EPISODE · Apr 8, 2026 · 58 MIN
Quoi de neuf en Grèce antique ? : Nu et musclé ? Les masculinités en Grèce antique
Les voici qui exhibent leur corps, qui bandent leurs muscles et qui s’exhibent. Dans les musées et dans nos imaginaires, l’homme grec se présente dépourvu d'habit, si ce n’est couvert d'une pudique feuille de vigne, ajoutée parfois tardivement. Au-delà du corps et de la figure des Apollons, ces jeunes hommes à la beauté parfaite, comment définir l'homme grec, selon son âge, son origine sociale ou géographique ? Des muscles et des larmes L’émergence de l’histoire des femmes et du genre permet d’écrire une histoire des masculinités à nouveaux frais. Il s’agit d’un concept pluriel et complexe, entre force et faiblesse, performance et fragilité. De nouveaux outils, comme l’histoire du corps, l’histoire des représentations, ou l’histoire du sensible, renouvellent ce champ de recherche et sont largement mobilisés dans le Dictionnaire des masculinités en Grèce ancienne (Presses universitaires de Rennes, 2026), dirigé par les historiennes Véronique Mehl et Lydie Bodiou. Les Grecs définissent la masculinité et la virilité avec le terme d’andreia, qui prend aussi le sens de courage. Un idéal masculin se dessine à travers la culture matérielle et littéraire grecque antique. Il renvoie au modèle élitaire "kalos kagathos" (bel et bon), qui désigne une harmonie et une noblesse de corps et d’esprit. L’athlète comme les héros de la mythologie et des épopées homériques occupe une place de choix dans l’exaltation de ces valeurs. Achille, le beau et valeureux combattant de la guerre de Troie, ou Héraclès, le fils de Zeus à la force surhumaine, sont des figures exemplaires de cette masculinité grecque. Exposés dans le gymnase, ces héros mythologiques servent de modèle, notamment pour les petits garçons. Ils se révèlent néanmoins plus complexes qu’il n'y paraît. Ils sont capables de trembler de peur de la tête aux pieds, ou de pleurer à chaudes larmes chez Homère. Ainsi Achille verse-t-il des larmes de colère au début de l’Iliade, après que sa captive Briséis lui a été ravie sur ordre d'Agamemnon. Plus loin, ses larmes sont de chagrin à l'annonce de la mort de Patrocle. Les larmes sont le signe de la dualité du héros "qui incarne la force destructrice, l'orgueil, et l'individualisme, et qui, dans le même temps, est humain" par les émotions qu'il traverse, explique Lydie Bodiou. Cités grecques et domination masculine Patriarcales et eugénistes, les sociétés grecques favorisent le masculin "dès la conception, voire in utero", précise Lydie Bodiou. "Les textes médicaux, en particulier hippocratiques, donnent des recettes pour avoir des garçons." L'eugénisme s'observe à travers la pratique de l'exposition, à savoir l'élimination des nouveaux-nés malformés ou handicapés, ou des petites filles. Par la suite, les garçons sont façonnés dès le plus jeune âge par un mélange de principes éducatifs, de contraintes collectives et d’attentes familiales. "On va leur donner des types de jeux propres à la projection que l'on va avoir sur ces enfants : des jeux de force, d'adresse, d'agilité…" Entre 18 ans et 20 ans, le gymnase et l’éphébie continuent de façonner les jeunes hommes. Tout ce processus est "basé sur des performances et des capacités que le corps va réussir à déployer. L'idée est de faire des citoyens valeureux, des guerriers efficaces et redoutables, mais aussi des paysans en capacité de travailler la terre", souligne Lydie Bodiou. En effet, les hommes grecs peuvent se concevoir par une série de fonctions et de rôles au sein de la cité, qu’ils prennent les armes et s’illustrent à la guerre, qu’ils exercent leurs droits de citoyens et dominent femmes, esclaves, métèques et barbares, ou qu’ils récoltent des honneurs athlétiques par leur culture physique impeccable. Les hommes grecs ne sont pas tous des héros Cependant, un examen plus serré des sources antiques permet de mettre en évidence des figures masculines qui ne se conforment pas à ces normes hégémoniques. Loin d’une image monolithique de la vaillance militaire, certains guerriers apparaissent terrifiés, prennent la fuite, trahissent, sont vaincus, ou faits prisonniers. De même, au sein de la vie politique de la cité ou au sein de l’oikos, la maisonnée grecque, les pères, les fils, les frères, ou les maris, peuvent jouer un rôle qui dépasse leur position de dominants objectifs. Amoureux, attentifs à leurs enfants, et notamment à leurs filles, attentionnés vis-à-vis de leur épouse ou de leur mère, les hommes grecs gagnent à être étudiés sous le prisme de l’histoire des émotions et du sensible. Quant au modèle physique d’excellence athlétique et de beauté, bien des hommes grecs n’y correspondent pas, qu’ils soient laids, bedonnants, petits ou bossus. Ces hommes peuvent être à leur tour dominés par d'autres hommes, "parce qu'ils sont touchés par la folie, laids, malades, vieux, ou parce qu'ils ont des formes de déficience", observe Véronique Mehl. "Les dominations sont plurielles." Si l’on en croit le philosophe Socrate, célébré pour sa grande intelligence, et connu pour sa laideur, la véritable beauté masculine est avant tout intérieure. Pour en savoir plus Lydie Bodiou est maîtresse de conférences en histoire ancienne à l'université de Poitiers. Elle est spécialiste d'histoire des femmes et du genre, d'histoire du corps et du sensible dans le monde grec antique. Véronique Mehl est maîtresse de conférences en histoire ancienne à l'Université Bretagne Sud. Elle est spécialiste d'histoire du sensible et de la sensorialité, des corps, de la société et des rituels dans le monde grec ancien. Bibliographie : Lydie Bodiou et Véronique Mehl (dir.), Dictionnaire des masculinités en Grèce ancienne, Presses universitaires de Rennes, 2026. Véronique Mehl et Morgan Guyvarc'h (dir.), Utérus. De l’organe aux discours, Presses universitaires de Rennes, 2022. Lydie Bodiou, Véronique Mehl, Dictionnaire du corps dans l’Antiquité, Presses universitaires de Rennes, 2019. Lydie Bodiou et Véronique Mehl (dir.), L'Antiquité écarlate : le sang des Anciens, Presses universitaires de Rennes, 2017. Lydie Bodiou, Frédéric Chauvaud et Ludovic Gaussot (dir.), Le Corps en lambeaux : violences sexuelles et sexuées faites aux femmes, Presses universitaires de Rennes, 2016. Lydie Bodiou et Véronique Mehl (dir.), Rouge sang : crimes et sentiments en Grèce et à Rome, Les Belles Lettres, 2015. Lydie Bodiou et Véronique Mehl (dir.), Odeurs antiques, Belles Lettres, 2011. Lydie Bodiou, Florence Gherchanoc, Véronique Mehl et Valérie Huet (dir.), Parures et artifices : le corps exposé dans l'Antiquité, L'Harmattan, 2011. Lydie Bodiou et Véronique Mehl (dir.), Corps outragés, corps ravagés de l'Antiquité au Moyen Âge, Brepols, 2011. Lydie Bodiou, Véronique Mehl et Myriam Soria (dir.), La Religion des femmes en Grèce ancienne : mythes, cultes et société : actes d'un colloque, Cork, juillet 2008, Presses universitaires de Rennes, 2009. Lydie Bodiou, Véronique Mehl et Dominique Frère (dir.), Parfums et odeurs dans l'Antiquité, Presses universitaires de Rennes, 2008. Véronique Mehl et Pierre Brulé (dir.), Le Sacrifice antique, Presses universitaires de Rennes, 2008. Lydie Bodiou, Véronique Mehl et Dominique Frère (dir.), L'Expression des corps : gestes, attitudes, regards dans l'iconographie antique, Presses universitaires de Rennes, 2006. Ouvrage cité dans l'émission : Alcibiade de Jean-Manuel Roubineau, Presses universitaires de France, 2025. Références sonores de l'émission : Extrait du film 300 de Zack Snyder, 2006. L'historien Jean-Pierre Vernant à propos de L'Homme grec, France Culture, 25 janvier 1994. Le comédien Georges Claisse lit un extrait de l'Iliade d'Homère (chant XVIII, 8ᵉ siècle avant notre ère), quand Achille apprend la mort de Patrocle, France Culture, 12 septembre 2018. Fiction radiophonique sur l'arrivée d'Alcibiade à Sparte, France Culture, 27 juin 1971. Lectures par Léopoldine HH : Extrait des Nuées d'Aristophane, 990-991, en 423 avant notre ère. Extrait de la Vie de Lycurgue de Plutarque, XXII 1, entre 100 et 120. Extrait de la Vie d’Ésope, anonyme, dont la version la plus ancienne est datée du 1ᵉ ou 2ᵉ siècle. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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