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EPISODE · May 24, 2018 · 2 MIN

Le veau d’or

from Aldor (le podcast)

https://aldoror.fr/wp-content/uploads/veaudor.mp3 Dans ses Récits hassidiques, Martin Buber raconte l’anecdote suivante, qui met en scène le rabbin de Kotzk : Un jour que les disciples du Rabbi de Kotzk discutaient entre eux du passage de la Torah : « Prenez garde d’oublier l’Alliance que le Seigneur votre Dieu a conclue avec vous, en vous façonnant une image taillée à l’image de tout ce que le Seigneur ton Dieu t’a ordonné« , se demandant pourquoi le texte ne portait pas, comme le sens semblait le vouloir : « Ce que le Seigneur ton Dieu t’a défendu« , le Rabbi intervint, les ayant entendus, et leur dit : « D’aucune des choses que le Seigneur notre Dieu nous a ordonnées, nous ne devons nous faire d’idole : voilà de quoi la Torah nous prévient.«    Il ne faut donc pas adorer d’idole, il ne faut pas en faire, même pas des commandements ou de la parole de Dieu. Mais pourquoi ? On trouve une explication dans une autre citation prêtée au même rabbin de Kotzk et qui est reprise par l’encyclique Lumen Fidei. Il y a idolâtrie, dit le rabbin, « quand un visage se tourne respectueusement vers un visage qui n’est pas un visage ». Je ne suis pas arrivé à trouver la source exacte de la citation mais l’encyclique livre une explication que je comprends ainsi : les idoles sont des statues, figées dans une attitude particulière, ayant tout perdu (n’ayant jamais rien su, plutôt) de la fluidité de la vie. Leur sens est donc donné d’emblée, livré dans sa totalité à qui les voit. Or ce sens n’est en rien un appel à autre chose, une voie vers l’altérité puisqu’il est simplement et strictement celui que lui a donné l’auteur de l’idole, qui est aussi son adorateur. Et c’est pourquoi, au bout du compte, l’idolâtrie n’est qu’adoration de soi-même, une forme détournée, alambiquée, de narcissisme : l’idolâtre aime sa propre image. « L’idole est un prétexte pour se placer soi-même au centre de la réalité, dans l’adoration de l’œuvre de ses propres mains. »   La pauvreté de l’idole et sa malignité ne sont donc pas dans l’idole elle-même, non plus que dans sa matérialité, mais dans ses origines : l’idole n’est rien parce qu’elle n’est rien d’autre qu’un clone de la personne qui lui a donné naissance et qui en elle s’est projetée. Elle ne dit rien parce qu’elle n’a pas de pensée propre, ne pouvant qu’inlassablement répéter ce que son créateur lui a d’abord murmuré. L’idole est toujours là où on l’attend. Muette et figée, l’idole ne recèle donc aucun mystère, n’entrouvre aucune porte vers l’au-delà ou les étoiles. Elle n’a pas de souffle ; elle n’a pas d’esprit; elle ne porte aucun élan sacré, n’engage sur aucun chemin, est collée à elle-même. Le souffle et l’esprit appartiennent à la vie et au mouvant, aux créatures qui disposent de leur libre-arbitre et qu’on ne peut ni ne veut contrôler. Le souffle et l’esprit appartiennent à Dieu et à ses prophètes, aux prêtres et aux fidèles, aux pasteurs et aux catéchumènes de toutes les croyances, de toutes les sagesses, de toutes les religions qui inlassablement, jour après jour, siècle après siècle, affrontent en leur cœur le mystère de la transcendance, retraduisent, réinterrogent et réinterprètent les textes, redonnant vie et éclat à ce qui ne seraient sinon que de vieux parchemins. Et ce sont les épîtres et les gloses, les commentaires et les kabbales, les prêches et les lectures renouvelées qui, usant de la liberté ouverte par l’incompréhensible et de cet autre nom de Dieu qu’est la conscience, empêchent que ces textes ne se dessèchent en idoles. Et puis il y a l’amour. L’amour, qui est l’adversaire par excellence des idoles et sans doute l’autre nom, le vrai nom, du combat contre les idoles. L’amour qui s’interdit de demander à l’aimé de devenir autre chose que ce qu’il est, qui aime l’autre dans sa différence et son altérité radicales, qui n’aime pas ceci ou cela mais tout et d’un bloc et ensemble parce que c’est l’autre qui est aimé, non ce qu’il est ou ce qu’il fait. L’amour qui ne mégote pas, qui ne retranche pas, qui se donne et se recrée jour après jour, travaillant à chaque instant à renouveler, avec attention et scrupule, gentillesse et douceur, le lien qui, sinon, se nécroserait. L’amour, qui est une lutte menée contre l’entropie et la paresse des sentiments, qui pardonne et penche la tête, qui est complaisant. L’amour, qui est tout le contraire du culte des idoles car il accueille aussi ce qu’il ne connaît pas, ce qui surgit et qu’il ne saisit pas, l’irréductibilité de l’autre. C’est dans l’acceptation de cette irréductibilité, qui se concrétise dans la foi donnée à la personne, que l’amour se manifeste et se distingue d’une adoration idolâtre. L’adoration du veau d’or, cela consiste a prêter foi et à vouer culte à ce qui n’est rien d’autre que des projections multipliées et insensées de soi-même, à revêtir de sens et d’espérance ce qui est figé, livré sans mystère et sans arrière-fond. C’est une façon de s’enivrer de ce qu’on sait pourtant n’être rien. Mais l’adoration du veau d’or répond aussi au mouvement inverse : adorer comme une chose ce qui devrait être être aimé, figer en idole muette et obéissante, dépourvue de sens, ce qui vibre et qui vit, réduire l’amour et l’élan vers autre chose à leur projection pornographique et les contraindre à revêtir ce masque. Tout peut devenir veau d’or, comme le disait le rabbin de Kotzk. Il suffit de perdre le fil du sens, de manquer d’attention, de pêcher par indifférence, d’écouter la mauvaise voix qui, à chaque instant, susurre « Tant pis », nous faisant prendre des vessies pour des lanternes et des lanternes pour des vessies. Ci-dessous, l’extrait de l’encyclique Lumen Fidei (2013) qui est lu et dont est partie cette réflexion : L’histoire d’Israël nous montre encore la tentation de l’incrédulité à laquelle le peuple a succombé plusieurs fois. L’idolâtrie apparaît ici comme l’opposé de la foi. Alors que Moïse parle avec Dieu sur le Sinaï, le peuple ne supporte pas le mystère du visage divin caché ; il ne supporte pas le temps de l’attente. Par sa nature, la foi demande de renoncer à la possession immédiate que la vision semble offrir, c’est une invitation à s’ouvrir à la source de la lumière, respectant le mystère propre d’un Visage, qui entend se révéler de façon personnelle et en temps opportun. Martin Buber citait cette définition de l’idolâtrie proposée par le rabbin de Kock : il y a idolâtrie « quand un visage se tourne respectueusement vers un visage qui n’est pas un visage »[10]. Au lieu de la foi en Dieu on préfère adorer l’idole, dont on peut fixer le visage, dont l’origine est connue parce qu’elle est notre œuvre. Devant l’idole on ne court pas le risque d’un appel qui fasse sortir de ses propres sécurités, parce que les idoles « ont une bouche et ne parlent pas » (Ps 115, 5). Nous comprenons alors que l’idole est un prétexte pour se placer soi-même au centre de la réalité, dans l’adoration de l’œuvre de ses propres mains. Une fois perdue l’orientation fondamentale qui donne unité à son existence, l’homme se disperse dans la multiplicité de ses désirs. Se refusant à attendre le temps de la promesse, il se désintègre dans les mille instants de son histoire. Pour cela l’idolâtrie est toujours un polythéisme, un mouvement sans but qui va d’un seigneur à l’autre. L’idolâtrie n’offre pas un chemin, mais une multiplicité de sentiers, qui ne conduisent pas à un but certain et qui prennent plutôt l’aspect d’un labyrinthe. Celui qui ne veut pas faire confiance à Dieu doit écouter les voix des nombreuses idoles qui lui crient : « Fais-moi confiance ! ». Dans la mesure où la foi est liée à la conversion, elle est l’opposé de l’idolâtrie ; elle est une rupture avec les idoles pour revenir au Dieu vivant, au moyen d’une rencontre personnelle. Croire signifie s’en remettre à un amour miséricordieux qui accueille toujours et pardonne, soutient et oriente l’existence, et qui se montre puissant dans sa capacité de redresser les déformations de notre histoire. La foi consiste dans la disponibilité à se laisser transformer toujours de nouveau par l’appel de Dieu. Voilà le paradoxe : en se tournant continuellement vers le Seigneur, l’homme trouve une route stable qui le libère du mouvement de dispersion auquel les idoles le soumettent. Encyclique Lumen Fidei, 13 Cet article Le veau d’or est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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