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EPISODE · Apr 16, 2026 · 59 MIN

Racisme, une histoire : Race et République, histoire d'un tabou français

from Le Cours de l'histoire

"Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune." Le 26 août 1789, en pleine Révolution, quand est adoptée définitivement la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, la France n'est pas une république, mais une monarchie en passe de devenir constitutionnelle. La République lui succède en septembre 1792. La question de la distinction raciale pourrait paraître réglée, puisque le texte déclare que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits". Pourtant l'esclavage, lui, n'est pas aboli. Vers une première abolition de l'esclavage La Déclaration de 1789 "est un acte inaugural. C'est un moment de promesse d'émancipation, mais c'est une promesse qui n'est pas accomplie pour toutes et pour tous", précise l'historienne et sociologue Delphine Gardey, autrice du Corps noir de la République. De l’esclave au député (1789-1946) (Textuel, 2025). La République hérite d'un empire "régi par un système plantationnaire issu de la traite transatlantique, avec une série d'intérêts commerciaux extrêmement importants pour la richesse monarchique [puis] pour la République." Une minorité d'acteurs de la Révolution soutient la lutte anti-esclavagiste, "puisque les révolutionnaires souhaitent préserver la possibilité de l'accomplissement républicain dans l'Hexagone. C'est une priorité [...]. Les colonies passent au second plan", rapporte Delphine Gardey. Les révoltes et les pratiques d'autodétermination des personnes esclavisées à Saint-Domingue accélèrent le processus d'émancipation et vont "contraindre Paris à prendre la mesure de ce qui a cours et à accepter une transformation." En août 1793, le commissaire Léger-Félicité Sonthonax abolit l’esclavage en Haïti. En septembre 1793 est élu le premier député français noir issu de l’esclavage, Jean-Baptiste Belley, représentant de la colonie de Saint-Domingue à la Convention nationale. Dans la foulée de cette abolition partielle de l’esclavage, décidée par Sonthonax sans avoir préalablement obtenu l’aval de la Convention, celle-ci adopte un décret d'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies françaises. 1848, une deuxième abolition de l'esclavage Cependant, dès 1802, Napoléon Bonaparte rétablit l’esclavage, tandis que le processus de conquête coloniale en Algérie est lancé en 1830. En 1848, la Deuxième République, sous l'impulsion du député Victor Schœlcher, abolit l’esclavage dans les colonies françaises, pour la deuxième fois. La République, qui proclame également le suffrage universel masculin, dote enfin les personnes non blanches de droits civiques, à condition qu’elles soient des hommes de plus de 25 ans. Les anciens hommes esclavisés accèdent ainsi à la citoyenneté. Les personnes libres non blanches avaient déjà des droits sous la monarchie de Juillet. En 1848, de nouveaux députés noirs rejoignent les bancs de l’Assemblée, dont certains sont des esclaves qui viennent d'être affranchis, comme Louisy Mathieu. Des discours et des mesures profondément racistes sous la Troisième République Sous la Troisième République, les enjeux raciaux ne sont plus liés à l’esclavage et à son abolition, mais se reconfigurent dans le contexte colonial. La France poursuit et étend son entreprise de colonisation en Afrique (Afrique occidentale française, Afrique équatoriale française, Algérie, protectorat sur la Tunisie et le Maroc) et en Asie (Indochine française). La supposée "mission civilisatrice" de la France, claironnée par Jules Ferry, s’appuie sur une vision profondément raciste de l’humanité, qui serait divisée en "races supérieures" et en "races inférieures". Dans cette perspective, les races supérieures, auxquelles les Français sont supposés appartenir, ont pour mission d’éduquer et d’exploiter les races inférieures, qui sont justement celles des colonisés, notamment à travers une institution scolaire largement traversée de stéréotypes racistes. L'historienne Carole Reynaud-Paligot, autrice de La République raciale. Une histoire (Presses universitaires de France, 2021) qualifie la rhétorique républicaine de racialiste et différentialiste : "On a des cultures différentes et des cerveaux différents, nous dit Albert Sarraut, le ministre des Colonies. Les enfants africains ne [seraient] donc pas prêts à absorber notre culture parce que leur cerveau [ne serait] pas assez mature." Le discours biologise et naturalise le différentialisme, "qui justifie la privation des droits et les restrictions aux libertés mises en place sous cette longue République." La presse se fait l'écho de cette rhétorique différentialiste et de l'argument de "mission civilisatrice". Le 19 novembre 1911, la une du Petit Journal. Supplément du dimanche est par exemple illustrée par une allégorie de la "mission civilisatrice". Le discours de scientifiques raciologues, comme Paul Bert ou Paul Broca, vient nourrir et justifier l’entreprise coloniale et s’insinuer dans la vie politique républicaine. Il n’est donc pas question d’accorder des droits civiques aux populations colonisées non blanches, même quand elles vivent en Algérie, qui est pourtant rattachée de plein droit au territoire français. Le régime discriminatoire de l’indigénat, mis en place en 1881, s’appuie sur une idéologie raciste, et permet de ne pas accorder de droits civiques aux personnes non blanches, présentées comme radicalement autres et inassimilables. En pratique, les "indigènes" sont français mais n’ont pas la citoyenneté française. En 1870, les décrets Crémieux réparent cette injustice pour les juifs d’Algérie, mais les populations arabes, berbères et musulmanes restent exclues des droits de citoyenneté. Pour en savoir plus Carole Reynaud-Paligot est historienne, chercheuse associée à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses publications : La République raciale. Une histoire, Presses universitaires de France, 2021. L'École aux colonies entre racialisation et mission civilisatrice 1816-1940, Champ Vallon, 2021. (avec Évelyne Heyer) On vient vraiment tous d'Afrique ? Des préjugés au racisme. Les réponses à vos questions, Flammarion, 2019. De l'identité nationale. Science, race et politique en Europe et aux États-Unis XIXᵉ-XXᵉ siècles, Presses universitaires de France, 2011. Races, racisme et antiracisme dans les années 1930, Presses universitaires de France, 2007. La République raciale 1860-1930. Paradigme racial et idéologie républicaine, Presses universitaires de France, 2006. Delphine Gardey est historienne et sociologue, professeure d'histoire contemporaine à l'université de Genève. Ses publications : Le Corps noir de la République. De l’esclave au député (1789-1946), Textuel, 2025. Le Linge du Palais-Bourbon. Corps, matérialité et genre du politique à l’ère démocratique, Le Bord de l’eau, 2015. Ouvrage cité dans l'émission : Nous qui ne cultivons pas le préjugé de race. Histoire(s) d'un siècle de doute sur le racisme en France de Dominique Chathuant, Éditions du Félin, 2021. Références sonores de l'émission : Fiction radiophonique sur Toussaint Louverture et la révolte des esclaves de Saint-Domingue, France Inter, 7 janvier 1989. Lecture par Raphaël Laloum de la Déclaration de l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue par Léger-Félicité Sonthonax, commissaire envoyé à Saint-Domingue par la législature, 1en 793. Lecture par Thomas Beau de l'intervention de Louisy Mathieu à l'Assemblée nationale constituante en 1848. Lecture par Raphaël Laloum d'un extrait du discours de Jules Ferry sur la politique coloniale de la France à la Chambre des députés, 28 juillet 1885. Lecture par Thomas Beau d'un extrait du manuel scolaire de Paul Bert, 1885. Gaston Monnerville au micro de Jacques Chancel, France Inter, 26 mai 1975. L'historien Dominique Chathuant à propos des valeurs de réconciliation portées par Achille René-Boisneuf, député de Guadeloupe de 1914 à 1924, extrait du documentaire Le Talent d'Achille écrit et réalisé par Daniel Nlandu Nganga d'après une idée originale de François-Xavier René-Boisneuf, Imagin' Productions, 2026. Cliquez ici pour regarder le documentaire complet Générique :"Gendèr" par Makoto San, 2020.

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