EPISODE · May 12, 2026 · 58 MIN
Révolution culturelle, une histoire chinoise : Massacres et camps de travail, la Chine prise dans la Révolution culturelle
La Chine n’a pas attendu 1966, quand est lancée la Révolution culturelle, pour surveiller et punir les personnes considérées comme ennemies, ou potentielles ennemies, de la révolution prolétarienne. En Chine, la technosurveillance en système totalitaire s’accompagne de dispositifs institutionnalisés de dénonciations et de protestations, avec l’administration des lettres et visites, sous l'égide du Grand Timonier Mao Zedong. La hiérarchie par les étiquettes de classe Depuis 1949 et la proclamation de la République populaire de Chine, le principe de la lutte des classes est appliqué en Chine avec un système d’étiquettes de classe. Selon l’étiquette attribuée, un individu, mais aussi sa famille, peut bénéficier de privilèges, ou au contraire être traité comme un paria. Il existe des étiquettes de classe noires, dont les porteurs, considérés comme des ennemis du peuple, sont discriminés et persécutés. Les personnes porteuses d'une étiquette de classe rouge sont favorisées par le Parti communiste chinois. Parmi les victimes de ce système de classe figurent les propriétaires fonciers, les paysans riches, les contre-révolutionnaires, les "capitalistes", les “droitiers”, les intellectuels. Si l'acception de 'système de classes' peut être utilisée pour décrire cette hiérarchisation, "c'est en réalité un système de castes", souligne Jean-Philippe Béja, sinologue, politologue et auteur de Surveiller et punir en Chine (La Découverte, 2026). "Si vous êtes fils de contre-révolutionnaire, de propriétaire foncier, vous êtes traité comme un propriétaire foncier, vous travaillez sous 'surveillance des masses'. [Cela] à la campagne bien sûr, mais cela existe aussi en ville. Vous pouvez très bien être dans une usine, dans votre atelier et vous ne pouvez pas sortir, vous ne pouvez même pas rentrer chez vous : vous êtes sous la surveillance des masses. Cela veut dire que chaque fois qu'il y a un mouvement politique lancé par Mao, vous êtes au centre de la critique et vous êtes victime de séances de dénonciations. Cette origine de classe est un stigmate qui dure jusqu'à 1978, lorsque ces origines sont supprimées." La surveillance par les danwei, le hukou et les comités de quartier Le contrôle sur la société chinoise est total, et passe par plusieurs dispositifs, dont la plupart existent déjà avant la Révolution culturelle. Les danwei, unités de travail, existent dès 1949, et encadrent les ouvriers et ouvrières et les employés et employées. Le service du personnel tient des dossiers sur chaque travailleur et travailleuse, avec l’étiquette de classe, l’origine familiale, l’occupation professionnelle. Des avantages sociaux peuvent ou non être distribués en fonction des étiquettes de classe. Le dispositif du hukou, ou livret d’enregistrement de la résidence, s’impose en Chine à partir de 1958. Il permet d’attacher les individus à leur lieu de naissance et de limiter leur liberté de mouvement. Les comités de quartier ou de voisinage jouent également un rôle important dans la surveillance, le contrôle et la répression de la population, et peuvent recueillir des dénonciations. La terreur par les camps de travail, les "séances de lutte", les perquisitions et les massacres L’un des rouages centraux du système répressif chinois est l’organisation concentrationnaire. Il existe deux types de camps, le laogai, camp de réforme par le travail, et le laojiao, camp de rééducation par le travail. Ils apparaissent respectivement en 1946 et en 1957. Ces camps reposent sur le travail forcé, conçu comme une supposée discipline morale qui doit permettre de réformer la pensée, mais aussi comme une aubaine de main-d’œuvre gratuite. Le laogai est "une institution, un dispositif qui entre dans le cadre politico-légal des institutions chinoises", précise Isabelle Thireau, sociologue, directrice d'études à l'EHESS et directrice de recherche au CNRS. "Ce système est fait, d'une part, de sanctions administratives, qui peuvent être informelles, comme des 'séances de lutte', ces moments où on réunit des individus, des activistes politiques. On s'en prend à quelques individus isolés, pour les humilier, lancer des invectives et souvent avoir recours à des violences physiques, ou bien leur demander de rédiger une autocritique. Il y a également des sanctions administratives formelles, comme l'envoi dans des camps de rééducation par le travail [le laojiao]. C'est à la discrétion de l'administration. Puis, il y a les sanctions pénales. Parmi les trois grandes sanctions pénales, il y a les exécutions, l'envoi dans des camps de réforme par le travail, et également [une] sanction pénale souvent oubliée, assez spécifique à la Chine, le fait de ne pas enfermer les individus [accusés] de toutes sortes de délits plus ou moins fallacieux, mais de les isoler au sein même de leur village, de leur quartier, de leur usine." Certaines personnes qui portent ce qui est considéré comme une mauvaise étiquette de classe peuvent en effet être placées sous surveillance du peuple, au sein de leur village, de leur usine, ou de leur immeuble. Ils sont censément en liberté, mais subissent un isolement social complet. Outre la souffrance qu’engendre la solitude, ils sont exclus des liens de solidarité collectifs, ce qui peut s’avérer mortel en cas de maladie ou de famine. L’infamie attachée à la personne placée sous surveillance peut s’étendre à sa famille, ou à toute personne qui lui manifeste de la compassion. Les “autocritiques” et les “séances de lutte” permettent d'obtenir la soumission de la population par la terreur. Fréquentes dans les danwei et dans les camps, les “autocritiques” sont donc des moments où les individus s’accusent publiquement, par exemple de n’avoir pas assez bien travaillé ou d’avoir trahi la pensée de Mao. Les “séances de luttes” sont des moments d’humiliation publique, où la victime accusée doit accepter les brimades, les insultes, les coups, voire la torture, et faire une autocritique. Les personnes classées mauvaise étiquette de classe, notamment les “capitalistes”, sont aussi souvent victimes de perquisitions et de saisies. Des biens précieux (bijoux, livres anciens), mais aussi des objets du quotidien (meubles, vêtements, argent), peuvent être confisqués. Ces mesures s’inscrivent dans le contexte de la lutte contre les “Quatre Vieilleries” (vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes, vieilles habitudes), décrétée en 1966. Tout ce qui date d’avant 1949 est suspect et peut être détruit par les Gardes rouges. Les individus ont aussi tendance à détruire des objets ou des papiers de leur propre initiative, pour ne pas être accusés de regretter l’ancien régime. Des massacres massifs émaillent toute la période de la Révolution culturelle. Le massacre de Guangxi, en 1968, est particulièrement frappant, puisque des cas de cannibalisme sur des “ennemis de classe” se produisent. Pour en savoir plus Isabelle Thireau est sociologue, directrice d'études à l'EHESS et directrice de recherche au CNRS. Ses publications : Des lieux en commun. Une ethnographie des rassemblements publics en Chine contemporaine, Éditions de l’EHESS, 2021. (avec Hua Linshan) Les Ruses de la démocratie. Protester en Chine, Seuil, 2010 . (sous sa co-direction avec Wang Hansheng) Disputes au village chinois. Formes du juste et recompositions locales des espaces normatifs, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2001. (avec Hua Linshan) Enquête sociologique sur la Chine. 1911-1949, P.U.F., 1996. Jean-Philippe Béja est sinologue, politologue, directeur de recherche émérite au CNRS-CERI Sciences Po. Ses publications : Surveiller et punir en Chine, La Découverte, 2026. À la recherche d’une ombre chinoise. Le mouvement pour la démocratie en Chine (1919-2004), Le Seuil, 2004. (avec Michel Bonnin et Alain Peyraube, préface de Simon Leys) Le Tremblement de terre de Pékin, Gallimard, 1991. Références sonores de l’émission : Mme Lee évoque la dénonciation parfois entre amis ou membres d’une même famille pendant la Révolution culturelle, France Culture, 2 décembre 2001. Le romancier Maurice Ciantar sur les Gardes rouges à l'occasion de la sortie de son livre Mille Jours à Pékin (Gallimard), RTF, 27 mars 1969. Lecture par Thomas Beau du témoignage de Song Yongyi sur le mouvement “Un coup, trois anti”, Jean-Philippe Béja, Surveiller et punir en Chine, La Découverte, 2026, p.116-117. Lecture par Raphaël Laloum d'une lettre rédigée par Zhao J le 9 janvier 1973 à l'attention de l'administration des lettres et des visites. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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