EPISODE · May 11, 2026 · 58 MIN
Révolution culturelle, une histoire chinoise : Mao et la Révolution culturelle, une décennie de chaos
Mais qu’est-ce que cette grande Révolution culturelle prolétarienne ? Elle est lancée en 1966 et présentée comme une nouvelle étape de la révolution, à la suite du Grand Bond en avant et du Petit Livre rouge. En réalité, elle ouvre une décennie de chaos qui s’achève en 1976 avec la mort de Mao. Entre massacres et camps de travail, entre épuration et persécution, le monde intellectuel et les populations sont brutalisés, avec, depuis, des mémoires sous contrôle. 1966, année charnière Au début des années 1960, la Chine est une république populaire dont le pouvoir est sous la mainmise du Parti communiste chinois. Mao Zedong, président du Parti communiste, souhaite régénérer les esprits. Le 16 mai 1966, il publie une circulaire qui affirme que le Parti communiste est infiltré par des révisionnistes. Le 25 mai, un dazibao, journal mural, est placardé sur le mur de la cantine de l'université de Pékin. L’agitation étudiante se développe dans plusieurs universités. Les membres du parti, Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, envoient rapidement des équipes de travail dans les campus pour reprendre le contrôle de la situation. En août 1966, Mao réplique et affirme que les étudiants contestataires sont de vrais révolutionnaires, au contraire des personnes à la tête du Parti communiste. Ceux que nous considérons "comme les victimes, les vaincus, les cibles de la Révolution culturelle, sont des maoïstes qui pratiquent le langage maoïste et la pratique maoïste des luttes", explique Yves Chevrier, sinologue, historien et auteur de L'Empire terrestre. Histoire du politique en Chine aux XXᵉ et XXIᵉ siècles (deux tomes, Seuil, 2022). Ils "récupèrent les slogans de Mao pour les détourner à leur profit, en faveur des institutions plutôt que de l'action, mais ils passent quand même par une certaine action. Mai 1966, c'est le moment où Mao les débusque et, pour prendre l'ascendant sur eux, décide de faire intervenir les masses. Il ne donne pas un ordre en disant aux étudiants de Pékin de se soulever contre Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, il est beaucoup plus malin que ça. Il fait intervenir sa comparse, son épouse depuis les années 1940, Jiang Qing. Il y a différentes versions, mais on sait que c'est probablement par son canal et par celui de l'âme damnée de Mao, le chef de la police, Kang Sheng, qu'apparaît sur le campus de Tsinghua en mai 1966 le premier Dazibao, affiche en grand caractère." Les bandes de Gardes rouges commencent à fouiller les maisons, à "débusquer" des personnes considérées comme réactionnaires et à leur faire avouer leurs crimes supposés. Le mois d’août est marqué par des violences et suicides. À la fin de l’année 1966, les dirigeants du Parti sont pris pour cible. La Révolution culturelle est en marche. Diffuser les dazibaos La Révolution culturelle n’est pas une reconquête du pouvoir par Mao après l’épisode délicat du Grand Bond en avant, entre 1958 et 1961, dont la famine a fait entre 30 et 40 millions de morts. Mao est au contraire auréolé de prestige dans les années 1960. Il craint surtout que le départ de Khrouchtchev en 1964 en Union soviétique ne se reproduise en Chine. La Révolution culturelle provient d’une volonté de régénération du logiciel révolutionnaire. Pour Mao, le régime communiste chinois fonctionne avant tout par des campagnes de mobilisation politique de la société. La Révolution culturelle doit permettre de ressusciter l'enthousiasme révolutionnaire. Plutôt que de toucher aux structures économiques du pays, Mao déplace la lutte sur le terrain culturel. Dès 1966, tout citoyen chinois doit posséder un exemplaire du Livre rouge, ouvrage qui rassemble les citations de Mao. L'ouvrage "se diffuse, il fait l'objet d'un culte", souligne Sebastian Veg, sinologue et historien, directeur d’études à l’EHESS. "Il est largement imprimé et distribué à ces Gardes rouges qui sillonnent la Chine dans ce mouvement de grande mise en relation. Ensuite, vers la fin de la Révolution culturelle, il y a le culte de Mao, vers 1969, 1970. Le Livre rouge est pris dans un certain nombre de rituels quotidiens. On salue le matin le portrait de Mao en arrivant au bureau, le soir on fait rapport au portrait de Mao avant de quitter l'unité de travail, ça fait partie de tout ce folklore du culte." La Révolution culturelle passe aussi par la publication d’affiches, placardées sur les murs de dizaines de villes du pays. Une révolution qui s’institutionnalise ? Après deux ans de chaos, les années 1968-1976 sont des “années grises”. La Révolution culturelle s’institutionnalise avec le retour du Parti. À partir des années 1970, la société est de plus en plus polarisée. Si d’un côté, les campagnes idéologiques se poursuivent, tout un pan de la société chinoise parvient à se détacher de cette surmobilisation politique. Mao meurt le 9 septembre 1976. Son successeur, Hua Guofeng, affirme qu’il faut respecter ses faits et gestes. En réalité, il s’empresse de stopper immédiatement la lutte des classes, la division et l’activisme par la base. La mort de Mao marque le retour à la légalité socialiste, et la fin de la Révolution culturelle. Pour en savoir plus Yves Chevrier est sinologue et historien, membre du CESPRA (Centre d’études sociologiques et politiques Raymond-Aron). Ses publications : L'Empire terrestre. Histoire du politique en Chine aux XXᵉ et XXIᵉ siècles, (tome 2), Seuil, 2022. L'Empire terrestre. Histoire du politique en Chine aux XXᵉ et XXIᵉ siècles, (tome 1), Seuil, 2022. Sebastian Veg est sinologue et historien, directeur d’études à l’EHESS. Ses publications et contributions : “From Individual Guilt to Public Remorse: The “Confessions” (chanhuilu) Column in the Journal Yanhuang Chunqiu”, dans Daniel Leese and Amanda Schuman (ed.), Justice after Mao, Cambridge University Press, 2023. « Août 1966. Violence sociale et idéologique dans la Chine de Mao », dans Béatrice Delaurenti et Thomas Le Roux (dir.), De la contagion, Vendémiaire, 2020. (dir.), Popular Memories of the Mao Era: From critical debate to reassessing history, HKU Press, 2019. “Debating the Memory of the Cultural Revolution in China today”, MCLC, 2016. Fictions du pouvoir chinois. Littérature, modernisme et démocratie au début du XXᵉ siècle, Éditions de l’EHESS, 2009. Références sonores de l’émission à venir Le journaliste Jean Nocher sur l'échec de la politique de Mao, RTF, 25 mai 1962. La femme de lettres Marcelle Auclair à propos de Mao et sa poésie, France Inter, 4 août 1964. Lecture par Raphaël Laloum de l'éditorial “Balayer tous les démons-taureaux et esprits-serpents”, Quotidien du peuple, 1er juin 1966. Actualités sur la mort de Lin Biao, France Inter, 15 octobre 1971. Actualités sur l'annonce de la mort de Mao, A2, 9 septembre 1976. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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