pour l'histoire : hommages croisés

from Le Cours de l'histoire

Le 1ᵉʳ avril 2026, le Grand Continent, la revue de géopolitique, organisait au Panthéon une conférence de Carlo Ginzburg sur un "lapsus" de Marc Bloch, à quelques jours de l'entrée au Panthéon de l'historien. L'assistance était nombreuse, avec des historiens, des historiennes, des lycéens, des lycéennes et des gens curieux de savoir, d'intelligence. La famille de Marc Bloch était là aussi. Ce jour-là, Carlo Ginzburg n'a pas pu venir, c'est son traducteur Martin Rueff qui a lu ce texte, avec beaucoup de talent. C'était brillant, dans ce lieu exceptionnel. Marc Bloch est mort un 16 juin en 1944, Carlo Ginzburg est mort autour du même jour, en 2026. Tous deux ont consacré leur vie à l'histoire. Marc Bloch, l'histoire et la résistance Né en 1886, Marc Bloch est jeune professeur d'histoire-géographie au lycée quand la Première Guerre mondiale éclate. Mobilisé, l'expérience des tranchées le conduit à étudier la propagation de fausses nouvelles en contexte de guerre. En 1921, il publie "Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre" dans la Revue de synthèse historique. Le sujet de la propagation des fausses nouvelles n'est pas sa spécialité, il a soutenu l'année précédente une thèse en histoire médiévale. Il publie ainsi dans les années 1920 et 1930 des ouvrages dédiés à la période du Moyen Âge, comme Les Rois thaumaturges (1924), dans lequel il étudie les croyances envers le pouvoir des rois de France et d'Angleterre de guérir par le toucher des personnes atteintes de maladies. La période de l'entre-deux-guerres est également celle du lancement par Marc Bloch et son collègue et ami Lucien Febvre d'une revue historique sous le nom d'Annales d'histoire économique et sociale. Lorsque la Seconde Guerre mondiale se déclare, Marc Bloch s'engage auprès de l'armée française. Suite à la défaite essuyée par les troupes face à l'armée allemande, il compose le manuscrit de L'Étrange Défaite, dans lequel il tente d'analyser les causes de la défaite. Cet ouvrage est publié de manière posthume, tout comme Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien, écrit de méthode historique que Marc Bloch compose alors que les lois du régime du maréchal Pétain empêchent les personnes juives, comme lui, d'enseigner puis de vivre décemment. En 1943, entré dans la clandestinité, Marc Bloch intègre le mouvement de résistance Franc-Tireur à Lyon. Arrêté par la Gestapo et la milice en 1944, il est incarcéré et torturé, puis assassiné le 16 juin 1944. "Marc Bloch, c'est une éthique morale, mais surtout une volonté pure", souligne Suzette Bloch, petite-fille de Marc Bloch et journaliste."Ses travaux historiques, ses intuitions, ses recherches scientifiques historiques, il les a tenues jusqu'au bout. Même dans les périodes les plus difficiles, il gardait le fil." Marc Bloch lu par Carlo Ginzburg Carlo Ginzburg a dix-huit ans lorsqu'il découvre le travail de Marc Bloch. Étudiant à la fin des années 1950 à l'École normale supérieure de Pise, en Italie, il lit Les Rois thaumaturges. Cette lecture est pour lui une révélation. Toute sa vie, il ne cesse de relire cet ouvrage et les autres travaux de Marc Bloch, d'abord pour apprendre le métier d'historien, ensuite pour explorer ses propres thèses historiques et élaborer sa méthode. Dans les années 1970 et 1980, alors qu'il étudie dans Les Rois thaumaturges la manière dont Marc Bloch tire de son analyse de cas précis une réflexion sur la société au Moyen Âge, Carlo Ginzburg propose d'utiliser l'anomalie comme révélateur en histoire de la norme et du fonctionnement d'une société : la micro-histoire est adoptée par nombre d'historiens et d'historiennes à travers le monde. Carlo Ginzburg dialogue avec les historiennes et historiens qui lui sont contemporains, tout comme Marc Bloch, qui était entouré d'une "constellation de collègues, d'amis, avec lesquels il a travaillé, sans lesquels on ne peut pas comprendre Marc Bloch", souligne Guillaume Calafat, directeur de la rédaction de la revue des Annales, la revue fondée par Marc Bloch et Lucien Febvre, et maître de conférences en histoire moderne à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. "Les recherches qui ont été menées ces derniers temps – la panthéonisation a été un formidable incubateur de recherche – ont montré justement tous ces liens intellectuels par des petites correspondances, par des associations d'historiens, d'historiennes. Cela est très riche pour montrer le travail collectif de l'historien. Quelque chose que Ginzburg avait aussi. Il est un des coanimateurs de Quaderni Storici, la grande revue des microhistoriens, qui est entrée en dialogue avec les Annales. C'était moins un homme de revue que Marc Bloch, mais avec Giovanni Levy, Carlo Poni, Edoardo Grandi, il a joué ce rôle d'animateur de revue. Animer des collectifs d'historiens et d'historiennes, je crois que c'est très important pour comprendre à quel point c'est un travail collectif et fondamentalement pluriel." Au-delà de lire Marc Bloch pour élaborer ses propres travaux, Carlo Ginzburg permet aussi la diversification et le développement des relectures historiques de Marc Bloch en France et dans le monde. Il joue, notamment à la fin de sa vie, un rôle essentiel dans la structuration de mémoires, historiennes et familiales, autour de la figure de l'historien et résistant, qui entre au Panthéon le 23 juin 2026. Quelles mémoires de Marc Bloch aujourd'hui ? Avant les années 1990, les étudiants et étudiantes, les historiennes et historiens, comme Carlo Ginzburg, lisent Marc Bloch. Sa vie et une partie de son œuvre deviennent particulièrement connues du grand public à partir des années 1990. A lieu dans ces années une "redécouverte de L'Étrange Défaite, qui n'avait pas été lu ou très peu, et encore moins publié depuis 1957", explique Yann Potin, historien qui a codirigé l'ouvrage Marc Bloch. L’histoire en résistance (Seuil, 2026). "L'auteur de L'Étrange Défaite est un témoin, autant qu'un historien. Je crois que ce qu'il faut évoquer, c'est dans quelle mesure l'historien et le témoin se nourrissent l'un de l'autre. L'un a l'expérience, notamment, du combat et de la résistance, mais […] Marc Bloch a des choses à nous dire, au-delà de ce témoignage." Comme Carlo Ginzburg, les travaux de Marc Bloch sont traduits en différentes langues. Marc Bloch est notamment lu en Belgique, en Allemagne. Cette mémoire est en partie due au dialogue qu’entretenait Marc Bloch de son vivant avec l’historiographie autre que française. Il dialogue par exemple avec l'historien belge Henri Pirenne. Parce qu’il dépasse les travaux de Pirenne, Marc Bloch est lu par les élèves de l’historien belge. Apologie pour l'histoire, un de ses ouvrages les plus lus, "a véritablement marqué, et marque encore, des générations d'historiens, non seulement en France, mais partout dans le monde", précise Agnès Graceffa, historienne et collaboratrice scientifique à l’Université libre de Bruxelles. Malgré la complexité de la réception de ses travaux en Allemagne, cette réception "a été significative, parce que c'est notamment par certains historiens allemands qu'on a aussi redécouvert Marc Bloch. Il y a les travaux de Oexle, les travaux plus récents évidemment de Peter Schöttler, dont la superbe biographie vient de paraître. Donc on a une redécouverte significative. Même si dans chaque pays c'est un peu différent, complexe, la méthode historique reste au cœur du message que Marc Bloch transmet à tous les étudiants en histoire aujourd'hui encore." Pour en savoir plus Suzette Bloch est la petite-fille de Marc Bloch et journaliste. Ses publications et contributions : (conseillère éditoriale, avec Jean-David Morvan au scénario et Laurent Bidot au dessin) Marc Bloch. L’historien combattant, bande dessinée, Tallandier et le Ministère des Armées et des Anciens combattants, 2026. "Marc Bloch. Généalogie familiale", Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, nᵒ 164, 2025. Guillaume Calafat est directeur de la rédaction de la revue des Annales, maître de conférences en histoire moderne à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses publications et contributions : "Jusqu’à l’époque moderne et au-delà : la longue durée de l’histoire économique" dans Marc Bloch. L’histoire en résistance, sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin, Seuil, 2026. (avec Mathieu Grenet) Méditerranées. Une histoire des mobilités humaines, Points histoire, 2023. Une mer jalousée. Contribution à l’histoire de la souveraineté, Seuil, 2019. (coord. avec Hélène Blais et Isabelle Heullant-Donat) Romain Bertrand (dir.), L’Exploration du monde. Une autre histoire des Grandes Découvertes, Seuil, 2019. (dir. avec Romain Bertrand), Micro-analyse et histoire globale. Travail et société, Annales. Histoire, Sciences sociales, 2018/1 (73ᵉ année), Éditions de l’EHESS, juillet 2019. La revue des Annales publie en avant-première cinq articles consacrés aux travaux de Marc Bloch. Agnès Graceffa est historienne, collaboratrice scientifique à l’Université libre de Bruxelles. Ses publications et contributions : "Une science historique sans frontières", dans Marc Bloch. L’histoire en résistance, sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin, Seuil, 2026. Une femme face à l’histoire. Itinéraire de Raïssa Bloch, Saint-Pétersbourg-Auschwitz, 1898-1943, Belin, 2017. "De l’entraide universitaire sous l’Occupation : la correspondance de Marc Bloch avec André Mazon (décembre 1940 – juillet 1941)", Revue historique, nᵒ 674, 2015. Les Historiens et la question franque. Le peuplement franc et les Mérovingiens dans l’historiographie française et allemande des XIXᵉ-XXᵉ siècles, Brepols, 2009. Yann Potin est conservateur en chef aux Archives nationales et maître de conférences associé en histoire du droit. Il est commissaire de l’exposition "Marc Bloch. L’esprit de l’histoire" qui se tient du 23 juin 2026 au 10 janvier 2027 au Panthéon à Paris. Ses publications : (dir. avec Florian Mazel) Marc Bloch. L’histoire en résistance, Seuil, 2026. Trésor, écrits, pouvoirs. Archives et bibliothèque d’État en France à la fin du Moyen Âge, CNRS Éditions, 2020. (dir. avec Jean-François Sirinelli) Générations historiennes (XIXᵉ-XXᵉ siècles), CNRS Éditions, 2019. (dir. avec Aude Déruelle) Augustin Thierry. L’histoire pour mémoire, Presses universitaires de Rennes, 2018. (édition annotée en collaboration avec Brigitte Mazon) Lucien Febvre, Michelet, créateur de l'Histoire de France, La Librairie Vuibert, 2014. Références sonores de l’émission : Extraits d'un entretien avec Carlo Ginzburg mené par Béatrice Leca et réalisé par Yaël Mandelbaum, France Culture, 2025. Extrait d'un entretien avec Carlo Ginzburg, France Culture, 16 décembre 1997. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

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