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EPISODE · Apr 13, 2026 · 58 MIN

Racisme, une histoire : Comment le monde ibérique a-t-il inventé la "pureté de sang" ?

from Le Cours de l'histoire

Qu'est-ce que le racisme et quelle est son histoire ? Regards historiques sur la construction des discriminations et des persécutions. Comment le monde ibérique a-t-il inventé la "pureté de sang" ? Juifs, musulmans, nouveaux chrétiens convertis, regards sur cette notion de "pureté de sang". À la fin du Moyen Âge, les trois religions monothéistes cohabitent dans la péninsule ibérique. La société dominante est chrétienne, mais la conquête islamique du 13ᵉ siècle a conduit de nombreuses personnes à se convertir à l’islam, et la communauté juive espagnole est très importante. Des discriminations envers les juifs et les musulmans La cohabitation de ces trois religions n’est pas entièrement pacifique. Les juifs et les musulmans subissent des discriminations. Ces discriminations les empêchent de briguer un grand nombre de responsabilités, et les cantonnent à un usage ségrégué de l’espace public. Le règne d’Isabelle la Catholique (1451-1504), qui épouse Ferdinand d’Aragon (1452-1516) en 1469, est marqué par une volonté d’unification de l’Espagne autour de la religion chrétienne. Nommés les “Rois catholiques d’Espagne”, Isabelle et Ferdinand entendent convertir ou expulser les juifs et les musulmans de leurs royaumes. La Reconquista, qui s’achève en 1492 par la prise de Grenade, nourrit un sentiment anti-musulman. Elle débouche également sur une série de conversions forcées, avec l’apparition de morisques, des musulmans convertis au catholicisme, et de crypto-musulmans, qui continuent à pratiquer leur religion en secret. Cette "conquête chrétienne de l'islam d'Espagne est incontestablement une croisade", précise Jean-Frédéric Schaub, historien et coauteur de Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVᵉ-XVIIIᵉ siècle) (Albin Michel, 2021). "La guerre contre l'infidèle est absolument légitime, alors que la paix de Dieu veut que les princes chrétiens ne puissent pas faire la guerre à d'autres princes chrétiens. Donc de ce point de vue-là, la réduction en esclavage de musulmans vaincus à la guerre est de bonne prise, [...] celarelève de l'ordre de la croisade." Visés par un décret d'expulsion en 1492, les juifs se convertissent également au catholicisme, soit qu’ils le souhaitent réellement, soit qu’ils y soient contraints, soit qu’ils espèrent échapper à des persécutions. Ces conversions sont en effet pour partie une conséquence de la série de massacres envers les juifs "depuis Séville [en 1391] jusqu'à Valence", explique Béatrice Perez, professeure d’histoire et civilisation de l’Espagne moderne à Sorbonne Université. "Les populations juives vont être converties par la force, parfois massacrées. [Cela] va donner lieu à toute une dynamique de conversions autour des années 1412, parce qu'il y a cette volonté de les intégrer massivement. À mesure qu'on les intègre par la conversion, se développe toute une série de mesures discriminatoires contre les juifs." Ces conversions sont, dans un premier temps, plutôt bien reçues par la communauté chrétienne. Les juifs convertis, les conversos, peuvent enfin accéder à des charges qui leur étaient jusque-là interdites. Parmi les convertis de force, il existe aussi des crypto-juifs. On parle parfois de “marranes”, terme péjoratif qui signifie “porc” en espagnol. Le statut de "pureté de sang" Dans l’Europe moderne, l’origine des personnes et leur lignage sont vus comme déterminants et structurent une société d’ordres et de castes. Dans ce système, le sang, conçu dans la lignée de la médecine antique et médiévale, est réputé transmettre les caractéristiques physiques et morales d’une génération à une autre. C’est sur cette conception que s’appuie la notion de “pureté de sang” (“limpieza de sangre”) qui naît dans l’Espagne du 15ᵉ siècle. En 1449, la ville de Tolède promulgue une sentence-statut qui interdit aux convertis et à leurs descendants d’accéder à des magistratures et des offices urbains. Cette mesure "ne fait que reprendre en réalité toutes les mesures discriminatoires [précédentes] contre les juifs", souligne Béatrice Perez. Ces mesures sont "cette fois-ci appliquées à une élite, parce que ces juifs convertis, ces chrétiens qu'on appelle judéo-converts, s'insèrent très bien dans les rouages municipaux. C'est une mesure, condamnée par la papauté immédiatement et par le souverain, perçue comme la mesure de certains hidalgos, des nobles, laissés pour compte, avec une sorte de frustration. Ils vont revendiquer à leur profit ce qu'ils appellent une vertu de justice, avec toute une série d'équivalences totalement fallacieuses entre la vertu de sang qui serait la vertu de foi, qui donnerait la vertu de justice, qui permettrait le bon gouvernement." Ce premier statut de “pureté de sang” fait des émules dans toute la péninsule, puisque de nombreuses institutions se dotent de règles discriminatoires semblables : municipalités, collèges, universités, ordres religieux, ordres militaires, chapitres des cathédrales, guildes de notaires, tribunaux. Le statut est confirmé en 1547 par la cathédrale de Tolède, et par l’approbation de Philippe II et du pape. Ces statuts de “pureté de sang” permettent de distinguer vieux chrétiens et nouveaux chrétiens, dans un monde où les juifs et les musulmans n’existent supposément plus. Les nouveaux chrétiens, c'est-à-dire les juifs et les musulmans convertis, ne sont plus discriminés et persécutés directement en raison de leur religion, mais à cause de leur “sang” qui porterait une tache originelle et indélébile, une "macule", de macula en latin, "qui veut dire la tâche", explique Jean-Frédéric Schaub. "L'identité spirituelle de l’Espagne se construit en partie autour de l'idée de l'Immaculée Conception de Marie. Le jeu sur l'immaculisme, comme caractère spécifiquement hispanique de la dévotion mariale et plus largement du catholicisme romain, et l'obsession espagnole pour la macule sont des réalités qui se font écho." Apparaît ainsi un enjeu racial, qui marque une étape déterminante dans l’histoire du racisme. Pour en savoir plus Béatrice Perez est professeure d’histoire et civilisation de l’Espagne moderne à Sorbonne Université. Ses contributions et publications : "Systèmes d'exclusion et ostracisme contre les nouveaux-chrétiens en Espagne sous les Rois Catholiques", dans Esther Benbassa (coord.), Les Sépharades. Histoire et culture du Moyen Âge à nos jours, Presses de l'université Paris-Sorbonne, 2011, p. 55-75. (dir. avec Raphaël Carrasco et Annie Molinié) La Pureté de sang en Espagne. Du lignage à la "race", Presses de l'université Paris-Sorbonne, 2011. Inquisition, pouvoir, société. La province de Séville et ses judéoconvers sous les Rois Catholiques, Honoré Champion, 2007. Jean-Frédéric Schaub est historien, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il est spécialiste des mondes ibériques à l'époque moderne. Ses publications : Le passé ne s’invente pas, Albin Michel, 2026. (avec Silvia Sebastiani) Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVᵉ-XVIIIᵉ siècle), Albin Michel, 2021. Pour une histoire politique de la race, Seuil, 2015. Oroonoko, prince et esclave. Roman colonial de l’incertitude, Seuil, 2008. Les Juifs du roi d’Espagne. Oran, 1507-1669, Hachette Littérature, 1999. Brève relation de l’expulsion des Juifs d’Oran en 1669, Éditions Bouchène, 1998. Références sonores de l'émission : Extrait du film 1492. Christophe Colomb (1492 : Conquest of Paradise en version originale) réalisé par Ridley Scott, sorti en 1992. Extrait de "Samai", La música de Al-Andalus, par l'ensemble Al Turah, 1996. Lecture d'un extrait de Vie et faits de l'empereur Charles Quint du chroniqueur bénédictin Prudencio de Sandoval, publié en 1634, sur la promulgation en 1547 du statut de "pureté de sang" de la cathédrale de Tolède. Lu par Thomas Beau. Extrait du téléfilm La Controverse de Valladolid, réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe, diffusé en 1992. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

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