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EPISODE · Jun 30, 2026 · 58 MIN

Plouf ! Vivre avec l’eau : Venise à vau-l’eau, histoire d’une ville bien trempée

from Le Cours de l'histoire

Marais, canaux, lagunes, mer Adriatique, mer Méditerranée : l'histoire de Venise s'écrit au fil de l'eau. Un univers liquide qui porte la puissance mais contre lequel il faut lutter. De l'acqua alta à la surpêche en passant par la question des déchets, Venise à l'aune de l'histoire environnementale. Vivre sur l’eau, le quotidien vénitien Venise s’organise autour de ses eaux. Au-delà des circulations pédestres par les ponts, les embarcations sont nombreuses. Un service public de traversée, le traghetto, se développe au 14ᵉ siècle. Les bateliers ne sont pas seuls sur les eaux. Pour atteindre les 32 kilogrammes de poisson consommés par chaque Vénitien et Vénitienne tous les ans, l’économie de la pêche est primordiale. Depuis l’Antiquité, des bassins sont aménagés en zone d’élevage dans la lagune. Tel un travail agricole, la pêche lagunaire est rythmée par les heures et les saisons. Certains pêchent à pied dans les marécages peu profonds. D’autres se constituent en équipage d’hommes et se rendent en mer, sur l’Adriatique, pour plusieurs jours, voire semaines. Ils reviennent avec d’importantes cargaisons de poissons pêchés au filet à destination du marché urbain. Le poisson, aliment particulièrement consommé à Venise, connait plusieurs acceptions. Les Vénitiens et Vénitiennes "ont cette catégorie 'poisson', qui englobe les poissons, les crustacés, les coquillages, l'ensemble de ce qu'on peut manger qui vient de la lagune et de la mer" précise Solène Rivoal, maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Institut national universitaire Champollion d’Albi. "Il y a toute une diversité de produits en [termes de] qualité. C'est-à-dire que vous pouvez, en 1760, acheter une sardine à quelques sous, et c'est moins cher parfois que le fromage, même les abats de viande coûtent plus cher. De l'autre côté du spectre, en 1760, vous pouvez aussi acheter de l'esturgeon qui coûte 52 sous la livre, cela équivaut au prix du café." Venise les pieds dans l’eau Venise est protégée par sa lagune. Néanmoins, quand les pluies se font violentes et que le vent du sud s’engouffre dans les rues étroites, l’Adriatique monte et inonde la ville, c’est l’acqua alta. Si l’eau monte, Venise coule, mais il est impossible d’empêcher l’arrivée de cette grande marée. Au son strident de la sirène, les boutiquiers doivent protéger leurs marchandises dans les étages supérieurs des bâtiments. À l’inverse de la submersion, Venise craint également d’être ensablée. En été, les chaleurs assèchent les canaux et la ville se vide. Seules la boue, les algues et les déchets restent alors et se décomposent. Les fondations en bois s’assèchent et fragilisent celles des ponts et des maisons. Une histoire environnementale vénitienne À partir du 15ᵉ siècle, les phénomènes d’ensablement s’aggravent et ont un effet sur la santé. Les eaux noires, grises, aux déchets directement déversés dans les canaux, peuvent entraver les bonnes circulations des barques ou provoquer l’ensablement des canaux. Les déchets déversés sont divers. Près des marchés par exemple, sont déversés "les restes des poissons qui ne seront pas consommés par d'autres, parce que pendant très longtemps, au Moyen Âge c'est le cas, mais ça continue à l'époque moderne, on est dans des économies de recyclage", souligne Claire Judde de Larivière, professeure d’histoire médiévale à l’Université Toulouse-Jean Jaurès. "On est dans des économies où ce qui est déchet pour les uns est ressource pour les autres, ce qui est ordure pour les riches est potentiellement nourriture pour les plus pauvres. Une fois que tout ce cycle a eu lieu, les déchets ultimes sont bien souvent jetés dans les canaux, en particulier les marchandises pourries." De nouvelles magistratures qui se préoccupent de l’hygiène de la ville apparaissent au 16ᵉ siècle. Des collectes sont organisées, des décharges sont empêchées et les digues sont aménagées afin de favoriser les marées. Venise prend rapidement conscience de sa dépendance à la lagune et donc de l’importance de l’équilibre écologique pour garantir des eaux et un air sains. Contrairement à la mer Adriatique, les ressources de la lagune sont épuisables. Progressivement, au 18ᵉ siècle, le discours des magistrats se durcit contre les pêcheurs de la lagune, accusés de détruire les ressources. Les poissons doivent atteindre une certaine taille avant d’être consommés et il est interdit de pêcher dans des zones définies, destinées à la protection des ressources halieutiques. Afin de limiter les aléas inhérents à la pêche, les magistrats soutiennent le développement des grands élevages, qui s’adapte à la consommation de Venise. Pour en savoir plus Claire Judde de Larivière est professeure d’histoire médiévale à l’Université Toulouse-Jean Jaurès. Ses publications : Vénitiens ! Vénitiennes ! La traversée d'une ville (Venise, 1520), Seuil, 2024. L'ordinaire des savoirs. Une histoire pragmatique de la société vénitienne (XVᵉ-XVIᵉ siècles), EHESS, 2023. La révolte des boules de neige. Murano face à Venise, 1511, Fayard, 2014. Solène Rivoal est maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Institut national universitaire Champollion d’Albi. Elle est lauréate de la chaire junior “Recherche fondamentale” pour son projet "La fabrique d’une politique environnementale. La construction de savoirs lagunaires, entre pêcheurs, ingénieurs et magistrats à Venise (XVIIIᵉ siècle)”. Ses publications : (co-dir. avec Romain Grancher) Dernière frontière. Une histoire environnementale du fond de la mer, Champ Vallon, 2025. Les marchés de la mer. Une histoire sociale et environnementale de Venise au XVIIIᵉ siècle, École française de Rome, 2022. (co-dir.) Moissonner la mer. Économies, sociétés et pratiques halieutiques méditerranéennes. XVᵉ-XXIᵉ siècle, Karthala, 2018. Références sonores de l’émission : Reportage à Venise RTF, 2 octobre 1945. Le poète et traducteur italien Diego Valeri à propos de la naissance de Venise, France Culture, 1ᵉʳ mai 1969. Témoignage du poète muranais Andrea Calmo à propos de l'acqua alta au 16ᵉ siècle, lu par Thomas Beau. Le chef Simone Rodolfo à propos des ressources halieutiques de la lagune, France Culture, 30 décembre 2002. Proclamation de janvier 1520 à Venise à propos de la gestion des déchets, lue par Sidonie Lebot. Préambule d'un texte de loi pour la régulation de la pêche et la capture de petits poissons dans la lagune à Venise, 1760, lu par Thomas Beau. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

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