EPISODE · Jul 1, 2026 · 58 MIN
Plouf ! Vivre avec l’eau : Marais et rivières, le pouvoir royal face aux défis hydrauliques
Nous voici de nouveau les pieds dans l’eau, celle des marais ou sur les bords d’une rivière, au risque d’attraper la fièvre des marais et d’être victime d’une montée des eaux. Assécher et canaliser pour naviguer en toute sécurité, pour assainir, pour récupérer des terres. Ruisseaux, rivières, fleuves, mares, marais, marécages, étangs, une histoire sur l’étang long. Vivre avec les marais et rivières À l’époque moderne, les marais sont présents dans de nombreuses régions du royaume de France. Les populations riveraines se servent des marais comme réservoir de chasse, de pêche, pour des roseaux ou du pâturage. Par ailleurs, certaines populations vivent en contact avec des cours d'eau, et ainsi "vont à la rivière", pour "un usage artisanal, le rouissage du chanvre, l'artisanat urbain autour des boucheries, des tanneries", explique Virginie Serna, archéologue et autrice de Épaves et naufrages en Loire. Archéologie de l’accident en eau douce (XIVᵉ – XIXᵉ siècle) (Revue archéologique du Centre de la France, 2020). "Aller vers l'eau, c'est aller sur l'eau aussi. [...] Les fleuves et les rivières sont, pour la période médiévale et moderne, des lieux de circulation marchande extrêmement importants. On a aussi les moulins, la force énergétique, les moulins fixes, les moulins flottants. Ne pas oublier les pêcheries, très nombreuses également, les pertuis, les digues. On a un espace très encombré, qui ne ressemble plus du tout à ce que l'on a aujourd'hui." Assécher l’eau des marais L’assèchement des marais se structure au début du 17ᵉ siècle, à la faveur de la reconstruction du royaume lancée par le roi Henri IV et Sully. Par un édit de 1599, Henri IV accorde un privilège à Humphrey Bradley, ingénieur du Brabant spécialisé en hydraulique, pour assécher tous les lacs et marais de France. Le but de l’assèchement du marais est d’évacuer l’eau. Dans les sources de l’époque moderne, il est mention d'“essuyer la terre”. Une fois que la terre est assez relevée, les ouvriers créent un réseau primaire de drainage qu’ils font converger vers un canal émissaire. L’enjeu est économique. Suite à l’assèchement des marais, les espaces "sont dédiés à la culture, à l'élevage essentiellement", précise Raphaël Morera, historien, directeur de recherche au CNRS. "Des dynamiques locales de la part des communautés pressent pour récupérer des droits à l'intérieur des desséchés, parce que le dessèchement implique une privation de droits, considérés comme acquis par les communautés. On peut avoir des villages riverains dont les habitants ont des portions de terre dans le desséché. Les querelles d'usages sont moins denses dans les marais que dans les rivières. Néanmoins, ça demande énormément de travail. On mobilise une main-d'œuvre abondante, bon marché, disponible et pour qui ces travaux dans les marais sont des ressources financières. Cela permet d'avoir un salaire journalier pendant un laps de temps, parfois récurrent pendant l'année, mais ce sont des travaux pénibles." L'enjeu de l'assèchement des marais est aussi symbolique : un marais qui n’est pas desséché est un espace perdu pour le royaume. L’assèchement permet ainsi d’étendre le domaine du roi. Maîtriser l’eau des rivières Au 17ᵉ siècle, le pouvoir monarchique tente d’aménager de plus en plus les rivières du royaume, qui sont comparées à des “chemins qui portent des bateaux”. Les petites rivières sont entretenues par les seigneurs à l’échelle locale. L’enjeu est d’assurer une permanence du flux pour faire tourner les moulins et assurer l’irrigation. Les meuniers entretiennent les péages pour que l’eau continue à couler. Pour certains travaux, les ingénieurs hydrauliques ont parfois recours à de la corvée ou à du travail salarié avec des journaliers. Sur les "grandes rivières", comme la Loire, les ingénieurs hydrauliques cherchent à entretenir les infrastructures de navigation pour protéger le cours d’eau contre les inondations. La rivière devient une masse liquide à laquelle la communauté riveraine ne souhaite plus s’adapter. Le cours d’eau doit être maîtrisé pour subvenir à l’ensemble des usages qui peuvent être faits de la rivière : la circulation marchande ou le fonctionnement des moulins. La rivière connait donc différents usages, ce qui est synonyme "dans cet espace fluvial de conflits d'usages, qui sont extrêmement passionnés", indique Virginie Serna. Ces conflits "montrent qu'on a différents exploitants du fleuve auxquels, parfois, la monarchie va donner plutôt le privilège : [à un moment] à la circulation, à un autre moment le privilège aux meuniers." Crues, inondations, noyades Sous l’Ancien Régime, les marais et rivières du royaume présentent des risques pour les communautés riveraines et les marchands. Les marais qui ne sont pas desséchés peuvent véhiculer des maladies. Une fois desséchés, le risque est l’inondation. Au 17ᵉ siècle, le régime est conscient des dangers que peuvent rencontrer les bateaux et les équipages lors de la navigation. Sont mises en place des constructions de "canaux de navigation horizontaux, par bief, qui sécurisent énormément la navigation", souligne Raphaël Morera. "Depuis la Loire, on a construit le canal de Briare, le canal d'Orléans et ensuite tout un réseau de canaux depuis la Bourgogne." Le long des cours d’eau et rivières, le principal danger est la crue. Un débordement d’eau brutal peut détruire un moulin, faire perdre des cultures, parfois même causer des morts. Les inondations sont courantes dans la société d’Ancien Régime. Pour en savoir plus Raphaël Morera est historien, directeur de recherche au CNRS. Il codirige le Centre de recherches historiques (CRH). Ses publications : Une histoire au fil de l’eau. Paris et son environnement, XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles, Éditions de l’EHESS, 2024. L’assèchement des marais en France au XVIIᵉ siècle, Presses universitaires de Rennes, 2011. Virginie Serna est archéologue à la mission de l'inventaire général du patrimoine culturel, ministère de la Culture. Ses publications : Épaves et naufrages en Loire. Archéologie de l’accident en eau douce (XIVᵉ – XIXᵉ siècle), Revue archéologique du Centre de la France, 2020. Le Cher. Histoire et archéologie d'un cours d'eau. Revue archéologique du Centre de la France, RACF, 2013. La Loire dessus... dessous. Archéologie d'un fleuve de l'âge du Bronze à nos jours, Éditions Faton, 2010. Références sonores de l’émission : Extrait du film Ridicule, réalisé par Patrice Leconte et sorti en 1996. Lecture par Colin Gruel du préambule d'un édit de 1607 par Henri IV. Documentaire sur le Marais Vernier, Normandie Actualités, 25 juin 1976. Lecture par Tina Iung du procès-verbal de la rivière de Chalouette à Étampes concernant les opérations de drainage, 25 juin 1778. Lecture par Cassandre Puel du procès-verbal du naufrage d’avary de battaux, 5 mars 1795. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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