EPISODE · Jul 25, 2026 · 58 MIN
Textiles, une histoire étoffée : Indiennes et toile de Jouy, l’histoire file un bon coton
Rediffusion de l'épisode du 2025-01-21 Qu’elles sont belles ces cotonnades, quand de sympathiques saynètes champêtres, entre le sépia et la framboise écrasée, s’égaient sur une fond blanc ou écru. Un nom surgit dans cette histoire : Oberkampf. Les toiles de coton imprimées, un produit en vogue et prohibé À la fin du 16ᵉ siècle, des toiles de coton imprimées et colorées commencent à être importées depuis les Indes. "Le coton pousse naturellement en Inde, mais pas en Europe. Les Indiens ont les matières premières à disposition et ce sont eux qui développent les premières techniques de peinture, de teinture, et d'impression sur coton", explique Esclarmonde Monteil, conservatrice en chef du patrimoine au ministère de la Culture. Ces "indiennes" deviennent des textiles en vogue et sont prisées par les élites européennes. Pour autant, les manufactures textiles françaises ne produisent pas des imprimés d’une qualité comparable et craignent la concurrence des importations. En ce sens, le Conseil du roi adopte en 1686 un arrêt qui interdit l’importation, la production et l’usage des toiles imprimées. Cette mesure s’inscrit dans une politique colbertiste – du nom de Colbert, contrôleur général des Finances de Louis XIV jusqu'en 1683 –, qui prône la défense de la production nationale au détriment des importations de produits manufacturés. Les indiennes continuent toutefois à être importées illégalement depuis l’Allemagne et la Suisse notamment et, dans des cas exceptionnels, à être produites en France. Le port de Marseille bénéficie, par exemple, d’une législation spéciale. La manufacture royale d'Oberkampf L’interdiction des indiennes est levée en 1759, après une période de libéralisation progressive. Un marché s’ouvre alors aux entrepreneurs et des manufactures sont fondées à travers le royaume de France. Pour produire des toiles imprimées, il faut importer un savoir-faire depuis la Suisse et l’Angleterre, et favoriser la recherche d’innovations techniques. L’historiographie a principalement retenu la trajectoire de la manufacture de Jouy-en-Josas, fondée par Christophe-Philippe Oberkampf en 1760. Cet industriel, né en Suisse en 1738, a lui-même été formé à la production d’indiennes dans la fabrique de son père, qui lui fournit alors des matières premières et une main-d’œuvre qualifiée. Oberkampf adjoint à la fabrique de Jouy-en-Josas des laboratoires d’expérimentation pour obtenir des colorants chimiques et diversifier les nuances des imprimés. En 1806, le vert solide est mis au point : "C'est un colorant qui applique directement le vert, sans superposition du jaune sur le bleu. C'est une innovation importante, reprise par d'autres manufactures", explique Aziza Gril-Mariotte, professeur en histoire de l’art à Aix-Marseille université et chercheur au laboratoire TELEMMe. La manufacture de Jouy-en-Josas croît et conquiert une renommée européenne. Elle reçoit le titre de manufacture royale en 1783. Son histoire illustre également le processus de proto-industrialisation en œuvre à partir de la seconde moitié du 18ᵉ siècle, c’est-à-dire de concentration progressive des moyens de production dans un lieu unique. Le "camayeu à personnage" ou "toile de Jouy" À partir des années 1790, Christophe-Philippe Oberkampf fait produire des textiles aux imprimés pastoraux, inspirés de productions anglaises. Le peintre et académicien Jean-Baptiste Huet dessine pour lui de nouveaux motifs. Ces tissus sont alors utilisés pour l’habillement et l’ameublement, et rencontrent une large clientèle. Ils sont déclinés en plusieurs gammes de prix, selon la densité du tissage et la qualité du dessin et des colorants. Au 18ᵉ siècle, ces textiles sont appelés "camayeu à personnages" ou "meubles à personnages" et ne revêtent le nom de "toile de Jouy" qu’à partir de leur réimpression et de leur patrimonialisation, à la fin du 19ᵉ siècle. Ce motif, aujourd’hui associé par son nom à la fabrique de Jouy-en-Josas, a été produit par d’autres manufactures, telle que celle d’Orange. Selon Aziza Gril-Mariotte, "Oberkampf n'a jamais voulu protéger ses dessins et appliquer le dépôt légal. Il considère qu'il a toujours un temps d'avance. C'est lui qui invente la collection bisannuelle (hiver, été). Tous les ans, il propose de nouveaux motifs à succès. Il considère le fait d'être copié comme une forme de reconnaissance." Pour en savoir plus Aziza Gril-Mariotte est professeur en histoire de l’art à Aix-Marseille université, chercheur au laboratoire TELEMMe et directrice générale du musée des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon. Publications : 160 ans de collections. Les trésors du musée des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon, codir. avec Marion Falaise, Lienart, 2024 Des étoffes pour le vêtement et la décoration. Vivre en indiennes - France (XVIIIᵉ-XIXᵉ siècle), Presses universitaires de Rennes, 2023 Les Indiennes. La création des toiles imprimées, des Indes aux manufactures alsaciennes (XVIIIᵉ-XIXᵉ siècle), Silvana Editoriale, 2022 Les Toiles de Jouy : histoire d'un art décoratif : 1760-1821, Presses universitaires de Rennes, 2015 Esclarmonde Monteil est conservatrice en chef du patrimoine au ministère de la Culture. Elle est co-commissaire scientifique de l’exposition "Made in France. Une histoire du textile". Publication : Made in France. Une histoire du textile, codir. avec Anne-Sophie Lienhard, catalogue de l'exposition présentée aux Archives nationales, Michel Lafon, 2024 Exposition "Made in France. Une histoire du textile" Du 16 octobre 2024 au 27 janvier 2025 aux Archives nationales - Site de Paris - Hôtel de Soubise Informations pratiques Références sonores Évocation de la vallée de la Bièvre, RTF, 20 juin 1969 Lecture par Raphaël Laloum d'un extrait de Le Peuple de Jules Michelet, paru en 1846 Chanson "La complainte de Mandrin" interprétée par Kiki de Montparnasse Évocation de la manufacture de Mulhouse, inaugurée en 1746, dans l'émission Ainsi va le monde, RTF, 16 juin 1950 Archive sur Christophe-Philippe Oberkampf, Actualités Île-de-France, 5 janvier 1980 "Ouverture (Prologue)", Les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau, interprétée par l'orchestre La Simphonie du Marais sous la direction d'Hugo Reyne, label Musiques à la Charbotterie, 2014 Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020
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