EPISODE · Mar 19, 2026 · 58 MIN
Séries, l'histoire au prochain épisode : De la Normandie au Vietnam, les États-Unis mettent leurs guerres en séries
Des plages normandes du débarquement au Vietnam, de Combat ! à Frères d’armes, du Souffle de la guerre aux Têtes brûlées, d’Holocauste à L’Enfer du devoir, comment les États-Unis mettent-ils leurs guerres en séries ? Cette histoire nous fait croiser Papa Schultz et "Pépé" Boyington. "Papa Schultz", une sitcom pour parler du nazisme Dès les années d’après-guerre, les séries télévisées états-uniennes s’emparent de la Seconde Guerre mondiale. La première à se confronter à ce passé, qui est alors très récent, est la série Combat ! (1962-1967). Peu réaliste, cette série met l’accent sur les émotions des personnages et laisse transparaître un discours antimilitariste. Pour la chercheuse Marjolaine Boutet, autrice de Faire écran. Les réécritures de la Seconde Guerre mondiale dans les séries télévisées au temps de la guerre froide (Presses universitaires du Septentrion, 2023), cette série annonce le mouvement pacifiste autour de la guerre du Vietnam : "[Combat !], c'est la guerre dure, absurde, qui ne sert à rien. Ce sont des corps harassés et souffrants. On est loin de la représentation de la Seconde Guerre mondiale au cinéma à la même époque." La série Papa Schultz, diffusée de 1965 à 1971, introduit une dimension comique dans la représentation des événements, traités sur le mode de la sitcom. L’intrigue, éternellement bloquée en 1942, convoque des personnages loufoques, des Allemands caricaturaux et pas toujours très futés. "Les personnages n'ont aucune mémoire de ce qui s'est passé avant et de ce qui va se passer après. Ce qui compte, c'est de se moquer des Allemands et de mettre en scène l'amitié du monde libre", explique Marjolaine Boutet. La série recourt à l’humour (juif, car l’essentiel de l’équipe de production est juive) pour mettre à distance la catastrophe de la guerre. Les personnages allemands sont presque tous joués par des réfugiés juifs qui ont quitté l'Allemagne, l’Autriche ou la France dans les années 1930-1940. L’un d’eux, Robert Clary, a connu l’enfer des camps. Marjolaine Boutet raconte que la presse interroge à plusieurs reprises les acteurs sur le fait d'interpréter des personnages nazis : "L'historien australien Jon Stratton parle de réécriture thérapeutique de l'histoire et de la force du rire. [...] [L'acteur] Werner Klemperer disait : "Moi, je peux jouer un officier de la Luftwaffe parce qu'on se moque de lui, parce que c'est le méchant de l'histoire. On rit des nazis. Et donc ça, je peux le jouer.'" Papa Schultz laisse apparaître l’idée, qui connaît ensuite une grande diffusion dans la fiction, qu’il existe des bons et des mauvais Allemands. Les uns sont victimes de l’idéologie nazie, les autres, minoritaires, en sont les acteurs violents. Cette opposition est souvent incarnée par un personnage de la Wehrmacht, militaire de métier supposément cultivé, courageux et loyal, et un personnage de la Gestapo, fou furieux assoiffé de violence et de cruauté. "Holocauste", une représentation de la Shoah qui fait débat En 1978, la mini-série Holocauste parle de manière explicite du génocide des Juifs d'Europe. En effet, "à la fin des années 1970, pour des questions de génération, de géopolitique et de mémoire, la Shoah est devenue un sujet dont les gens ont envie d'entendre parler. Cela ne veut pas dire que les survivants n'avaient pas parlé avant – ils ont tout le temps parlé –, mais là, les gens ont envie de les entendre", précise Marjolaine Boutet. Visionnée par 500 millions de personnes dans le monde, Holocauste fait l’effet d’un coup de tonnerre pour le public états-unien et européen. Souvent dénoncée comme une vision "américanisée" et irréaliste de la destruction des Juifs d’Europe, la série Holocauste a néanmoins le mérite de créer un mouvement d’identification, d’empathie et de prise de conscience de la gravité du génocide à l’échelle mondiale, en même temps qu'elle suscite de nouveaux témoignages de rescapés et d'anciens nazis. La série n’en demeure pas moins une production télévisuelle contestée dès sa sortie. Certains survivants, comme Elie Wiesel, dénoncent une banalisation et une commercialisation de la mémoire de la Shoah qui seraient une insulte à la mémoire des morts. "Tous les survivants ne sont pas d'accord, observe Marjolaine Boutet. Après la diffusion en France, un grand débat est organisé dans le cadre des Dossiers de l'écran." Pour l'historienne, "la réception de la série est elle-même une archive." La fascination pour la Seconde Guerre mondiale ne se dément pas. Si un grand nombre de séries télévisées y sont consacrées, c’est peut-être parce que cette période constitue une trame particulièrement féconde pour inventer des récits, au prix souvent de la perpétuation de clichés. À travers ces réécritures et ces reconstitutions apparaissent des enjeux de mémoire, mais aussi des questions contemporaines, que le présent projette sur le passé. Il existe ainsi toujours plusieurs niveaux de lecture de la fiction sérielle, qui a désormais bien prouvé son intérêt et sa richesse. Pour en savoir plus Marjolaine Boutet est professeure en études anglophones à l'université Sorbonne-Paris-Nord, en délégation CNRS au CERLIS (Centre de recherche sur les liens sociaux). Elle est spécialiste des représentations de l’histoire et des conflits, en particulier dans les séries télévisées. Ses publications : (avec Pierre Sérisier) Les 1000 séries à voir sans modération, Glénat, 2023. Faire écran. Les réécritures de la Seconde Guerre mondiale dans les séries télévisées au temps de la guerre froide, Presses universitaires du Septentrion, 2023. Un village français : une histoire de l'Occupation. Saisons 1 à 7, La Martinière, 2017. (avec Philippe Nivet) La Bataille de la Somme, l'hécatombe oubliée. 1ᵉʳ juillet-18 novembre 1916, Tallandier, 2016. Cold Case : la mélodie du passé, Presses universitaires de France, 2013. (avec Pierre Sérisier et Joël Bassaget) Sériescopie. Guide thématique des séries télé, Ellipses, 2011. Les Séries Télé pour les Nuls, First Éditions, 2009. Références sonores de l’émission : Montage d'extraits des séries Les Têtes brûlées, Magnum, Supercopter, Deux flics à Miami, Agence tous risques, Papa Schultz. Extrait de la série Combat ! créée par Robert Altman et Robert Pirosh, avec Micheline Presle dans l'extrait, 1962-1963. Générique et extrait de la série Papa Schultz créée par Bernard Fein et Albert S. Ruddy, 1965-1971. Extrait de la mini-série Holocauste réalisée par Marvin Chomsky sur un scénario de Gerald Green, 1978. Générique en version française de la série Les Têtes brûlées créée par Stephen J. Cannell, 1976-1978. Générique en version française et version originale de la série Agence tous risques créée par Frank Lupo et Stephen J. Cannell, 1983-1987. Extrait de la série Un village français créée par Frédéric Krivine, Philippe Triboit et Emmanuel Daucé, saison 7 épisode 5, 2009-2017. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.
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